Comme une marguerite immortelle

Je me suis réveillé dans le noir avec encore la sensation des mâchoires du chien autour de mon cou. Vraiment horrible comme réveil, me dis-je en me levant. Je me suis habillé avec les vêtements de la penderie, ai cueilli une marguerite que j'ai posée sur la pierre et suis sorti du hangar en prenant bien soin de refermer la porte à double tour avant de retourner chez moi. J'ai bien peur de ne pas oublier cet affreux chien de sitôt, ça m'apprendra à faire le malin avec les animaux dangereux. 
Quand je suis arrivé chez moi, le chien de Franck, un chihuahua, m'a fait la fête, et ça m'a fait peur cette fois-ci. Je me suis traité d'idiot et ai allumé la télé, je suis aussitôt tombé sur les infos avec un reportage expliquant qu'un clodo s'était fait ouvrir la gorge par ce qui semblait être un grand chien, mais qu'on avait pas retrouvé le chien. J'ai frissonné et éteint le poste, il était quatre heures du matin mais je n'avais bien sûr pas sommeil. Je suis donc sorti faire un tour, en faisant bien attention et en repensant au clochard assassiné. Je ne m'en faisais pas pour ça, je savais bien que le corps ne posait pas de problèmes, que les types qui avaient arrangé ça étoufferaient l'affaire et le feraient disparaître, ils étaient bien assez influents pour ça. J'avais vaguement conscience qu'il faudrait que je fasse plus attention si je voulais m'éviter des souffrances inutiles, mais je ne savais pas quoi foutre d'autre que marcher: Franck n'était pas trop regardant mais au bout d'un mois à constater mon comportement bizarre, il allait sans doute finir par me poser des questions si je lui en donnais l'occasion. Donc le voir le moins possible me semblait la meilleure solution. Je voulais aller m'enfermer dans un café mais à cette heure-là il n'y en avait bien entendu aucun d'ouvert, alors j'ai continué à déambuler pour finalement me retrouver dans une petite ruelle qui finissait en cul de sac, bordée d'immeubles. J'ai encore frissonné, je n'aime pas trop les ruelles sombres en ce moment, alors je suis retourné aux lumières du centre-ville. La rue dans laquelle j'ai débouché était peu fréquentée mais j'ai quand même trouvé le moyen de vouloir traverser au moment où une voiture arrivait, J'ai été poursuivi par la poisse tout ma vie durant mais manifestement depuis que j'ai accepté de participer à tout ça j'atteins des records. La voiture s'est arrêtée pour me laisser passer, comportement saugrenu du fait qu'il n'y avait absolument personne d'autre dans la rue et que je n'étais pas encore sur la chaussée. J'aurais dû me méfier, mais je ne l'ai pas fait et la voiture a accéléré à fond pendant que j'étais devant, elle n'a même pas du embrayer parce qu'elle a fait un véritable bond en avant, j'ai senti les quatre roues me passer dessus. 
Quand je dis que j'ai la poisse!

Je me suis réveillé dans le noir avec encore la sensation des roues me passant dessus et celle des mâchoires du chien en prime. Manifestement j'avais fait un cauchemar. Je me suis levé, ai descendu la petite échelle qui était près de moi, me suis habillé avec les vêtements de la penderie et ai été poser une marguerite sur la pierre. Après quoi je suis sorti en prenant bien soin de refermer la porte à double tour. Je suis arrivé chez moi, c'est à dire chez Franck à sept heures et demie. Je me suis fait un café, ai évité le plus possible le chihuahua et suis allé faire un tour. Je n'avais pas envie d'allumer la télé pour voir un truc du genre "un clodo s'est fait renverser la nuit dernière par une voiture qui a apparemment emporté le corps". Je savais bien sûr qu'il n'y aurait absolument rien de ce genre mais bizarrement j'étais quand même persuadé qu'il y aurait un truc. Je me suis dit que j'aurais peut-être dû emmener le chihuahua pour essayer de faire disparaître ma nouvelle peur panique des chiens, ça m'a fait repenser aux mâchoires autour de ma gorge et j'ai dégluti avec difficulté. J'ai décidé d'emmener le Chihuahua la prochaine fois. Cette fois, j'ai été m'asseoir dans un café et commandé un décaféiné, je trouvais ça dégueulasse mais un deuxième café me disait rien du tout. Je me suis dit en regardant les gens mal réveillés entrer dans le café que j'aurais dû prévoir un bouquin dans le hangar. J'étais déjà plutôt content d'avoir un café qui ouvrait si tôt près de chez moi mais un bon roman aurait été encore bien mieux. J'ai remarqué deux types, aussi mal réveillés que les autres, qui me regardaient, assis à une table, mais ils ont tourné la tête et je me suis raisonné, me disant que je devenais paranoïaque. En attendant, je commençais à avoir sérieusement faim alors je suis allé m'acheter deux croissants et un pain au chocolat à la boulangerie du coin et j'ai continué mon tour. Je suis allé à la banque parce que j'aime bien avoir du liquide sur moi et que je n’en avais pas pris beaucoup dans le hangar. Et puis je suis allé m'acheter des bouquins à l'une des cinq librairies que je connais. La jeune vendeuse trop maquillée pour cacher sa fatigue (il était à peine neuf heures) fut assez étonnée de me voir prendre trois exemplaires de chaque, je lui ai dit que c'était pour offrir et elle y a cru. Après quoi, je suis retourné au hangar en prenant bien garde de ne pas être suivi et j'ai été poser tous les livres sur la penderie. En passant devant le petit autel de pierre, j'ai remarqué qu'il y avait déjà trente-deux marguerites, dessus, dont huit pour moi. Je n'aime pas trop ce hangar alors je suis ressorti, je suis retourné chez Franck qui heureusement était parti travailler, mais ne sachant pas trop quoi faire d'autre j'ai empoché le premier roman que j'ai trouvé et je suis sorti m'asseoir dans un parc. Il pleuvait, j'ai trouvé ça plutôt dommage parce que je n'ai pas pu lire mon livre, n'ayant pas prévu de parapluie. Le parc était désert, j'ai donc au moins pu profiter de la solitude avant de me résigner à aller faire des courses. Au magasin, j'ai revu les deux types aperçus au café le matin, ils assistaient à une dégustation gratuite de vin et je suis allé me joindre au groupe. Il était question de l'âge des vins, de leur goût, des préférences des trois interlocuteurs. N’y connaissant absolument rien, j'ai juste bu un verre et suis parti. Ce n'est qu'en sortant du magasin que j'ai commencé à me sentir mal, je me suis mis à avoir chaud, alors j'ai retiré mon sweat et c'est le moment précis que la pluie a choisi pour recommencer. La poisse, encore et toujours. Les deux types du café sont ressortis eux aussi et m'ont pris chacun par l'épaule, comme de vieux amis, en commençant à plaisanter. J'avais toujours chaud et me sentait exactement comme dans un cauchemar, j'essayais de me souvenir si j'avais vu l'un d’eux boire du vin mais sans y parvenir, je revoyais juste les deux bouteilles de vin dans un seau, l'une à demi entamée et l'autre pleine, mais je ne me souvenais pas non plus dans laquelle on m'avait fait boire. Les deux types ont dû m'emmener dans un endroit désert parce qu'ils ont cessé de faire semblant de plaisanter, ils m'ont laissé tomber à genoux et ont sorti un couteau. J'avais la tête qui tournait sérieusement et commençais à trembler, un des types a dit: 
-Ce qu'il y a de bien d'habitude avec les gens, c'est que quand on les tue ils restent morts, mais toi, combien de fois il va falloir qu'on te tue avant que tu meures? 
-Autant que pour une marguerite immortelle, j’ai bafouillé.
Pendant que je baragouinais ça, il m'a enfoncé son couteau dans le ventre, mais je n'ai rien senti du tout. Je me suis juste dit que je devrais repayer son livre à Franck et je me suis demandé comment ces types m'avaient retrouvé si vite. Encore la poisse, sans doute. 

Je me suis une fois de plus réveillé dans le noir avec encore la sensation des mâchoires du chien autour de mon cou. À croire que cette histoire de chien m'a vraiment traumatisé. Je me suis levé, et ai descendu l'échelle en évitant un maximum de regarder autour de moi, ça m'aurait démoralisé. À force d'émotions fortes et de cauchemars, je commençais à avoir vraiment besoin de faire une pause pour récupérer, aussi me suis-je assis à même le béton en tailleur, nu et les yeux fermés, à ressasser les évènements en écoutant l'ordinateur bourdonner à côté de moi au fur et à mesure que toutes mes pensées y étaient retransmises par le biais d'un système complexe contenu sur une puce électronique implantée dans mon cerveau. Après m'être rasséréné quelque peu, je me suis levé, me suis habillé avec les vêtements de la penderie, ai empoché l'un des livres et cueilli une marguerite pour aller la poser sur la pierre à côté des autres. Je suis sorti avec le moral plutôt bas et suis allé racheter un exemplaire du livre Floraisons de D.A.M. à la librairie avant de le ramener à Franck qui fort heureusement n'était pas encore rentré du travail. Je lui ai fait un petit mot disant que son exemplaire avait pris l'eau au parc et que j'avais donc dû le jeter, persuadé qu’avec la poisse qui me poursuit il s’agissait d’un cadeau auquel il tenait beaucoup. Après un repas sommaire, je suis ensuite reparti à dix-sept heures, sachant que Franck ne tarderait plus à rentrer. J'ai décidé d'aller prendre le bus pour m'éloigner un peu des rues que je connaissais et des deux types que j'avais vus au café le matin. Dans le bus, j'ai eu l'impression de repérer au moins une quinzaine de personnes qui me regardaient étrangement et je me suis fait la réflexion que j'étais de plus en plus sur les nerfs. Même si théoriquement je n'aurais pas dû être fatigué, je n'ai pas tardé à avoir sommeil, même à quasiment m'assoupir, sans doute une affaire de fatigue nerveuse. C'est le moment qu'a choisi une jeune femme, une de ceux qui me regardaient bizarrement, pour venir s'asseoir à côté de moi sans même me dire un mot. Je l'ai regardée et elle a continué de me dévisager étrangement, j'ai surpris un mouvement du coin de l'œil et ai remarqué que tous ceux qui étaient présents dans le bus s'étaient approchés de moi et me fixaient. Le chauffeur continuait à rouler en faisant semblant de ne rien remarquer du tout et j'ai commencé à m'angoisser. Les gens continuaient à se rapprocher et je paniquais tellement que je n'arrivais plus à produire le moindre son, la jeune femme m'a enlacé comme pour m'embrasser, ça ne m'a pas rassuré du tout, bien au contraire, j'ai jeté un coup d'œil par la fenêtre et remarqué que le chauffeur avait emmené son bus dans un endroit tellement sombre que je distinguais à peine quelques vagues angles au dehors. La foule était presque sur moi, et j'ai soudain senti des mains se serrer autour de mon cou par derrière, c'est alors que je me suis réveillé en sursaut.
J'avais dû m'assoupir un certain temps car j'ai remarqué que le bus était moins rempli qu'avant, la jeune femme qui s'était assise à côté de moi dans mon rêve, par exemple, n'était plus là, ainsi que plusieurs autres. J'ai par contre reconnu plusieurs visages et j'ai encore eu l'impression que certaines personnes me regardaient bizarrement, je suis donc descendu au premier arrêt du bus.
C'est alors que j'ai vu la voiture. Elle avait l'avant cabossé, ce qui ne m'a pas étonné, je me suis souvenu fugitivement de la vision de cette voiture, du visage du chauffeur que je ne croyais pourtant pas avoir vu et de l'affreuse sensation des quatre roues me passant dessus, mais ces souvenirs ont été effacés par un autre: le même visage, celui du chauffeur, que j'avais aperçu beaucoup plus récemment: dans le bus. Il n'était pas l'un des deux hommes que j'avais aperçus dans le café, mais j'ai tout de suite été convaincu qu'ils étaient dans les environs, peut-être m'avaient-ils même suivi dès que l'autre m'avait aperçu dans le bus. Ils n'étaient pas dans la voiture, aussi ai-je eu la mauvaise idée d'en profiter. Je me suis approché discrètement de la portière avant, et ai tout aussi discrètement actionné la poignée. Je ne m'attendais bien sûr pas à ce qu'elle s'ouvre, je n'avais eu qu'une idée en l'air, mais à ma grande surprise, la portière n'était pas fermée, je me suis donc dépêché de me glisser au volant et, après avoir vérifié que personne n’était susceptible de me voir, j'ai arraché le panneau sous le volant. J'avais quelques connaissances en automobile et ai assez vite trouvé les fils adéquats pour démarrer le moteur. Je suis parti en trombe, sans même embrayer, de la même manière dont le chauffeur s’était pris pour m’écraser. J'ai bientôt eu l'immense plaisir de croiser les deux hommes du café stupéfaits sur le trottoir, ils ne m'avaient manifestement pas suivi finalement. Ma joie disparut brusquement lorsque j'entendis un grognement sur la banquette arrière, et je tournai la tête juste à temps pour voir le chien me sauter dessus. J'ai écrasé la pédale de frein et ce n’est qu’alors que j’ai réalisé que je n'avais pas mis ma ceinture. J'ai heurté le volant violemment tandis que l'espèce de croisé doberman qui avait failli me mordre traversait le pare- brise. La voiture, un vieux modèle, ne possédait pas d'airbag et le choc fut très rude. Je sentis bientôt un deuxième choc, très fort, qui m'envoya bringuebaler dans l'autre sens, et des mains me tirèrent peu après hors de la carcasse. Je m'apprêtais à remercier mes sauveurs lorsque je m'aperçus que ces soit disant sauveurs étaient en train de me traîner par terre sans ménagements. J'entendis dans le même temps une voix qui demandait:
-Si on arrive à le localiser grâce à sa puce, pourquoi on a besoin de faire ça?
-Ça marche beaucoup moins bien en ville, trop d'interférences.
-Si tu veux mettre fin à ça, a dit une troisième voix, tu sais quoi faire. Tu as le numéro de nos patrons, suffit de tout leur donner.
Je crois que cette voix s'adressait à moi, aussi ai-je répondu:
-M'en fous, je me suis vengé du chien.
Après réflexion, ça a paru peut-être un peu déplacé à mes ravisseurs, mais étant à l'agonie, je ne pouvais faire mieux. J'ai entraperçu un gros 4x4 qui avait foncé dans ma voiture volée alors qu'on me chargeait dans un troisième véhicule, et j'ai vu deux hommes qui installaient un corps dans le 4x4 tandis que d'autres aspergeaient le tout d'essence. Je ne sais toujours pas qui est le malheureux qui s'est retrouvé dans le 4x4. J’ai juste pensé à la poisse qui ne me lâchait toujours pas.

Je me suis réveillé dans le noir sans même avoir remarqué que j'étais mort et ai actionné l'interrupteur à côté du caisson servant à maintenir mes corps en vie. Je n'ai jamais trouvé le nom de ces caissons et comme tous leurs inventeurs ont été assassinés, je doute de savoir un jour comment ça s'appelle. Je suis sorti du caisson qui s’était ouvert automatiquement à mon réveil (malgré ma poisse aucun encore n’est resté fermé), et ai descendu la petite échelle jusqu’au sol. J’ai jeté un coup d’œil morose à tous les caissons qui s'alignaient de chaque côtés du hangar, les uns au-dessus des autres jusqu’au plafond. Je venais de sortir du neuvième caisson, il en restait donc encore 91 de pleins sur les 100 du départ. 91 caissons, 91 clones de moi prêts à recevoir toutes mes pensées et toute ma mémoire à mon décès, 91 morts diverses et variées à endurer. Moi qui croyais que c’était la poisse qui m’avait fait finir à la rue, m’avait lentement transformé en clochard au long de ces années et qu’au contraire elle m’avait enfin lâché le jour où une troupe de savants divers m’avaient proposé une somme colossale en échange d’une simple petite expérience, il y a de quoi beaucoup rire pour qui possède un peu d’humour noir. J'ai été cueillir une marguerite et l'ai posée avec les autres. L'équipe qui avait mise en place cette expérience n'avait pas prévu la possibilité d'une convoitise de la part de pontes de l’industrie médicale prêts à tout même à tous nous tuer pour obtenir Les plans et détails de leur technologie, technologie que je suis à présent le dernier être vivant à connaître. Des pontes, que je qualifierai bien de machiavéliques si ça ne faisait pas si cliché, car il faut une forte dose de machiavélisme pour voir en la possibilité de revivre 100 fois autant de possibilités de tortures différentes. Encore 91 morts pour moi, 91 résurrections, 91 types de souffrances atroces. Je peux bien considérer que je suis le seul homme au monde à vraiment savoir ce que c’est que la poisse ; peut-être que mes marguerites clonées dans leur jardinières peuvent me comprendre ; peut-être en fait possèdent-elles une conscience comme moi ; ou peut-être sont-elles juste comme des objets que la multiplication de leur ADN a rendu tout simplement immortelles, comme me l’avait expliqué l’équipe. « Vous serez comme une marguerite immortelle ! » M’avait-on dit, et ça m’avait séduit, moi qui n’étais à ce moment-là qu’on clochard dégoûtant dans un caniveau. Par respect pour les savants qui m’ont sorti de ce caniveau et sont tous morts sans moufter au sujet de cette expérience, j'hésite encore à céder à ces psychopathes millionnaires qui me persécutent ce qu’ils veulent. 

Mais ai-je vraiment le choix?

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