Coquelicots sous le vent du printemps

La porte s'ouvrit.
Lui.
Elle.
Une apparition.
Elle était vêtue d'une robe rouge, une vraie robe, en simple tissu léger qui volait dans le vent du printemps.
Elle ne parvint pas à parler. Elle n'eut pas besoin de parler, ses yeux et son expression parlèrent pour elle. Il s'avança et la prit dans ses bras. Elle ne l'avait plus revu pendant neuf mois. À présent, elle ne savait plus où aller et elle était revenue. Ils marchèrent, marchèrent dans le vent du printemps, marchèrent dans les prairies qui séparaient sa maison du bord des falaises toutes proches, marchèrent parmi les herbes hautes et les coquelicots. Sa robe rouge voletait au vent du printemps.
Ils avaient quinze ans.
Elle ne l'avait plus revu depuis qu'ils s'étaient disputés, disputés au sujet de l'autre.
Il ne savait rien de ce qui lui était arrivé, à elle, pendant neuf mois.
Ils marchèrent parmi les marguerites et les coquelicots.
Pendant plusieurs années, il avait été pour elle un ami, un frère. Un frère secret, un frère dont personne, amis ou parents, ne soupçonnait l'existence, un frère secret qu'elle gardait jalousement.
Puis elle avait rencontré l'autre.
Lui.
Elle.
L'autre.
L'autre et elle.
Ils s'étaient disputés. Pour la première fois. Violemment.
C'était neuf mois auparavant.
Ils avaient quatorze ans.
Elle était partie. Partie avec l'autre. Avec l'autre, elle avait découvert le plaisir, le Plaisir, le vrai Plaisir. À peine plus d'un mois plus tard, il y eut un incident, un petit, mais tellement grand.
Elle avait annoncé la nouvelle à l'autre, elle ne l'avait jamais revu.
Elle s'assit dans l'herbe, les deux jambes écartées, droites devant elle. Il s'assit dans la même position derrière elle, posa son menton sur son épaule et enlaça son ventre de ses bras.
Son ventre.
Face à eux se trouvaient trois coquelicots dans l'herbe haute. Les rayons dorés du soleil tombaient sur leur nuque et l'herbe dorée murmurait sous le vent. L'atmosphère semblait tissée de langueur et d'irréalité, un printemps aux allures d'automne. Elle avait l'impression que tout tournait lentement et se brouillait autour d'elle, elle avait l'impression de s'étouffer, comme...
Mais elle pouvait voir, voir l'herbe, voir les coquelicots, voir les rayons du soleil, et entendre, entendre le murmure de l'herbe, entendre le chant des insectes et celui des oiseaux. Elle n'était pas coincée dans un endroit noir, humide, organique.
-Les coquelicots sont beaux, dit-elle.
-Oui ils sont beaux, mais ils sont fragiles.
Elle ne répondit pas.
Il poussa un soupir de tristesse.
-Que t'arrive-t-il, demanda-t-il dans un souffle à peine audible, uniquement destiné à lui même.
Son ventre.
Elle l'avait porté dans son ventre pendant sept mois et demi. Trop peu, bien trop peu.
Les coquelicots, lui ne les verrait jamais.
Elle se leva, sa robe voletant au vent. Elle marcha, marcha, marcha. Il resta assis, la regarda marcher, et cueillir un coquelicot. Il ne vit pas qu'elle marchait le long du bord de la falaise, ne comprit pas tout de suite en la voyant brusquement disparaître. Il se leva en sursaut, accourut au bord de la falaise.
En bas, tout en bas, elle était allongée sur le dos, tournée vers lui. Sa robe rouge étalée autour d'elle, ne voletait plus au vent. Dans ses bras, il crut voir un tout petit bébé. Elle aussi, allongée en bas de la falaise, crut voir dans ses bras son bébé. Alors elle leva les yeux, là haut, tout la haut, et malgré la distance, il vit son regard. Elle essaya de lui sourire, heureuse enfin, mais n'y parvint pas. Puis doucement, tout doucement, ses yeux se détournèrent, ses mains se relachèrent, et le bébé dans ses bras disparut, de même que la lumière au fond de ses yeux.
Il resta longtemps à la regarder, allongée là, en bas, tout en bas. Puis il se retourna, lentement, vers la prairie et les coquelicots. Un pétale de coquelicot effleura sa joue, alors, il étendit simplement les bras, le regard fixé sur la prairie, et la rejoignit. Les rejoignit.

Ils avaient quinze ans.


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