Cet homme que tu croyais connaître...

Demain, cela fera quatre ans que nous sommes ensemble, toi et moi, quatre ans que nous avons sauté le pas et que nous nous sommes avoué l'un à l'autre notre amour réciproque. Et nous nous aimons... ou nous le prétendons. Je me sens mal, une sorte de nausée morale m'emplit l'esprit, m'a envahi depuis quelque temps déjà. Je me pose des questions, des questions que je hais, qui m'empoisonnent, je me demande...

Quelle part de notre relation est-elle basée sur le mensonge, quelle part de toute relation amoureuse, même est-elle basée sur le mensonge? On se rencontre, et c'est le coup de foudre. On s'aime. On s'embrasse, l'exquis premier baiser, suivi par bien d'autres. On s'aime. On se le dit tous les jours, très souvent, spontanément, par envie, c'est comme une découverte sans cesse renouvelée, un élan d'amour. On emménage ensemble. On s'aime. Et puis la routine s'installe. On s'aime, on continue à se le dire tous les jours, comme on dirait bonjour ou au revoir, au réveil, en partant au travail, en revenant du travail, au moment de se coucher. On l'agrémente de temps en temps d'un petit baiser comme une formalité. Jusqu'à ce que cela s'incruste également dans la routine.

Et l'on se ment. À chaque fois, chaque "Je t'aime" que nous prononçons n'est qu'un mensonge, deux petits mots vidés de leur substance qui sont devenus dénués de sens. Plus d'élan d'amour, plus de spontanéité, plus de sentiment. Il est si facile de se mentir mutuellement au sein d'un couple, de se duper l'un l'autre et de se faire duper par la routine. J'en ai envie de vomir rien qu'en y pensant, en envisageant un tel gâchis. Savais-tu Cassandra, que nous nous mentions? Que d'ailleurs nous nous mentons toujours, chaque jour, chaque heure, chaque instant. J'en ai la nausée, je refuse presque d'y croire mais pourtant je ne peux pas me le cacher, c'est trop flagrant. Mon malaise ne me quitte plus depuis que je me suis rendu à l'évidence, il n'en est que plus fort qu'avant, mais au moins j'en connais dorénavant la cause. La routine est un poison bien pire que tout autre, Cassandra, un poison pour nous et pour notre amour qu'elle a d’ores et déjà terrassé. À présent ce poison s'attaque à moi, me ronge lentement de l'intérieur. Et alors que la routine s'emparait de moi, achevait lentement notre amour agonisant, j'ai commencé à te cacher des choses, à m'inventer un personnage. À nous inventer un personnage d'ailleurs, un personnage qui nous convenait à tous deux, à moi qui ne voulais pas te montrer le réel état des choses et à toi qui ne voulais pas le voir. Ce fut si facile! Des sourires forcés, factices, des rires de même provenance, des Je t'aime sans aucun sens, des propos sans conséquences. Je t'ai caché mes pensées, mes préoccupations, mon état d'esprit. Je t'ai caché mes humeurs, ma personnalité même, je me suis éloigné de toi. Notre relation qui au fil du temps était devenue de plus en plus vraie et profonde a fini par suivre un chemin inverse, en devenant de plus en plus factice et superficielle, aboutissant à la création de ce personnage. Ce personnage qui me ressemble assez pour que je puisse le jouer en permanence en ta présence, et qui t'aime. Seulement, comme l'auteur en écrivant son texte ne partage pas forcément les opinions et les sentiments de ses personnages, je ne partage plus l'amour pour toi du mien. Et ainsi, j'ai commencé à m'éloigner petit à petit de ce personnage, m'abritant derrière lui jusqu'à ce que cet homme que tu croyais si bien connaître devienne pour toi un étranger. Pour toi ou pour ton propre personnage, car je ne suis plus assez naïf pour croire que tu ne me caches rien pour ta part. Je ne crois pas que tu aies fait comme moi ce terrifiant bon vers la conscience, pas encore, mais inconsciemment tu sais. Tu sais comme je savais depuis longtemps sans vouloir vraiment l'admettre, alors que j'étais allongé la tête sur l'oreiller au milieu de la nuit, ton souffle endormi me chuchotant dans l'oreille que je ne t'aimais plus; que nous n'étions plus ensemble que par habitude, que notre histoire comme toute histoire d'amour finit toujours par l'être avait été irrémédiablement engloutie par la routine ennemie. Routine qui petit à petit me grignotais moi aussi, me faisant ressentir un mal-être profond, nauséeux dans lequel petit à petit je sombrais sans espoir de retour, puis sans espoir aucun. Ce mal-être qui m'empêche de jouir de la vie, qui me force à me cacher derrière un masque, à créer un personnage, simple et vil pantin abject que je méprise moi-même. Que je méprise comme je me méprise, car il est plus simple de se cacher que d'avouer la vérité, de t'avouer que je ne t'aime plus, d'avouer à la face du monde que lui non plus je ne l'aime plus. Car comment aimer quoi que ce soit, apprécier la moindre chose lorsque toi mon amour je ne parviens plus à t'aimer? Alors je cherche la solitude, car la compagnie m'angoisse désormais, je cherche la simplicité car toute difficulté me fait peur, me paraît insurmontable additionnée de toute celle que j'ai déjà à continuer mon chemin. Ainsi je ne vais plus au travail, je ne peux simplement plus, la seule idée d'entrer dans ce bâtiment, avec ces gens, mes collègues, me glace et me donne la nausée. Je ne pourrai plus continuer longtemps ainsi, c'est certain, alors que déjà la seule compagnie que je puis encore supporter est celle des fleurs qui défilent au rythme de mes pas, de cette marche sans but que je continue par peur de me retourner. Coquelicots, pissenlits, pâquerettes, marguerites, ronces, pissenlits encore, pâquerettes de nouveau, fleurs de trèfle violettes puis blanches, coquelicots, lavande, un peu de colza, fleurs de chardons, encore des marguerites...

Il y a beaucoup de fleurs par ici, j'avais l'habitude d'aller m'y promener déjà en des temps plus heureux, ce paysage apaisant de campagne, ce chemin tout droit mangé par la végétation sur ses bords, comme une haie d'honneur dressée pour mon passage. Coquelicots, boutons d'or, marguerites, pâquerettes, iris, trois timides roses blanches sur un rosier vaillant qui semble perdu, fleurs de trèfle, seulement des violettes à présent, toujours des coquelicots...

Je rêve d'un jour sauter dans un train, n'importe lequel pourvu qu'il m'emmène ailleurs, loin de mes soucis, de ma vie et de ma routine. Petite promenade innocente sous le soleil doré d'octobre. Quatre ans demain, quatre ans que nous sommes ensemble. Le neuf octobre. Quel beau temps fera-t-il pour cet anniversaire! Vas-tu m'offrir un cadeau pour ça? Sais-tu au moins que c'est demain? L'année dernière déjà nous avions raté cet anniversaire de près de deux semaines. Peut-être n'étions-nous tout simplement pas faits pour vivre ensemble, qui sait? Peut-être que si je rencontrais quelqu'un d'autre cela marcherait beaucoup mieux? Mais je n'y crois pas. Tu étais parfaite. Sans doute même l'es-tu toujours, la routine arrive même à ce prodige de nous lasser de notre vision de la perfection. À quoi bon en ce cas tenter ma chance ailleurs si cela ne doit donner qu'un éternel recommencement? M'octroyer un court moment d'illusion, mettre en place une survivance basée sur le mensonge, la croyance forcée que chaque fois sera différente de la précédente? La routine enterrera toujours tout amour, c'est bien de ça qu'il s'agit au bout du compte. Je vois presque en pensée une stèle à la mémoire de notre amour, allégorie saisissante de notre situation, de notre relation moribonde. Je la vois presque aussi bien que ce train qui m'emmènera peut-être ailleurs, aussi bien que je commence à l'entendre poindre à l'horizon, le souffle de l'air poussé par sa carrosserie, une simple train de marchandise, cliché bien connu sur les vagabonds romantiques battant la campagne avec des relents de bohème. Voilà ce que je voudrais te dire, voilà ce qui m'encombre l'esprit, l'asphyxie petit à petit. Je pourrais t'écrire une lettre, je sais que je ne le ferais pas mais je pourrais pourtant. Ce serait si facile. Quelle serait ta réaction à la lecture de cette lettre? Cette lettre que je ne t'ai pas écrite, que j'aurais pu t'écrire, que je pourrais encore écrire et que je n'écrirai pas. Une lettre serait une telle solution de facilité! Un moyen lâche de t'expliquer d'un seul coup ce que je n'ose te dire en face, de mettre fin à cette routine ennemie. Mais je suis plus lâche encore que cela, je ne peux plus te faire cette lettre, il est trop tard, je n'ose imaginer ta réaction, je ne supporterais pas que tu t'effondres soudain comme je le fais moi-même. Tout à coup je me mets à courir. D'un seul coup, sans même l'avoir décidé consciemment. Je me sens bien trop mal, j'ai l'impression d'avoir le crâne prêt à exploser sous la pression que mon mal-être exerce à l'intérieur. Je cours pour me changer les idées et les fleurs défilent plus vite encore: pâquerettes, marguerites, pissenlits, crocus, coquelicots, colza, boutons d'or...

Te doutes-tu de tout cela? Quiconque s'en doute-t-il? Il est si facile de vous mentir, de vous cacher des choses. Mon entourage... Les gens qui m'aiment et qui pourtant ne me connaissent pas même assez au final pour se rendre compte de quoi que ce soit. Ou bien qui ne veulent pas s'en rendre compte, qui espèrent qu'ils n'auront pas à s'en soucier? Mentir à ceux qui croient nous connaître est si facile! Nos amis, notre amour, nos relations, nos connaissances, notre entourage...nous-même. Certains affirment que nous sommes la personne qui nous connaissons le moins. Peut-être ont-ils raison. Nous nous cachons la vérité, nous nous mentons sans regrets, nous nous occultons nos faiblesses, nos manquements, nous nous trouvons toujours des circonstances atténuantes, nous nous imaginons des raisons, des excuses pour pouvoir transgresser à volonté les principes que nous nous imaginons, les promesses que nous faisons. Et nous continuons à nous croire quelqu'un de bien malgré tout. Nous nous cachons nos phantasmes les plus honteux, nos envies inconscientes, nos pensées... J'aimerais qu'un train vienne pour m'emmener loin de tout ça. Je trébuche et m'étale de tout mon long, opérant un esthétique demi-tour involontaire dans ma chute. Les sons portent loin dans cette campagne tranquille. Je me relève et me remets à courir de plus belle dans le sens inverse, je me mets à hurler à plein poumons, les larmes coulent déjà sur mes joues, non pas pour la douleur de ma chute mais pour la douleur de ma vie, je suis oppressé, de plus en plus, mon cœur est prêt à exploser dans ma poitrine. Pâquerettes, pissenlits, coquelicots, marguerites, chardons, trèfles, crocus, lavandes, boutons d'or, roses vertes cette fois, des Wimbledon sans doute, colza, iris, des petites fleurs bleues que je ne connais pas, tulipes, jonquilles, tulipes, fleurs bleues, iris, colza, roses Wimbledon, boutons d'or, lavandes, crocus, trèfles, chardons, marguerites, coquelicots, pissenlits, pâquerettes...

J'entends de plus en plus distinctement le train, son bruit provoque en moi le paroxysme de l'oppression avant la libération, je hurle plus fort et court plus vite et cette fois aucune des traverses ne me fera tomber, je fonce vers le train dont le conducteur commence à s'affoler, il tente un freinage d'urgence devant cette figure de folie qui court vers lui au beau milieu des rails mais il est bien trop tard, il aurait dû freiner bien avant pour espérer m'éviter. Je sens le souffle de l'air se refermer sur moi, cette fois-ci c'est irrémédiable, ma dernière pensée est pour toi, j'aimerais pouvoir te dire finalement que je suis désolé, que je regrette tout cela, tout le lent déclin de notre vie à tous deux, alors que l'air chaud m'enveloppe complètement je voudrais te dire pour la première fois depuis bien longtemps dans la plus complète sincérité sous la force sans pareille du sentiment qui soudain m'envahit que je t'aime. J'aimerais qu'un jour tu puisses comprendre, j'aimerais finalement pouvoir encore t'écrire cette lettre, te dire que malgré tout mon amour pour toi, cet amour même que je croyais encore il y a un instant enfui, rien n'aurait pu se passer autrement, rien n'aurait pu s'arranger de quelque manière. Mais déjà le train arrive sur moi pour m'emmener...

...ailleurs.

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