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Geffrey Ledupe avait froid, plus qu'il n'aurait pu l'imaginer quelques jours encore auparavant. Il marchait dans une rue grise de la ville de Rennes, ses pas crissant sur l'espèce de bouillie nauséabonde formée par la neige à demie fondue qui tombait constamment du ciel sur le goudron pollué. C'était la première fois depuis la naissance de Ledupe que quelque chose d'aussi approchant de la neige tombait du ciel et il était franchement déçu: depuis son enfance il rêvait de vraie neige, d'un gigantesque manteau blanc recouvrant tout le paysage et adoucissant les angles des bâtiments. Il avait déjà vu de ces photos où la neige fraîche formait un arrière plan de blanc éclatant, alléchant, et il se retrouvait à marcher dans cette bouille d'un marron sale, crissant sous ses pieds qu'il croyait transformés en glace, même si il n'avait jamais vu de glace. Car c'était en effet la première fois depuis près de cinquante ans que les températures passaient en dessous des quinze degrés en hiver et Ledupe n'avait pas assez d'argent pour posséder un réfrigérateur ou même un congélateur. Selon l'histoire officielle, que Geffrey Ledupe ni aucun de ses concitoyens à sa connaissance n'avait même jamais songé à remettre en cause, l'Outrefrontière avait au début de la guerre, au mépris le plus total de l'environnement, provoqué puis amplifié le phénomène du réchauffement climatique afin de mettre à mal l'Eurunion et ses habitants. Fort heureusement, grâce à la force d'âme du Chef de l'époque, l'union avait tenu et les dirigeants d'Outrefrontière s'étaient retrouvés mis en échec. Ledupe avait hâte d'arriver chez lui car il commençait à sérieusement craindre pour l'état de ses pieds. Il bifurqua dans sa rue et regarda machinalement l'affiche accrochée au mur représentant un soldat déterminé équipé d'un fusil et proclamant "Pour l'Eurunion, Engagez-vous!"

De chaque côté de la porte de l'immeuble de Ledupe, tout comme à chaque porte de chaque maison, étaient peints deux portraits du Chef arborant son air sévère, et au dessus de la porte, en lettres gravées dans le béton, la phrase que tout le monde connaissait: "Le Chef veille!"

Ledupe monta les cinq étages en imaginant combien sa vie serait plus facile si son immeuble était doté d'un ascenseur, mais les logements assignés n'avaient pas d'ascenseur. Ledupe eut une quinte de toux alors qu'il poussait sa porte et remettait le loquet, puis il se redressa et considéra d'un œil morne l'appartement sombre qui s'étalait devant ses yeux: une table avec une chaise disposée au milieu de la pièce, un lit dans le coin gauche au fond, un antique fauteuil en tissu à l'assise déchirée, une pendule surmontant le meuble pour la télévision (la possession d'un poste de télévision était obligatoire dans chaque foyer), et une armoire surmontée d'une étagère où se serraient six livres et une boîte à chaussures. Après avoir détaillé l'ameublement sommaire qu'il connaissait par cœur, Ledupe s'approcha de la fenêtre pour regarder tomber la neige. Les flocons qui tourbillonnaient dans le ciel étaient à l'image que s'en était fait Ledupe toute sa vie mais le sol toujours morne et gris gâchait tout et reflétait bien son état d'esprit.

Après quelques minutes perdu dans ses pensées maussades, Ledupe jeta un coup d’œil à la caméra de surveillance dans le coin opposé de la pièce et alluma sa télévision. Non pas qu'il ait eu envie de la regarder, mais regarder chaque bulletin d'information télévisé faisait partie de ses devoirs de citoyen. après plusieurs minutes de publicités, le visage du Chef apparut sur le petit écran et fit un sourire amical aux téléspectateurs. Puis, il reprit son air sévère et commença son discours quotidien, rappelant quel courage et quelle poigne il avait fallu pour créer l'Eurunion, quel courage et quelle poigne il fallait encore pour la diriger et la maintenir malgré les assauts constants de l'Outrefrontière, pour continuer à promouvoir la liberté, la vraie liberté et la démocratie authentique. Après le discours vinrent les informations: les nouvelles en provenance du front étaient bonnes, les troupes ennemies avaient tenté un assaut mais n'avaient pas réussi à entrer dans le pays; le climat froid posait quelques problèmes d'ordre technique mais les températures inégalées depuis plusieurs décennies laissaient penser que le réchauffement climatique avait pris fin et que le temps allait commencer à refroidir: le Chef se disait optimiste et allait même jusqu'à annoncer à long terme la disparition des vagues de chaleur insupportable; des scientifiques avaient étudié quelques prisonniers de guerre et leurs observations avaient corroboré les témoignages de certains soldats qui disaient avoir parfois remarqué que les ennemis semblaient drogués: il s'était avéré que même si seuls quelques soldats de l'Outrefrontière paraissaient sous l'emprise de drogue, tous les prisonniers étudiés étaient bien gavés de substances permettant de ne ressentir ni douleur ni fatigue et provoquant une soumission et une obéissance totale aux ordres. D'après les scientifiques, les prisonniers continuaient à se battre jusqu'à la mort sans même s'apercevoir de leurs blessures mais leurs réflexes et leurs mouvements étaient ralentis par la drogue, ce qui les rendaient nettement moins dangereux. Après le reportage sur les prisonniers de guerre, le Chef énonça toutes sortes de faits divers: la criminalité était assez faible en Eurunion et pourtant chaque jour le Chef énonçait une liste assez longue de faits divers. La liste semblait toujours de la même longueur, à tel point que Ledupe avait sept fois de suite essayé de les compter et était toujours tombé sur le même nombre: quatorze. Cela lui avait laissé une impression de malaise qu'il ne parvenait pas à s'expliquer et il n'avait jamais plus essayé de compter. Une fois les informations terminées, Ledupe se servit un verre d'alcool de mauvaise qualité et le but d'un trait. L'alcool lui brûla la gorge et le fit grimacer, il se dit qu'il aurait aimé s'en servir un deuxième mais c'était interdit. Il se prépara ensuite un repas d'aussi mauvaise qualité que son alcool composé d'une bouillie au goût fade et d'une salade racornie. Comme tous les résidents des logements assignés, il n'avait pas les moyens d'acheter de la meilleure nourriture: il payait par mois deux cent euros de loyer, cent de surveillance, cent cinquante d'impôts, autant pour l'effort de guerre, cent cinquante pour le service de nettoyage, l'électricité et l'eau courante et trente pour la télévision, pas pour la redevance, car la télévision était gratuite, mais il avait dû faire un crédit pour payer son téléviseur. De surcroît, il devait payer le bus deux fois par jour. Avec ses huit cent cinquante euros de salaire mensuel, il lui restait donc moins d'un euro par jour pour se nourrir. Ledupe jeta un coup d’œil nostalgique au vieux fauteuil devenu inutilisable depuis que deux des ressorts avaient cassé et troué le tissu. Il avait économisé pendant quatre ans pour s'acheter ce vieux fauteuil confortable, se passant de salade le soir ainsi que d'alcool lorsque sa bouteille s'était retrouvée vide. Après son repas, Ledupe regarda la télévision pendant un petit moment tout en surveillant la pendule: tous les résidents des logements assignés étaient tenus de se coucher au plus tard à vingt-deux heures et toutes les lumières devaient être éteintes à cette heure sous peine d'amende. En cas de non respect de ces consignes, même si les caméras n'étaient pas en service à ce moment car elles fonctionnaient seulement douze heures par jour de manière aléatoire, les membres du service de surveillance qui faisaient des rondes régulières dans les couloirs s'en apercevraient par la petite fenêtre découpée dans chaque porte d'appartement et investiraient le logement pour vérifier ce à quoi s'adonnait le résident. À vingt et une heure cinquante trois, Ledupe se mit donc au lit, toutes lumières éteintes et rêvassant une fois de plus à un magnifique manteau de neige recouvrant le paysage sous le clignotement du voyant de la caméra infrarouge.

 

Le lendemain matin à cinq heures, la sonnerie quotidienne réveilla tous les résidents de l'immeuble. Le Salut matinal étant à cinq heures dix, Ledupe ne perdit pas de temps: il n'avait de toutes façons jamais eu de quoi manger le matin et la perspective d'une journée dans le centre d’équarrissage où il travaillait lui coupait toujours l'appétit malgré les années qu'il avait déjà passées dans ce centre. Il ne ferma pas la porte à clé en sortant de chez lui car c'était interdit du fait de la possibilité d'une inspection des logements. Son voisin, Jacob Goney tentait sans succès de refermer sa propre porte qui n'était pas tout à fait bien assujettie au chambranle et Ledupe pensa qu'il avait eu de la chance d'avoir l'un des meilleurs appartements de l'immeuble.

-Bonjour, Geffrey! Lança Goney alors que Ledupe s'arrêtait devant lui. Ils avaient pour coutume d'aller jusqu'à la statue ensemble et Goney savait que Ledupe parlait très peu le matin aussi bien que Ledupe savait que Goney était très bavard.

-Embêtante cette porte, déclara Goney. J'avais envoyé une demande au comité de maintenance des logements assistés l'année dernière mais je n'ai pas eu de réponse. Il m'arrive parfois de me demander comment aurait été ma vie si je n'avais pas oublié de saluer notre Sauveur ce fameux soir.

            Ledupe savait parfaitement à quoi son voisin faisait référence, il avait déjà entendu cette histoire de nombreuses fois: un dimanche soir, une fois revenu de son travail, Goney, exténué, était tout simplement passé devant la statue du Sauveur sans même s'en apercevoir. Le surveillant en place l'avait aussitôt arrêté et l'avait accusé de bafouer la démocratie et l'Eurunion. Goney avait donc écopé d'une peine de deux semaines de prison avec programme de rééducation morale, il avait dû présenter des excuses publiques et s'était fait envoyer en logement assigné. Il prétendait pour sa part que le Chef lui même avait présidé son procès, mais Ledupe n'y croyait pas.

-J'ai une dette envers l'Eurunion, concluait Goney, ma sentence a été indulgente et je ne saurai jamais assez remercier le Chef pour ça.

            Ils sortirent de l'immeuble et se dirigèrent vers la statue de leur rue devant laquelle une foule se tenait déjà debout. Le temps était exactement le même que la veille, les flocons tourbillonnants se transformaient au contact du sol en une bouillie déprimante.

-Mais j'ai finalement trouvé une manière de servir efficacement la démocratie: je me suis engagé dans l'armée avant-hier et on m'a distribué cette merveilleuse substance qui permet de ne ressentir ni la fatigue ni la douleur. Vous vous rendez compte que même si j'ai la malchance d'être tué je pourrai défendre l'Eurunion jusqu'à la mort?

            Ledupe était interloqué. Son voisin parlait certes depuis quelque temps de s'enrôler mais il n'avait jamais cru que cela arriverait vraiment. Il ne comprenait pas même comment on pouvait aller jusqu'à vouloir mourir pour son pays, même pour l'Eurunion.

-Vous n'avez pas peur du danger? Demanda-t-il.

-Vous savez, Geffrey, il n'y a pas tant que ça de danger dans cette guerre, j'ai vu au bureau de l'engagement pour la sauvegarde de la patrie où je suis allé les statistiques gouvernementales sur les tués de la guerre. Et en fait il y a étonnamment peu de nos hommes qui décèdent dans cette guerre, et je pense avoir compris pourquoi. J'ai en fait vu hier soir un reportage sur les soldats de l'Outrefrontière...

            Ledupe observa la foule pendant que son voisin lui résumait le reportage qu'il avait lui aussi vu: Il n'y avait là qu'une cinquantaine de personnes, ils n'étaient donc pas les derniers.

-...Et le plus beau est que les dictateurs de l'Outrefrontière prétendent que c'est nos soldats qui sont drogués de la sorte! Vous vous rendez compte? Non seulement ces gens sont obligés de droguer leurs sujets pour qu'ils se battent pour eux mais en plus ils prétendent que c'est l'Eurunion qui se livre à cette pratique barbare! J'espère vraiment qu'un jour on réussira à libérer les populations opprimées par ces tyrans!

            La statue du Sauveur dominait la foule de ses quatre mètres de haut, et les caméras fixées tout autour de son socle fixaient chaque membre de l'assemblée sans exception: tout absent au salut serait noté et châtié.

Le surveillant posté devant la statue donna le premier signal et tout le monde se tut et se raidit. Au deuxième signal, l'assemblée déclara d'une seule voix:

-Nous te saluons et te remercions, toi notre Sauveur, premier promoteur de la démocratie vraie et de la liberté!

            Cette unité, cet enthousiasme que chacun mettait dans cette simple phrase était absolument grisant. Ledupe se sentait toujours infiniment mieux après le Salut matinal. Il resta quelques minutes à contempler béatement le visage de la statue.

            Le Sauveur avait vécu pendant la grande période de troubles qui avait précédé la création de l'Eurunion, presque deux siècles plus tôt. Cette période s'étendait depuis des temps immémoriaux et s'était prolongée jusqu'en l'an de grâce 2014, l'année de la création de la première société où régnaient la vraie démocratie et la liberté. Avant cette société qui bien entendu n'était autre que l'Eurunion, le continent était divisé en petits royaumes chacun dirigé par un tyran impitoyable doté d'une soif de pouvoir qui le poussait à tenter de conquérir le reste du monde. Toutes les populations étaient donc constamment malmenées par une guerre perpétuelle entre ces petits royaumes. Mais, en 2008, un homme doté d'une intelligence et d'un charisme exceptionnel nommé Auguste César avait eu le cran de se dresser seul face au dictateur de sa principauté. Il avait réussi à fomenter une véritable révolution et pendant plusieurs années à échapper aux recherches. Cette révolution avait donné de l'espoir aux peuples voisins et avait entraîné une série de soulèvements, la réaction en chaîne qui avait conduit à l'éviction de tous les tyrans en place, à l'exécution de la plupart d'entre eux puis, à terme, à la fondation de l'Eurunion. Seulement, certains de ces tyrans avaient eu l'occasion, voyant que la situation leur devenait défavorable, de s'échapper hors de l'union naissante, vers ce qui était devenu plus tard l'alliance américano-asiatique, plus connue sous le simple nom d'Outrefrontière.

            C'est ainsi qu'en 2021, alors que l'Eurunion en était encore à ses débuts, la grande catastrophe africaine survint: l'Outrefrontière déclara la guerre en faisant débarquer ses troupes en Afrique, continent qui était de tous temps resté neutre. le conflit tourna rapidement à l'avantage de l'Eurunion, à tel point que ses ennemis décidèrent d'avoir recours à l'arme la plus terrifiante de l'époque: la bombe atomique. Ces bombes qui avaient la faculté de tout dévaster ne furent pas envoyées sur le territoire Eurunionnais que les anciens dictateurs tenaient à garder viable pour le reprendre, mais sur les troupes basées en Afrique. Toute l'armée Eurunionnaise fut anéantie, le choc fut extrêmement rude. C'est alors que devant la menace d'une invasion Auguste César, alors premier chef de l'Eurunion, décida courageusement de sacrifier le reste de ses troupes ainsi que le continent africain et ses populations encore rescapées pour stopper la marche des forces de l'Outrefrontière vers l'Eurunion. L'union envoya à son tour des bombes atomiques sur la totalité du continent, causant l'extinction complète de la faune et de la flore locales. Le carnage qui résultat de cet atterrant épisode décida Auguste César, alors déjà appelé le Sauveur, a trouver un compromis avec l'Outrefrontière en vue de mettre fin à la guerre. Seulement, il sous-estima la fourberie des dirigeants de l'Outrefrontière qui le firent venir en amérique où il fut rapidement assassiné. Son corps fut bafoué, provoquant en Eurunion une fureur qui fut à l'origine de la grande épuration de 2023, lorsque toute personne soupçonnée d'avoir des relations avec les habitants de l'Outrefrontière ou ayant tout simplement des origines asiatiques fut lynchée en place publique. l'Eurunion ne récupéra jamais le corps du Sauveur mais des statues commémoratives furent érigées dans chaque rue et le rituel du Salut fut instauré. L'épisode de la destruction de l'afrique eut pour seule conséquence positive le fait que ni l'Eurunion ni l'Outrefrontière n'utilisèrent de nouveau les bombes atomiques.

            Ledupe, comme tout un chacun, avait appris tout cela à l'école. Il était heureux de vivre dans un pays où un simple équarrisseur bénéficiait de dix-sept ans d'éducation mais il lui était parfois arrivé de trouver certaines choses que l'on lui apprenait plutôt étranges: il n'avait par exemple jamais vraiment saisi le principe du semi contrôle des naissances alors qu'on lui avait enseigné que chaque citoyen Eurunionnais devait travailler chaque jour treize heures par jour, excepté pendant les jours commémoratifs, à cause d'un manque de population. Alors qu'il pensait à cela, il vit son ami Konrad Lubin s'approcher et songea qu'il n'avait jamais tenté de lui poser cette question. Il la lui posa donc tandis que son ami lui serrait la main.

Lubin y réfléchit quelques instants puis répondit:

-Je ne sais pas... Mais tu sais, il y a forcément une raison à ça, il doit y avoir d'autres paramètres qui entrent en jeu, c'est sans doute quelque chose de trop subtil pour quelqu'un qui n'a bénéficié que du minimum obligatoire d'éducation comme nous.

            Sans comprendre pourquoi, Ledupe ne se sentit pas convaincu par les arguments de son ami. Cette question, comme plusieurs autres, continuait de le tracasser alors que Lubin l'avertissait qu'ils allaient devoir se hâter pour réussir à monter dans le bus avant son départ. Ils partirent donc en marchant rapidement tandis que Ledupe avait l'étrange impression de sentir le regard du surveillant rivé sur son dos.

 

            À vingt heures, au centre d’équarrissage comme partout en ville, la sonnerie stridente annonçant la fin du travail retentit. Ledupe, les articulations vermoulues, partit reposer son uniforme au vestiaire où il serait nettoyé du sang qui le souillait puis alla prendre une douche avec ses collègues. Il était habitué aux douches communes, qui étaient le système en vigueur dans les logements attitrés au même titre que les toilettes communes. Ledupe trouvait d'ailleurs ce système plutôt positif car il pensait, comme tout un chacun, qu'il favorisait l'égalité des sexes en empêchant un excès de pudeur incongru. En sortant de son travail, il attendit Lubin à l'arrêt de bus. Il avait l'air bien plus mal en point que le matin mais la maladie qu'il avait contractée en déambulant dans les rues du fait de son métier de colleur d'affiches se faisait toujours plus sentir le soir après une journée de travail que le matin. Lubin eut une quinte de toux lorsque le bus arriva, et dès lors, il ne cessa plus de tousser. Il paya les six euros que coûtait le bus car il était convenu qu'il paierait le soir et Ledupe le matin mais ce dernier dut l'aider à avancer et à s'asseoir tellement ses quintes le secouaient.

-Tu n'aimerais pas que les soins médicaux soient gratuits? Demanda Ledupe.

-Ça serait bien, articula Lubin entre deux quintes, mais si c'était possible, ce serait déjà le cas depuis longtemps.

-Je ne sais pas...

-Comment ça?

            Ledupe ne sut pas quoi répondre. Le raisonnement de son ami sonnait faux à ses oreilles, mais il n'arrivait pas à comprendre pourquoi. Il pensait vaguement que cela avait un rapport avec la femme de Lubin, Madison qui était amuseuse pour des classes plus fortunées que la leur et qui, bien qu'elle eut leur âge, paraissait une dizaine d'années de moins car ses clients payaient toutes sortes de soins et d'opérations compliquées pour prendre soin d'elle et de son corps. Il trouvait vaguement anormal que des gens possèdent assez d'argent pour payer tous leurs soins ainsi que des opérations de confort leur permettant de se préserver physiquement alors que d'autres, comme Lubin, aient désespérément besoin de soins qu'ils ne pourraient jamais se payer car personne ne les y aiderait jamais. Il trouvait ça anormal, certes, mais sa pensée refusait de se préciser davantage: il ne comprenait pas pourquoi c'était anormal. Peut-être après tout que ces gens méritaient d'avoir plus d'argent, peut-être qu'ils faisaient d'une quelconque manière plus d'efforts que Lubin et lui même, mais peut-être aussi n'y avait-t-il pas vraiment de raison, peut-être était-ce de l'injustice. Si Ledupe avait réussi à formuler toutes ces pensées, il aurait essayé de les exposer à Lubin mais il ne parvenait pas à y voir clair et abandonna donc, découragé. C'était l'un des plus grands problèmes de Ledupe: il doutait. Il avait des doutes au sujet de l'Eurunion, mais seulement des doutes vagues, comme cantonnés à la lisière de son esprit, qu'il ne pouvait pas atteindre. Il avait l'impression d'être juste assez conscient de la vérité pour savoir qu'il ne connaissait pas la vérité. Ces affligeants doutes avaient commencé à l'assaillir dès son jeune âge, alors qu'il était encore à l'école. Une impression fréquente de malaise alors qu'on lui apprenait certains choses sur l'Eurunion qu'il avait l'impression de ne pas tout à fait saisir. Un fois même en se levant à sept heures du matin pour aller dans son lycée, il avait distinctement pensé: "L'obligation de se lever tôt le matin pour s'enfermer toute la journée dans une salle de classe, ce serait vraiment ça la liberté?" Cette pensée à elle seule, bien que très fugitive, avait provoqué un vertige, comme si elle avait effleuré une vérité tellement insoutenable que l'inconscient de l'adolescent qu'il était alors avait préféré la refouler dès qu'elle avait affleuré à la surface de son esprit, ne lui laissant que l'impression vague et désagréable d'avoir oublié quelque chose de très important. Car si Ledupe avait effectivement eu cette pensée, il ne s'en souvenait pas alors qu'il marchait une fois de plus dans la bouillie  de neige fondue crissante qui couvrait le sol vers la statue du Sauveur en compagnie de Lubin. Mais le malaise, lui, était toujours présent et préoccupa Ledupe alors même qu'il récitait le Salut. Alors que la foule se dispersait, le surveillant s'approcha subrepticement de lui et lui demanda:

-Vous n'aviez pas l'air très enthousiaste pour quelqu'un qui saluait l'homme à qui il doit tout. Quelque chose ne va pas?

            Ledupe eut une moue évasive, c'était la meilleure réponse qu'il pouvait offrir mais le surveillant fronça les sourcils:

-Comment vous appelez-vous?

-Geffrey Ledupe.

-Eh bien, Geffrey, ce doit être simplement la fatigue. Tenez, prenez ça.

            Le surveillant glissa dans la main de Ledupe deux petites pilules rouges qui devaient être le fameux produit permettant de ne ressentir ni la douleur ni la fatigue et s'éloigna. Ledupe eut un frisson à l'idée que l'on pouvait le soupçonner de manque d'allégeance au Sauveur et au Chef. Un jour, un homme s'était retrouvé en logement assigné car il s'était saoulé malgré l'interdiction et avait même été jusqu'à insulter le Chef. Quand cela s'était su, il avait été lynché devant la statue malgré ses remords et son corps était resté aux pieds du sauveur pendant deux semaines. Ledupe avait même participé au lynchage, aveuglé par une rage meurtrière à l'idée que cet homme avait pu insulter le Chef. Seulement, lorsque l'accès de rage avait cessé, Ledupe avait été horrifié par ses propres actes et s'était senti mal au point de vomir par terre, s'attirant les regards méprisants de ses concitoyens. Le visage épouvanté et miné par les remords de l'homme l'avait hanté pendant plusieurs mois.

            Ledupe considéra les pilules dans sa main, et, sous le coup d'une impulsion qu'il ne parvint pas à s'expliquer, il les jeta au pied de la statue, là où le cadavre de l'homme s'était trouvé. Ensuite, il rentra chez lui, non sans remarquer une nouvelle affiche représentant un pilote d'avion souriant accompagné de la légende "Le soldat Curdin est fier de combattre les troupes droguées de l'Outrefrontière pour la démocratie et la liberté", regarda les informations, prit son verre d'alcool, mangea et partit se coucher en rêvant, comme chaque jour, de neige.

 

            En se rendant au Salut matinal, Ledupe ne vit pas son voisin, ce qui était étrange car Goney l'accompagnait tous les matins depuis quatre ans. Il eut l'explication de cette absence lors des informations de midi qu'il regardait en compagnie de tous ses collègues car il était bien sûr obligatoire de les regarder aussi. Une fois, le Chef avait présenté un reportage sur une petite entreprise qui bafouait le droit à l'information en ne permettant pas à ses ouvriers de regarder les informations télévisées de midi. Le patron de cette entreprise avait été aussitôt destitué et envoyé en logement assigné. Ce jour là, le Chef déclarait d'un air sombre que les troupes de l'Outrefrontière avaient fait une entrée sur le territoire Eurunionnais au milieu de la nuit et que les troupes en réserve avaient donc été expédiées au front dans le but de repousser l'ennemi. Lorsque les informations furent terminées, tout le monde partit manger au réfectoire et se mit à discuter: les conversations portaient comme d'habitude sur les informations, le Chef, le pays ou des problèmes personnels. Les employés du centre d’équarrissage, comme le reste de la population Eurunionnaise d'ailleurs, semblaient unanimes sur le fait que l'Eurunion était le meilleur pays qui ait jamais existé et puisse jamais exister. Cette simple unanimité rendait Ledupe mal à l'aise, lui donnait l'impression que quelque chose n'allait pas, que l'absence d'avis diversifiés était dérangeante pour une raison qu'il ne parvenait pas à définir. Il avait déjà fait remarquer quelques fois à ses collègues que la société Eurunionnaise comportait un certain nombre de défauts et ses collègues avaient entrepris de lui expliquer que ces défauts n'étaient pas améliorables, qu'une société ne pouvait tout simplement pas être dépourvue de points négatifs et que si ça avait été possible, le Chef aurait fait en sorte que l'Eurunion soit absolument parfaite. Et une fois de plus, ce raisonnement avait mis Ledupe mal à l'aise. Il avait l'impression que personne ne pouvait le comprendre et donc que personne ne pouvait non plus l'aider. Toutefois, Ledupe continuait à discuter avec ses collègues car si l'un des employés était surpris par les surveillants à rester sans parler, il était renvoyé au travail dès la fin de son repas et ce même si la pause n'était pas terminée. Et Ledupe trouvait particulièrement dur le premier corps dont il avait à s'occuper après le repas, il préférait donc finir le plus vite possible la bouillie que l'on leur servait et bavarder jusqu'à la fin de la pause. Seulement, lorsque la sonnerie impitoyable retentissait, il avait toujours l'impression qu'il venait de terminer. Ce jour là ne fit pas exception.

-Allez, on y retourne! crièrent les surveillants alors que les équarrisseurs se levaient.

-J'ai toujours un peu de mal à reprendre après le repas, fit remarquer Ledupe à l'homme qui était à côté de lui et avec qui il avait parlé de la disparition des voitures pour les basses classes pendant la pause.

-Il ne faut pas être aussi sensible, répondit l'autre. Le pays a besoin de monde pour faire notre travail, vous savez? Si l'on ne dépeçait pas les charognes pour les réduire en nourriture pour animaux, il n'y aurait pas de quoi faire autant d'élevage et cela provoquerait des pénuries.

-Je sais, soupira Ledupe. Mais je n'arrive pourtant pas comme vous à voir ça comme de simples charognes.

-Il m'est déjà arrivé de travailler dans le service d’équarrissage animal vous savez? L'odeur y est plus désagréable encore qu'ici. Et puis avant l'Eurunion, les gens enterraient les corps dans des cimetières, cela provoquait un monumental gâchis à la fois de matière nourrissante et d'espace. Les mœurs étaient très étranges en ce temps là.

            Ledupe soupira de nouveau en apercevant le premier corps, celui d'un vieillard, dont il allait devoir s'occuper cet après-midi là.

 

            Après son travail, il rejoignit une fois de plus Lubin et remarqua que son état avait empiré: son ami était livide et son visage était continuellement moite. Lubin avoua qu'il avait de plus en plus mal dans les poumons et la gorge et commençait à avoir du mal à respirer par moments, lorsqu'ils se séparèrent, Ledupe était très inquiet. Il remarqua en arrivant à son appartement qu'une équipe de videurs procédait à la récupération du mobilier de son voisin, comme c'était la procédure standard lorsqu'un homme sans famille partait pour le front. Ledupe songea qu'il aurait sans doute bientôt un nouveau voisin, mais en réalité il ne s'en souciait pas vraiment. Aux informations, le Chef ré-expliqua que les troupes de réserve avaient été envoyées au front et annonça que les soldats ennemis qui avaient pénétré l'Eurunion avaient presque entièrement été repoussés en dehors du pays. Il enchaîna en évoquant les statistiques d'âge des travailleurs de la classe G, la plus basse à laquelle appartenaient les résidents des logements assignés, et déclara que l'âge moyen de ces travailleurs était en hausse puisqu'il atteignait à présent les quarante six ans. De même, de plus en plus de personnes bénéficiaient de la retraite à soixante-dix ans, ce qui étonna Ledupe car il ne connaissait personne de plus de cinquante quatre ans. Après cela, venait la longue liste de faits divers que Ledupe s'abstint de compter. Une fois les informations terminées, il alla devant la fenêtre regarder la neige tourbillonner jusqu'au sol et former la même bouillie qui jonchait les rues depuis maintenant plusieurs semaines. Il pensa à la neige pendant toute la soirée et partit se coucher avant l'heure, exténué et maussade.

 

            Ledupe se réveilla peu avant la sonnerie et commençait déjà à s'habiller quand le son strident se fit entendre. Il sortit de chez lui et s'arrêta net dans le couloir. Devant lui, essayant de refermer la porte de son appartement tout comme Goney avait tenté de le faire tous les matins, se tenait la femme la plus belle qu'il ait jamais vue, excepté sur des photos. Elle était grande, des cheveux roux très longs lui tombaient dans le dos. Mais surtout, de là où il était il pouvait voir son visage même si elle ne l'avait pas encore aperçu, et son visage à la peau légèrement mate, très jeune, n'avait aucun des stigmates que causaient les rudes emplois qu'enduraient tous les gens que Ledupe connaissait. La seule personne qui pouvait tenir la comparaison avec cette femme, pensa Ledupe, était Madison du fait des soins que ses clients lui prodiguaient, et même elle n'était pas aussi belle. Donc, sa nouvelle voisine devait venir des hautes classes de la société, se dit-il en se ressaisissant. De toutes façons, lui ne pouvait espérer avoir un jour une femme. Il avait été classé catégorie E2 et n'était donc pas autorisé à fonder une famille. La femme se retourna et glissa vers lui un regard effrayé qui le surprit.

-Cette porte a toujours mal fermé, dit-il. Vous pouvez la laisser ouverte si vous préférez.

            Elle lui jeta un autre regard craintif puis eut un sourire fugitif en murmurant un timide merci avant de laisser tomber sa porte. Lorsqu'elle commença à marcher, il s'aperçut qu'elle avait des chaussures à talons aiguilles, choses qu'il n'avait encore jamais vues. Il savait que Madison Lubin en portait lors de son travail mais elle n'en avait pas dans la vie courante. La femme s'éloigna rapidement sans lui adresser la parole et il descendit seul jusqu'à la statue. Il ne cessait de penser à la femme et regrettait de ne pas avoir le droit de se marier, il ressentit un vague et fugace sentiment d'injustice. Il allait devoir s'accoutumer à la présence de cette belle femme inaccessible, car, si elle n'était pas là la veille encore, il ne faisait aucun doute qu'elle habitait à présent dans l'ancien appartement de Goney. Après le salut, Ledupe partit prendre le bus sans voir Lubin. C'était le troisième jour qu'il n'avait plus de nouvelles de son ami et il était convaincu que si il le revoyait un jour, ce serait au centre d’équarrissage. Car si Lubin était trop malade pour aller travailler alors c'était qu'il allait mourir.

 

            Le soir, au Salut, Ledupe n'avait toujours pas revu son ami. En revanche, il aperçut sa nouvelle voisine qui semblait un peu perdue dans ses pensées. Il la suivit à quelques mètres alors qu'elle rentrait chez elle, tout en se disant qu'il ne la suivait pas mais allait simplement dans son appartement qui se trouvait à côté de celui de la femme. Elle avait toujours l'air perdue dans ses pensées et ne le remarqua que dans les escaliers, la même expression craintive passa fugitivement sur son visage mais il la salua cordialement et elle se radoucit. Il la rejoignit donc, ce qui parut la surprendre, et monta les marches en silence à son côté pendant quelques minutes.

-Vous êtes en logements assignés, finit-il par observer.

Elle acquiesça silencieusement.

-Vous semblez venir d'un milieu riche.

Nouvel acquiescement de la tête, elle arborait un air soupçonneux.

-Je ne vous veux pas de mal vous savez ?

La femme continua à marcher silencieusement.

-Vous avez un travail ?

Elle secoua la tête. Les soupçons peints sur son visage se dissipaient pour laisser filtrer la consternation qu'il avait déjà remarquée.

-Comment se fait-il que vous soyez ici ?

            Elle ne répondit pas, une fois de plus, et il n'insista pas. Ils arrivaient devant leurs appartements respectifs et la femme ouvrit sa porte qui était toujours entrebâillée. Elle parvint à la refermer après être entrée, cela semblait plus facile de l'intérieur, et elle sortit machinalement ses clefs.

-Il est interdit de fermer sa porte à clef, la prévint Ledupe qui l'observait à travers la petite fenêtre découpée dans le panneau.

Elle leva les yeux vers lui et un fugitif sourire ainsi qu'une expression de reconnaissance éclairèrent très brièvement son visage :

-Merci, souffla-t-elle.

            Elle se détourna presque aussitôt alors que Ledupe restait planté devant la porte. Puis, il rentra chez lui, hanté par cette expression et ce seul mot qu'elle avait prononcé. Il mit les informations comme tous les soirs et était en train d'observer la grisaille et la bouillie habituelles par la fenêtre lorsque l'on frappa à sa porte. Il espéra de toutes ses forces voir sa nouvelle voisine, se retourna et ses espoirs ne furent pas déçus. C'était la première fois que quelqu'un frappait à son appartement, il se demanda vaguement quoi faire alors qu'il allait ouvrir la porte. La jeune femme ne disait pas un mot et il resta pendant presque une minute à contempler son visage qui semblait adolescent avant de reprendre ses esprits et de s'écarter pour la laisser passer.

            La femme ne dit pas un mot, elle se contenta d'aller s'asseoir sur le lit de l'appartement et de dévisager son hôte pendant de longs instants avant de finalement pousser un soupir et de déclarer:

-J'ai du mal à supporter la solitude.

            Aussitôt qu'elle eut formulé ces mots, elle détourna la tête mais Ledupe eut toutefois le temps d'apercevoir une larme briller dans ses yeux. Il resta debout à gratter machinalement l'endroit où était implantée la puce qui permettait de l'identifier et de le localiser, ne sachant trop quel comportement adopter. Il finit par avoir l'idée de lui suggérer de se mettre à l'aise.

-Malgré les caméras? Demanda-t-elle avec un sourire amer que Ledupe ne comprit pas. Il était habitué aux caméras et elles ne l'avaient jamais dérangé. La femme ôta ses chaussures et regarda l'ameublement de l'appartement, s'arrêtant sur l'unique chaise et sur la télévision toujours allumée.

-Vous voulez boire quelque chose? Demanda Ledupe. J'ai de l'alcool...

            La femme acquiesça et Ledupe sortit sa bouteille d'alcool de l'armoire. Il avait par chance plusieurs verres de rechange bien que le service de nettoyage fasse chaque jour la vaisselle dans tous les appartements du bâtiment. Lorsque la femme se leva pour prendre son verre, il fut déçu de voir qu'elle était plutôt petite sans ses chaussures. Il aurait dû s'y attendre mais n'avait pas l'habitude des artifices servant à cacher l'apparence, qu'il jugeait par ailleurs inutiles et idiots. L'alcool fit tousser violemment la jeune femme et Ledupe hésita à lui tapoter le dos pour l'aider, mais il n'osa pas et la toux finit par passer.

-Cet alcool est horrible! s'exclama la jeune femme.

-Je suis désolé, je ne peux pas avoir mieux, répondit Ledupe sincère. Mais cette phrase sembla chagriner la jeune femme et de nouveau les larmes lui montèrent aux yeux. Plus Ledupe la regardait, plus elle lui semblait jeune, à tel point qu'il commençât à douter qu'elle ait dix-huit ans. La femme fondit en pleurs et se réfugia dans les bras de son hôte tétanisé car c'était la première fois de sa vie qu'il avait un contact physique avec une femme, surtout avec une créature si attirante. Il resta donc pétrifié pendant que la femme pleurait sur lui, se sentant parfaitement idiot et ayant vaguement peur que les caméras soient en service. Après un dernier hoquet, sa compagne sembla se rendre compte de la gêne qu'elle lui causait et se retira vivement de ses bras en rougissant.

-Vous... Vous n'avez pas l'habitude de ce genre de choses, n'est-ce pas? Bredouilla-t-elle.

            Ledupe, sans y penser, se versa un seconde verre d'alcool et le but d'un trait. Le goût désagréable lui clarifia les idées.

-J'ai été classé E2, susceptible d'influencer et de corrompre une famille par des idées subversives et anti-démocratiques, expliqua-t-il. Je n'ai jamais eu le droit d'avoir une femme.

            Son interlocutrice le dévisagea comme s'il était un monstre de foire, il se sentit soudain très mal à l'aise et se versa un troisième verre qu'il ne pensa même pas à boire. Il resta donc stupidement debout avec son verre à la main lorsque la jeune femme demanda:

-Vous avez des idées subversives?

-Pas vraiment, pas des idées claires. J'ai eu pendant plusieurs années un traitement léger pour déficience psychologique mais je continue à avoir des doutes que je n'arrive pas vraiment à cerner.

La femme recula imperceptiblement.

-C'est pour ça que vous êtes ici?

Ledupe fit une tentative pour sourire mais n'y arriva pas vraiment.

-Ne vous en faites pas, si j'étais dangereux le Chef ne m'aurait pas laissé vivre et travailler pour l'Eurunion.

            Sous le regard de la femme, il se souvint soudain de son verre et l'avala d'un trait. Mais sa dernière phrase l'avait convaincue, elle faisait comme tout un chacun entièrement confiance au système et se détendit.

Ledupe jeta un œil à la pendule et tressaillit.

-Il va être l'heure du coucher et je n'ai pas mangé dit-il. Vous devriez peut-être rentrer chez vous.

            La femme regarda à son tour la pendule qui marquait vingt et une heures cinquante deux et se mordit la lèvre. Il était évident qu'elle était réticente à l'idée d'être de nouveau seule dans son appartement avec la peine que lui occasionnait son assignation. Ledupe avait déjà remarqué plusieurs fois ce genre de comportement chez les nouveaux résidents des logements assignés.

La femme se résigna tout de même à rentrer chez elle et Ledupe se coucha à vingt et une heures cinquante neuf minutes mais ne parvint pas tout de suite à s'endormir.

 

            Le lendemain soir, à peine les informations terminées, Ledupe se mit à guetter sa porte, jetant à peine un coup d’œil au temps qui n'avait pas changé depuis plus d'un mois à présent. Et sa voisine ne tarda pas à se montrer derrière la porte, l'air un peu nerveux et embarrassé.

-J'ai apporté un peu de nourriture, dit-elle lorsqu'il eut ouvert. Je me suis dit qu'on pourrait peut-être manger ensemble.

Elle sortit d'un sac plastique qu'elle tenait à la main un steak apparemment fait de vraie viande, Ledupe n'en crut pas ses yeux.

-J'étais assez riche avant d'arriver ici, et ma famille m'envoie de l'argent. J'ai pensé que vous préféreriez de la viande à votre repas habituel.

            Ledupe était fasciné par le steak, c'était la première fois de sa vie qu'il en voyait un vrai. Il sortit une assiette et le posa dedans tandis que la femme sortait de son sac une seconde assiette ainsi que des couteaux.

Soudain, la femme regarda autour d'elle d'un air contrarié:

-Oh non, gémit-elle. J'avais oublié!

            Ledupe regarda son mobilier et comprit la raison de cette détresse. Il n'avait absolument rien pour faire cuire de la viande. Ils cherchèrent tous deux une solution mais durent se résigner à ranger l'alléchant steak dans un petit sac réfrigéré en se promettant mutuellement de trouver de quoi le faire cuire pour le lendemain. Ils se contentèrent donc de l'habituelle bouillie qui rappelait à Ledupe ce qui recouvrait les trottoirs et discutèrent de tout et de rien. La femme semblait de plus en plus à l'aise à mesure que le temps passait et Ledupe appréciait de plus en plus sa compagnie.

-Comment vous appelez-vous? Demanda Ledupe, se rendant compte qu'il ne connaissait pas même le prénom de son interlocutrice.

-Lisabeth, répondit celle-ci.

-C'est un joli nom.

-Vous trouvez? Je ne m'étais jamais posé la question, fit Lisabeth, visiblement troublée par la remarque.

-Je vous assure que c'est un joli prénom. C'est vrai que plus personne ne prend garde aux prénoms de nos jours, peut-être qu'au fond plus personne ne s'occupe des autres.

-Croyez-vous que c'était différent avant?

-Ça l'était forcément. Je ne peux pas m'imaginer qu'Auguste César n'ait jamais pensé aux autres.

-Que voulez-vous dire? Essayez-vous d'insinuer que l'Eurunion n'est plus ce qu'elle était du temps du Sauveur?

-Je ne sais pas, dit Ledupe, troublé par ses propres pensées.

            Peu avant vingt-deux heures, la jeune femme retourna chez elle et pendant qu'elle traversait le couloir, Ledupe demanda:

-Je peux vous poser une question?

La femme se retourna, l'air malheureux.

-S'il vous plaît, Geffrey, ne me demandez pas pourquoi je suis ici.

-Quel âge avez-vous?

Lisabeth esquissa un sourire, manifestement soulagée:

-Quarante et un an, répondit-t-elle avait de rentrer dans son appartement.

            Ledupe en eut le souffle coupé. Cette femme qui semblait être à peine adolescente était en réalité plus vieille que lui de cinq ans. Il fixa le miroir qui était plaqué au mur entre deux portes, soudain choqué par son aspect, par son visage marqué par le rude travail, se disant que les plus hautes classes de la société, et même la classe E, avaient à son âge encore l'aspect de leur adolescence. Une fois de plus, il ne trouva pas cela normal.

Comme chaque jour, il rêva de neige, mais cette fois-ci, Lisabeth était dans son rêve et l'embrassait.

 

            Le lendemain, Lisabeth vint de nouveau chez Ledupe avec un petit appareil qu'elle présenta comme un antique réchaud à gaz et une poêle dans laquelle ils firent cuire le steak sur le réchaud. Ils se partagèrent la viande et Ledupe ressentit une véritable explosion de saveurs, le steak avait un goût tellement merveilleux à ses yeux qu'il ne put le décrire à sa compagne et lui fit se remémorer son rêve de la nuit où la femme l'embrassait. Gêné par cette pensée, il se leva et s'approcha de la fenêtre, regardant tourbillonner les flocons qui s'en allaient fondre sur le sol. Lisabeth le rejoignit:

-Ce temps est plutôt triste, fit-elle remarquer.

Ledupe se demanda si elle allait passer son bras autour de son dos, comme dans les films, mais elle ne le fit pas.

-Vous savez de quoi j'ai toujours rêvé? Demanda-t-il.

-Non, Geffrey, je ne sais pas.

-De vraie neige, comme sur les images. Un grand tapis blanc qui recouvrirait tout.

-Même les statues? Comment pourrions nous Saluer?

-Nous ne pourrions sans doute pas.

Il vit le reflet de Lisabeth dans la vitre froncer brièvement les sourcils sans comprendre.

-Je suis fatiguée, dit-elle. Je dors mal en ce moment.

            Ledupe ne dit rien. Il se détourna de la fenêtre et tous deux allèrent s'asseoir par terre. Il n'était que vingt et une heures vingt et la soirée n'était pas encore terminée mais Lisabeth ne tarda pas à surprendre Ledupe en posant sa tête sur ses genoux où elle s'endormit presque aussitôt.       Ledupe, ne sachant pas quoi faire d'autre, attrapa sur son armoire un livre qu'il n'avait jamais fini de lire et qui s'intitulait "La mise à mort de la liberté". Le livre racontait l'histoire d'un espion infiltré en Outrefrontière pour observer le pays. Ledupe se mit à lire et fut bientôt pris par son histoire bien qu'il fut distrait par la femme dormant la tête sur ses genoux. Il s'arracha à son livre pour admirer le visage adolescent de Lisabeth et jeter un coup d’œil à la pendule qui marquait vingt et une heures quarante-huit et se fit la réflexion qu'il vivait sans doute là les plus beaux moments de sa vie.

            À vingt-deux heures trois, sa porte vola en éclats.

            Deux surveillants armés de fusils électroniques pénétrèrent dans l'appartement et Lisabeth se réveilla en sursaut. Ledupe était éberlué.

-Vous avez dépassé l'heure légale du coucher! Annonça le premier surveillant. Ceci constitue un délit passible d'amende.

-Ce livre a été jugé subversif par le gouvernement, ajouta l'autre en désignant le roman que Ledupe tenait dans ses mains. Le lire ou le détenir constitue un délit. Tout comme se trouver en compagnie d'un résident d'un autre appartement après vingt-deux heures ou, dans votre cas, d'avoir des relations intimes avec un représentant du sexe opposé. Au vu de vos antécédents à tous deux, il a donc été décidé de vous arrêter.

            Ledupe croisa le regard effaré de la femme et n'y vit que le reflet de sa propre terreur. Lorsque le surveillant s'avança, Lisabeth se releva d'un bond et courut jusqu'au mur opposé. Ledupe, lui, resta assis par terre complètement paralysé et le surveillant lui vaporisa au visage un gaz assoupissant. La dernière chose qu'il vit fut l'un des surveillants envoyant une décharge de son fusil à Lisabeth qui se débattait entre les bras de l'autre sous l’œil implacable des caméras.

 

            Lorsque Ledupe reprit conscience, il se trouvait dans une petite pièce grise aux murs nus, dépourvue de fenêtre et de tout ameublement excepté un trou dans le sol qui faisait office de toilettes et de deux matelas durs et grinçants posés à même le sol. Son bras, à l'endroit où était implantée la puce permettant de l'identifier et de le localiser à tout moment par satellite, lui faisait affreusement mal. Face à lui, assis sur le deuxième matelas, se tenait un homme hagard doté d'une barbe de plusieurs jours. Ledupe se passa la main sur le visage et constata qu'il avait lui même de la barbe. Il se sentait un peu nauséeux.

-Où suis-je? Demanda-t-il.

            L'autre cessa de regarder dans le vide et se mit à le fixer comme si il n'arrivait pas à croire ce que Ledupe venait de dire.

-Où vous êtes? Où vous êtes? C'est la meilleure! S'exclama-t-il d'une voix hystérique. Mais vous êtes au ministère de la justice et de la sécurité! Dans une cellule du ministère de la justice et de la sécurité! Vous savez ce que ça veux dire? Vous êtes mort! L'homme se calma brusquement, se remit à regarder le vide et ajouta dans un souffle: moi aussi d'ailleurs.

-Comment ça? Fit Ledupe interloqué.

-Nous sommes dans une case, c'est le nom qu'ils donnent à leurs cellules. Vous savez ce que c'est qu'une case? C'est là où on met les gens qui ont été jugés comme une menace pour la sécurité de l'Eurunion. Alors une fois qu'on y est, évidemment, il n'y a plus que l'exécution après. Moi je travaillais au ministère de l'information, vous connaissez?

            Bien qu'il ne parvienne pas à assimiler ce qu'essayait de lui faire comprendre son interlocuteur, Ledupe savait bien sûr comme tout un chacun ce qu'était le ministère de l'information et de la communication. Il s'agissait, comme le ministère de la justice et de la sécurité, de l'un des trois ministères qui aidaient le Chef à gérer le pays. Ceux qui travaillaient dans ces ministères faisaient partie de la classe B, juste en dessous de celle du Chef et de sa famille.

-C'est l'un des trois ministères, n'est-ce pas? Vous êtes de la classe B?

-"De la classe B"? Fit l'autre d'un ton sarcastique. Je suppose que vous n'utiliseriez pas cette appellation si vous saviez vraiment ce qu'elle veut dire.

-Mais je sais ce qu'elle veut dire, protesta Ledupe sans comprendre.

-Ah oui? Vous savez ce que sont les classes?

-La classe A est la classe dirigeante, celle du Chef et de sa famille, la classe B est celle des employés des ministères, la C...

-La C c'est les scientifiques et les artistes, la D c'est les Surveillants, la E les plus riches, la F les ouvriers et la G les pauvres gars qui sont enfermés dans leurs logements assignés. Je connais la version officielle, merci.

-Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, dit Ledupe, vaguement conscient que les rôles s'étaient inversés par rapport à ses conversations avec les gens qu'il côtoyait habituellement. Cette idée le rendit mal à l'aise.

-Vous voulez la vérité? Ça tombe bien, au bout de soixante-deux ans à vivre dans ce pays j'ai plus envie de me taire. En fait la "classe A" si on utilisait ces dénominations serait celle des vrais dirigeants, pas de votre Chef. C'est à dire les quatre dirigeants des quatre ministères qui se partagent le pouvoir. Parce qu'il y a bien quatre ministères, vous le saviez ça?

Ledupe secoua la tête, incrédule.

-Alors devinez donc ce que c'est que le quatrième, j'ai appris ça il y a quelques années, c'est pas banal.

            L'homme eut un sourire sadique en voyant la réticence de son interlocuteur à comprendre ce qu'il lui disait. Il se mit à hurler à pleins poumons:

-Le ministère du commerce extérieur! Qu'est-ce que vous dites de ça? Un putain de ministère caché qui sert à commercer avec l'Outrefrontière! Il reprit son souffle puis continua dans un murmure: Vous comprenez?

            Ledupe secoua la tête, choqué par les paroles de l'autre autant que par l'usage d'un mot prohibé parce qu'insultant.

-Ça ne se peut pas, vous mentez! l'Eurunion et l'Outrefrontière sont en guerre!

-Apparemment pas pour tout, fit l'autre avec un petit rire sans joie. J'ai jamais été au ministère de la défense mais il doit y avoir moyen d'apprendre pas mal de joyeusetés là bas.

-Vous mentez! Un membre de la classe B n'utiliserait pas un langage aussi vulgaire que le votre!

-Tu n'as pas compris? Il n'y a pas de classe B. Tiens, devine pourquoi je me suis retrouvé ici.

Ledupe, une fois de plus, se contenta de secouer la tête.

-Ça faisait quarante ans que j'étais au ministère, alors évidemment je savais pas mal de trucs. La plupart se font jeter au bout de dix ans, avant de vraiment connaître trop la vérité, mais je sais pas pourquoi ils ont du m'oublier, mais j'aurais dû me douter qu'ils finiraient un jour par se souvenir de moi. J'aurais dû...

            L'homme avait de nouveau le regard dans le vide et semblait se parler à lui même. Malgré son ton qui était à présent calme et posé, Ledupe commençait à croire qu'il était en présence d'un fou dangereux.

-...Évidemment, ils tolèrent qu'on en sache plus que tous les autres, quand on bosse au ministère c'est dur de se cacher la vérité, mais si on finit par en savoir vraiment trop, comme moi, on devient très vite en danger. Il y a quelques jours j'ai reçu une photo avec pour mention "détruire immédiatement" mais j'étais plutôt malade avec ces températures délirantes, et j'avais vraiment besoin d'aller aux toilettes alors j'y suis parti en laissant la photo sur place. Résultat, me voilà dans cette cellule avec une accusation de haute trahison.

-Où est Lysabeth? Demanda Ledupe brusquement.

-Qui ça? Fit l'autre sincèrement surpris.

-Lysabeth! Une femme!

-Oh! Pas vue, fit l'autre avec un geste négligent de la main. Vous en faites plus pour elle, elle est sans doute déjà morte.

            Ledupe fut très marqué par ce geste négligent, comme si l'autre effaçait l'existence même de la jeune femme d'un simple revers.

-Allez, on continue de jouer aux devinettes? Devinez ce qu'il y avait sur la photo.

            Voyant que Ledupe ne l'écoutait pas vraiment, l'autre lui asséna une réponse qui lui fit l'effet d'une bombe:

-Le gouvernant de l'Outrefrontière, le vrai je veux dire, pas l'officiel, qui serrait la main à l'un des quatre dirigeants de l'Eurunion. Et on voyait les trois autres derrière, bras dessus bras dessous et avec le sourire.

-C'est impossible... Souffla Ledupe après un moment d'hébétude. C'est la guerre entre l'Eurunion et l'Outrefrontière!

-Entre les soldats de l'Eurunion et de l'Outrefrontière, peut-être, Mais je peux te garantir que les dirigeants se bidonnent bien, rétorqua l'autre, passant de nouveau du vouvoiement au tutoiement. Tu vois, je t'ai dit que j'avais jamais été au ministère de la défense mais à mon avis c'est une histoire de régulation de la population. Quand y a trop de gens on dit que les ennemis ont pénétré sur le territoire et hop! on envoie tous les soldats au front, c'est bien pratique. En plus de ça une guerre est un bon prétexte pour toutes sortes de trucs.

-Ça ne peut pas être vrai, dit Ledupe platement.

-Mais j'ai encore plein d'autres choses à vous dire, dit l'autre en retroussant les lèvres.

-Non!

-Vous savez qui c'est finalement votre Chef?

-Non! Hurla Ledupe.

-C'est exactement ça, "Non!" Parodia l'autre. Vous ne savez pas, mais je vais vous le dire: C'est un pantin. Une figure fantoche qui sert d'emblème au petit peuple. C'est simple, c'est même pas un vrai humain. Il est juste un clone, un produit formaté qui sert à tout et à n'importe quoi et qu'on remplace quand il y en a un qui meurt. Il est tous les petits bureaucrates qui ont des contacts avec le peuple. Il est même une marchandise, il est même le dirigeant officiel de l'Outrefrontière! Vous saisissez ça? On leur a vendu le Chef !

            Après un petit silence pour ménager son effet, il reprit, les yeux brillants: Ah! Vous n'étiez pas au courant de tout ça, hein? Vous vous croyiez sûrement dans un superbe pays "promoteur de la démocratie vraie et de la liberté" comme ils disent. Mais vous en faites pas, c'est qu'une petite partie de la vérité et j'ai plein de choses à vous dire encore, plein de révélations à vous faire.

-Non... Protesta faiblement Ledupe, Plus de révélations... Pitié...

L'homme, impitoyable, continua:

-Pourquoi l'école est gratuite et obligatoire de trois à vingt ans selon vous?

-L'école sert à former la population, à l'éduquer et à développer son sens critique, récita Ledupe d'une voix faible et dépourvue de conviction. Il avait l'impression de vivre un cauchemar, ses doutes semblaient soudain se transformer en réalité et il aurait tout donné pour que cela ne se produise jamais. Il avait des sueurs froides et commençait à être parcouru de frissons.

            L'autre, implacable, répondait avec une moue de dégoût:

-Et ça marche tellement bien que je suis absolument certain que vous y croyez. Mais en réalité, si l'école aidait à développer le sens critique, les dirigeants trouveraient aussitôt que c'est finalement mauvais pour la population. Un peu comme la télévision, merveilleuse invention que la télévision, je suis bien placé pour le savoir puisque j'étais au ministère de l'information. Merveilleux outil de propagande et de désinformation la télévision, c'est pour ça que ça aussi c'est gratuit et obligatoire dans chaque foyer. Vous vous êtes jamais interrogé sur les faites divers?

            Ledupe commençait à ressentir une sérieuse nausée et avait l'impression de manquer d'air. Car justement il s'était déjà interrogé sur les faits divers.

-Eh oui mon vieux, quatorze faits divers quotidiens. Toujours quatorze, vous n'avez jamais compté? Très pratique les faits divers, les gens adorent ça déjà et ça les détourne des trucs plus importants. En plus ça fait passer un message pratique "eh ouais, mon vieux, y a de l'insécurité dans ce pays, alors faut sécuriser, toujours plus, règles strictes, caméras et tauliers partout, c'est pour ton bien mon vieux." Vachement pratique les faits divers, bel outil de propagande aussi. J'ai travaillé au service de production de faits divers un moment. D'ailleurs, quand on parle de propagande, y en a partout ailleurs aussi: plein les rues et aussi sur internet. Vous aviez internet? Il y a partout des pubs pro-gouvernement sur internet. Partout! Vous avez déjà remarqué les étiquettes de vos vêtements? C'est marqué dessus: "Vêtement confectionné grâce au contrôle rigoureux du Chef". Merveilleux, non?

            L'homme ne semblait pas près de se taire, continuant à débiter des insanités sur son ton désabusé. Ledupe se sentait anéanti:

-Mais l'Eurunion est un beau pays! Protesta-t-il tout en ayant l’impression que ses paroles n'avaient aucun sens, Il n'y a pas de criminalité, pas même de prisons, c'est la liberté! C'était bien pire avant la révolution d'Auguste César!

            L'homme éclata de rire:

-Vous êtes trop drôle, vraiment! Je devrais remercier les gardes de m'avoir mis un compagnon de case aussi drôle. M'annoncer qu'il y a pas de criminalité ni de prisons alors qu'on est ici! Et vous avez jamais entendu parler des logements assignés? Ce sont les vraies prisons de ce pays.

-J'habitais dans un logement assigné, avoua Ledupe, presque honteux.

            L'autre cessa brusquement de rire et fixa Ledupe avec incrédulité:

-Et vous prétendez qu'il n'y a pas de prison? Félicitations mon vieux, vos œillères sont merveilleusement bien ajustées! Pas de prisons! C'est génial! Et pas de criminalité malgré les quatorze faits divers quotidiens! Vous vous êtes donc jamais posé de questions?

-Ces faits divers ne peuvent pas être inventés par le gouvernement! La presse est libre!

-Ah! Oui, la presse libre, j'avais oublié de vous parler de ça. Vous savez, la classe dirigeante, votre fameuse "classe A" est composée encore de cinq personnes au moins dont je vous ai pas encore parlé. Cinq très bons amis des dirigeants qui sont dans leurs bonnes grâces et obéissent bien: Svan A. Hunfon, propriétaire du journal télévisuel et de la chaîne de Télévision Nationale Unique, vous savez? La TNU, vous connaissez, non? tout le monde doit la regarder chaque jour. Il y a aussi Stépanie Katemph, rédactrice en chef de la Voie des libertés, Karl Brofkovitz, le propriétaire du Courrier de l'union, Orlando Massica, propriétaire de La Vérité s'adresse à vous, et Peter Jentain, le rédacteur en chef de L'indépendant.

-Ils... Ils ne peuvent pas être employés du gouvernement...

-Ah! Vous parlez de gouvernement et plus de Chef! C'est déjà ça. Mais ils ne sont pas employés du gouvernement, ils sont grand amis des dirigeants. C'est pas pareil.

-Mais la presse, en démocratie, doit normalement...

            L'homme eut un getse de mépris:

-La différence entre une démocratie et une dictature n'a jamais tenu qu'à la différence de vocabulaire utilisé. En démocratie on a de la publicité et de la sécurité, en dictature on a de la propagande et de l’oppression. Très différent, n'est-ce pas?

-Mais il y a des artistes en Eurunion! Dans une dictature, les artistes sont muselés!

-Ah, oui, les artistes, c'est vrai, concéda l'autre avec un demi sourire qui ne laissait rien présager de bon. Nous avons des artistes! Quelques uns en tous cas, dont d'ailleurs les plus connus sont formés et rémunérés par le pouvoir, le gouvernement, enfin, appelez ça comme vous voulez. Quant aux autres... Vous avez déjà remarqué l'efficacité du lavage de cerveau permanent? Des fois je regarde ma machine à laver chez moi et je me dis que c'est une parfaite allégorie de la société Eurunionaise. Si au moins j'avais été un fanatique inconditionnel de nos dirigeants je suppose que je m'en serais tiré avec une simple petite dégradation pour la forme. Et puis tiens, vous savez pourquoi mon ministère s'appelle le ministère de l'Information ET de la Communication? C'est parce que tous les moyens de télécommunication du pays sont sur écoute.

-Tout ça n'est pas possible. Comment ça pourrait-il fonctionner?

-Oh, la plupart des gens sont conditionnés dès trois ans pour croire à tout ce qu'on leur dit, et même ceux qui sont pas assez bêtes sont assez lâches pour que ça marche. Toutes les dictatures et les "démocraties" ont sans doute toujours fonctionné de cette façon. Plus on opprime et moins ça moufte, et bien sûr les éléments de la société les plus susceptibles de créer des troubles sont arrêtés bien avant d'avoir pu faire quoi que ce soit, comme vous et moi.

-Ce que vous dites est aberrant.

-Vous voyez, même vous mis en face de la vérité vous refusez de la croire. C'est aberrant? Alors sachez aussi que toutes les statistiques et les informations c'est moi et mes collègues qui les inventons... qui les invention et que je suis sans doute bien loin de savoir tout ce que nous cache le gouvernement, comme je vous l'ai déjà dit.

-Je ne veux plus avoir affaire à vous, vous divaguez. Auguste César n'aurait jamais permis qu'une telle chose soit mise ne place.

-Auguste César, Auguste César, Auguste César. Une fois j'ai détruit des plans d'Auguste César. Pas des plans pour mener une action, des plans de son visage, plusieurs esquisses pour le héros national et un petit texte qui expliquait qu'on lui mettrait les noms de deux empereurs de je ne sais plus quoi célèbres: Auguste et César. C'était de très vieux plans et des trucs très importants aussi, quelqu'un qui serait tombé là dessus aurait bien été forcé de comprendre ce que personne pas même lui ne voulait comprendre.

            Ledupe resta interdit, refusant totalement de croire ou de comprendre ce que disait l'autre.

-Même vous vous auriez compris, fit l'autre d'un ton amer. Vous auriez bien fini par comprendre qu'un personnage historique auquel on a besoin d'inventer un visage et de trouver un nom ne peut pas avoir vraiment existé, vous auriez bien fini par comprendre ça: Le-Sauveur-et-sa-révolution-n'ont-jamais-existé! Martela l'homme.

            C'était bien plus que ce que Ledupe pouvait supporter:

-Je veux sortir d'ici, gémit-il.

-La sécurité c'est pas mal non plus, dit l'homme d'un ton pensif. LA SÉCURITÉ. La sacro-sainte S-É-C-U-R-I-T-É, répéta-t-il en savourant chaque lettre. La sécurité est une raison suffisant pour nous accabler de lois répressives, pour tolérer des écarts sociaux monstrueux, pour nous endoctriner du début à la fin, pour truffer chaque recoin de caméras, jusqu'à dans nos habitations, pour nous espionner vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pour nous implanter des puces même comme à du bétail histoire de savoir où on se trouve à n'importe quel moment. Un très beau prétexte la sécurité.

-Je veux sortir, répéta Ledupe faiblement.

-Oh, ne vous en faites pas, dit l'autre d'un ton très doux tout en fixant le vide. Vous serez bientôt exaucé. Si vous avez été mis dans la même case que moi c'est pour que nous ayons cette conversation, pour qu'ils aient un truc de plus à vous reprocher. Mais j'ai fini, je n'ai plus rien à vous dire cette fois-ci. Vous pouvez ruminer dans votre coin, moi je vais dormir maintenant.

            Ledupe resta interdit en voyant l'autre s'allonger paisiblement sur sa couchette, il avait l'esprit trop encombré pour faire quoi que ce soit. Il se gratta de nouveau machinalement le bras et se rendit compte qu'un pansement recouvrait l'endroit où sa puce s'était trouvée. En tant qu'équarisseur, Ledupe savait qu'on enlevait la puce des morts pour la récupérer, il fut tout à coup submergé par l'angoisse.

             Comme l'homme l'avait prédit, deux geôliers vinrent bientôt le chercher et il se laissa faire, anéanti et apathique.

Lorsque les deux gardes le traînèrent le long du couloir, Ledupe vit défiler sans trop y prêter attention les cases vides et se souvint du geste de l'homme au sujet de Lysabeth, comme si elle avait tout simplement été balayée de la réalité.

            Les deux gardes l'assirent de force sur une chaise et firent chacun deux pas en arrière. Comme Ledupe gardait la tête baissée, une voix familière lui ordonna de la relever. En obéissant, il eut un choc: l'homme qui se trouvait face à lui de l'autre côté de la table était le Chef. Le moment qu'il était en train de vivre avec le Chef en face de lui l'observant silencieusement avec dégoût et les deux gardes dont il sentait la présence derrière son dos lui donnait un sentiment d'irréalité. Le silence du Chef sembla se prolonger pendant une éternité, puis il déclara d'une voix froide et autoritaire:

-Geffrey Ledupe, vous êtes accusé de haute trahison, de conspiration en vue de causer la perte de l'Eurunion, de tentative de déstabilisation de vos concitoyens, d'incitation à la révolte, de complicité avec l'alliance américano-asiatique en vue de détruire votre propre pays en y remplaçant la démocratie par une dictature, de diffamation, de transgression de nombreux interdits dont la limite d'alcool quotidienne, l'heure légale du coucher et l'interdiction de rapports physiques avec un membre du sexe opposé, de critique sévère et injustifiée du système et de ses dirigeants, de provocation délibérée, de manque de respect et de bafouement de votre Sauveur et de votre Chef et de meurtre sur la personne de Konrad Lubin, décédé le mercredi 18 février 2184 dont la mort a été imputée à un empoisonnement dont vous êtes de toute évidence l'auteur. La peine encourue pour vos crimes est fort heureusement la mort. Tout ce que j'ai à ajouter à ce verdict est que j'aimerais que vous puissiez être exécuté plusieurs fois pour expier pleinement vos crimes, si tant est qu'un être aussi abject que vous sois capable de ressentir le remords.

-Je n'ai rien fait de tout ça... protesta faiblement Ledupe, je vous jure, je...

-Silence! Hurla le Chef avec colère. Chaque mot que vous proférez est une abomination qui ne fait que confirmer vos crimes et votre absence total de regrets! Nous savons parfaitement que vous êtes coupable! Nos caméras de sécurité vous ont filmé tenant des propos subversifs à vos concitoyens, vous avez été vu jeter des pilules dont un surveillant vous avait gracieusement fait don sous ses yeux, au pied même de la statue du Sauveur sans en ressentir la moindre honte, Vous avez été trouvé en flagrant délit de violation de l'heure légale du coucher dans les logements assignés en compagnie d'une femme et lisant un livre mis à l'index pour avoir été jugé subversif, alors même que vous êtes fiché depuis votre jeune âge comme citoyen E2, ayant des idées subversives et anti-démocratiques susceptible d'influencer et de corrompre une famille, et tout le couloir du bloc E jusqu'ici du fait d'une particularité acoustique a été souillé par vos infamies, à vous et au monstrueux mythomane traître à son pays qui étai placé avec vous!

            Chacune de ces paroles fit croître le sentiment d’irréalité de Ledupe, qui ne tarda pas à être accompagné d'un sentiment lui aussi grandissant d'injustice.

-Mais...

-Silence, ignoble crapule!

            Tout à coup, Ledupe se sentit parfaitement calme. Pour la première fois de sa vie, il vit la vérité dans tout son éclat, ne ressentit plus le moindre malaise ni la moindre culpabilité. Il repensa en un éclair à Lysabeth, à l'homme dans la cellule, à ses conditions de vie et à tout ce qui lui avait jamais paru anormal en Eurunion. Alors, son sentiment d'irréalité et son sentiment d'injustice furent rejoints par une haine brûlante, incommensurable pour l'homme qui lui faisait face, pour ceux qui dirigeaient ce pays et laissaient la situation telle qu'elle était et pour tous ceux qui participaient à la perpétuation de ce système, pour les journaux qui diffusaient la propagande et pour les gens qui la créaient, pour tous ceux qui étaient trop lâches pour oser entrevoir la réalité et pour tous ceux qui entretenaient l'oppression permanente. Pour lui, enfin, en permanence conscient que quelque chose n'allait pas mais n'osant jamais approfondir ce sentiment, n'osant jamais chercher en somme pourquoi il ressentait ce malaise constant. Il haïssant en cet instant tous les coupables, tous ceux qui se croyaient innocents. Car il sut qu'il n'y avait plus d'innocents en cette année 2184, que chaque homme, femme et enfant existant à la surface de la planète était complice de ce système dont il était la victime quotidienne. Alors il fixa droit dans les yeux cet homme, ce clone, ce pantin qui lui faisait face et prononça la seule insulte qu'il prononcerait jamais, en y mettant le poids de toute cette haine et de toute cette injustice qui le remplissaient:

-Enfant de putain!

            Puis il cracha au visage du Chef, se leva et tourna les talons, passant devant les deux gardes en état de choc qui ne bougèrent pas le moindre muscle. C'était manifestement la première fois qu'une telle chose arrivait et aucun des hommes présents dans la pièce n'avait jamais pu imaginer que cela se produise un jour. Ledupe continua à marcher, sentant naître en lui un nouveau sentiment: il se sentait libre pour la première fois de sa vie, d'une liberté authentique, savoureuse, éclatante, grisante et effrayante. Il avisa une porte qui donnait très certainement sur l'extérieur et entendit en provenance du couloir le rire de son compagnon de case, mais un rire différent de ce qu'il avait entendu jusque là. Un vrai rire, clair, franc, un peu hystérique même, exprimant une joie réelle aussi transcendante que la liberté qui germait dans les ruines des croyances de Ledupe. Ce rire sembla mettre fin à la stupeur et à l'immobilité des gardes qui firent volte face et plaquèrent Ledupe à terre une fraction de seconde après qu'il eut ouvert la porte.

            Ledupe ressentit une intense douleur dans les côtes et pensa aux pilules anti-douleur qu'il avait jetées au pied de la statue du sauveur, mais il avait aussi en tête une pensée bien plus intéressante, la vision qu'il avait eue en ouvrant la porte. Il leva les yeux et n'entendit même pas le Chef qui s'approchait de lui en débitant des injures sans discontinuer, il n'entendait plus non plus le rire qui continuait dans le couloir. Devant lui, la porte donnait sur une grande place avec des arbres, des bancs et bien sûr une statue du sauveur. Mais une épaisse couche de neige recouvrait tout, masquant les affiches de propagande, dissimulant les traits de la statue, occultant la grisaille habituelle du paysage. Une épaisse couche de blanc uni recouvrant l'obscénité de ce système inacceptable et pourtant accepté, de la neige fraîche et pure que personne encore n'avait foulée. Le visage de Ledupe fut illuminé du plus beau sourire qu'il y eut jamais en Eurunion, un sourire de pure extase. Il eut l'impression d'être enfin en paix et soulagé au moment où la matraque atteignit son crâne.

 

            Étrangement, la plupart des soldats de l'Outrefrontière n'avaient pas vraiment l'air drogués. Ils n'étaient que des soldats quelconques envoyés au combat que l'on tuait puis oubliait. Jacob Goney n'en rencontra qu'un seul qui avait l'air d'un  zombie et donc le visage le marqua désagréablement: le soldat ressemblait trait pour trait à son ancien voisin.

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