Fleur de Cactus

On devait être lundi ou quelque chose comme ça. En tous cas, c'était le matin, ça au moins je le sais. Un lundi ressemble à un mardi, qui lui-même ressemble à un mercredi (de loin) qui à son tour se met à ressembler à un jeudi et devinez donc à quel jour peut bien ressembler le jeudi, quant à lui. Mais c'était le matin, c'est certain. Un peu avant le début des cours à huit heures. Et mon occupation principale (comme chaque jour, c'est pour ça qu'ils se ressemblent tous) c'était l'ennui.
Et comme je m'ennuyais, je suis allé voir des gens que je connaissais vaguement, dans une grotesque tentative pour plus m'ennuyer, et donc je suis allé m'ennuyer à côté d'eux. Je les regardais, je les écoutais parler et je m'ennuyais. Vaste programme. Et comme je m'ennuyais après tout, pourquoi ne pas aller voir ce qu'il y avait comme pensées à ce moment-là sous mon crâne? Histoire de s'occuper...
Et sous mon crâne, les idées ça y va.
Alors j'observais les gens, en train d'examiner les idées que j'avais sous mon crâne plutôt que de les examiner eux, qui seraient pourtant aussi intéressants à observer.
En fait j'ai autant de contacts avec ces gens que ça pourrait aussi bien être... heu... Des cactus, tiens, pourquoi pas des cactus?
Tout fier de moi, je suis remis à examiner ces cactus tout neufs que je m'imaginais à la place des gens, j'ai trouvé tout à coup la situation assez drôle et je m'ennuyais moins. À ce moment-là, ou à peu près, une fille est venue dire bonjour au groupe et leur faire la bise, et comme je me trouvais là (je suppose) elle me l'a faite à moi aussi, un frottis de joue, et puis un autre. C'est ça que les gens appellent se faire la bise, il s'agit de se frotter mutuellement les joues, encore une pratique qui serait intéressante à étudier.
Au moins, ces cactus ont la courtoisie de s'épiler allant d'aller se frotter les joues les uns des autres.
De plus en plus drôle comme situation, il faut dire que ç'aurait été peu pratique si je m'étais fait enfoncer des épines de cactus dans les joues durant la coutume du frottis de la bise.
Les cactus parlaient toujours entre eux mais mon importante réflexion a été interrompue par un surprenant évènement: Une fille a débarqué au milieu de cette petite forêt de cactus, une jolie fille en plus, un nouveau frottis m'a été cette fois réservé, et elle est repartie sans un regard pour les plantes qui discutaient, je me suis retourné pour la suivre des yeux.
-Tu la connais?
J'ai retiourné la tête et un cactus me regardait. Je me suis mis à cligner des yeux plusieurs fois de suite jusqu'à ce que le cactus soit remplacé par un visage d'un des gens que je connaissais vaguement:
-Ça va? Il a demandé (on dit S'enquit-il quand on écrit bien mais j'ai un peu la flemme).
-Oui, oui.
-Tu la connais?
-Non, c'est qui?
-Aucune idée.
L'homme cactus me regardait avec étonnement et un peu d'envie. C'est vrai que la fille était très jolie, bien trop jolie pour être un cactus. Peut-être plutôt était-elle une fleur de cactus, car même ces plantes plutôt rébarbatives avec leurs piquants peuvent après tout donner naissance à de très jolies fleurs. Les fleurs des cactus sont la preuve qu'il ne faut jamais se fier aux apparences... non?

-Voudrais-tu par hasard que quelqu'un t'emmène à l'infirmerie?
Baptiste se leva tout doucement, le prof d'histoire venait de le réveiller en sursaut en tapant sur sa table à grands coups de la baguette métallique dont il se servait pour désigner des éléments sur son diaporama. Baptiste s'étira, encore à demi endormi:
-J'aimerais bien, oui.
Alors sors de ce cours. Allez hop! Quelqu'un l'accompagne!
Baptiste se leva, fit son sac et se dirigea vers la porte. Un grand cactus à poils courts, délégué de classe, se leva pour l'accompagner. Le prof les regarda sortir, vissé sur sa chaise:
-Le conseil de classe est dans trois jours tu sais? Je vais bien être obligé d'annoncer que tu n'arrètes pas de dormir en cours.
Baptiste sortit sans répondre, suivi par le cactus qui referma la porte.
-Tu vas encore te faire descendre au conseil de classe, dit celui ci. Tu t'en prends toujours plein la gueule.
-De toutes façons on est en première, rétorqua Baptiste, ils peuvent pas me forcer à redoubler.
-Mais tu t'en fous?
-De toutes façons il est chiant son cours.
-J'avoue, avoua l'autre.
Ils atteignaient les escaliers, l'infirmerie était au rez de chaussée. C'est alors qu'ils croisèrent la fille du matin, la Fleur de cactus. Elle jeta un regard soutenu à Baptiste et lui fit un petit sourire mais ne dit pas un mot et il n'eut cette fois-ci pas même droit à un frottis de joues.
-Tu la connais? Demanda le délégué cactus.
Sa présence ennuyait fortement Baptiste mais il n'allait pas le lui dire en face:
-Non. Et toi?
-Je l'ai remarqué ce matin, je crois que c'est une nouvelle. Elle est jolie.
-Oui, très.
-Pourquoi elle t'a regardé comme ça?
Absolument aucune idée, je lui ai rien fait.
L'autre fronça les sourcils mais n'insista pas et Baptiste ne se rendit même pas compte qu'il n'avait pas répondu à voix haute. Ils arrivèrent à l'infirmerie et Baptiste alla s'allonger sur un lit pour terminer sa sieste. Il avait encore peu dormi la nuit précédente.
Il se mit à rêver de la jeune fille, elle lui disait son prénom, c'était Flora et il se disait que c'était tout à fait normal pour une fleur alors elle se déshabillait et lui expliquait qu'elle avait caché ses pétales sous ses vêtements. Les pétales étaient très rouges et très jolis et Flora embrassait Baptiste devant une assemblée de cactus qui applaudissaient de toutes leurs branches.
À son réveil il trouva le rêve un peu bizarre mais agréable. Il constata aussi qu'il était l'heure de rentrer chez lui.
Sur le parking, il attendit comme chaque jour Mark, adossé à sa voiture. Mark était en stage depuis deux semaines et Baptiste s'ennuyait d'autant plus qu'il ne se connaissait pas d'autres amis à l'intérieur du lycée.
Mark ne tarda pas à arriver en annonçant:
-J'ai croisé une jolie allemande tout à l'heure au magasin, je lui ai demandé son âge et elle m'a répondu "Foufounezanzik". Ça veut dire quoi?
Baptiste était en train de s'installer au volant.
-Fünfundzwanzig?
-Ouais, peut-être.
-Ça veut dire qu'elle est trop vieille pour toi.
Mark était né le trente et un décembre 1993, et ses parents plutôt étranges d'après Baptiste, ne toléraient pas qu'il sorte avec une fille née plus d'un an avant lui.
-Elle avait quel âge en fait?
-25.
-Ah oui, quand même. Autant sortir avec une prof, je suis sûr que celle de physique est plus jeune que ça.
-Peut-être, mais toi t'es même pas encore majeur.
-Ça me fait chier, c'est comme si j'avais un an de moins que les gens de mon âge.
-Tu racontes de la merde, t'as pas du assez picoler.
-Tu l'as dit. Il te reste des bières? Demanda Mark en jetant un coup d'œil à la banquette arrière où un pack de bières bon marché éventré et prometteur laissait entendre un bruit de verre s'entrechoquant au rythme des cahots.
-Il en reste quelques-unes de pleines, sors nous en deux.
-Mark retira sa ceinture et se leva pour prendre les bières, il les ouvrit avec le décapsuleur que Baptiste avait accroché au-dessus de la boite à gants et lui en passa une.
-J'adore les caisses automatiques! Rugit Baptiste en conduisant d'une main, sa bière dans l'autre. Au fait, il y a une nouvelle au lycée, ajouta-t-il.
-intéressante?
-"Intéressante?" Railla Baptiste. Pauvre con de Macho, va! Oui, elle est jolie et en plus elle m'a fait comme ça sans raison un de ces frottis de joues consacrés.
-Plus con que sacré, répondit Mark qui ne s'embarrassait jamais de ce genre de formalités. Explique ce qui s'est passé.
Baptiste raconta, des cactus à la fleur. Mark ne posa pas de questions sur cette nouvelle lubie végétale, il était habitué aux délires de Baptiste.
-Tu peux essayer de trouver des explications?
-Pas de problème, je m'occuperai de ça.
Mark était très fort pour baratiner tout le monde et savait très bien faire semblant d'apprécier les gens.

Le lendemain, (Donc mardi, il me semble), j'ai enfin eu l'occasion de parler à la florissante jeune fille. J'écris enfin parce que je suis pas patient alors le premier soir m'a paru long déjà. J'étais avec des cactus, histoire de changer un peu, à m'ennuyer par envie de varier mes occupations. (Oui, il m'arrive de m'essayer à l'humour, c'est réussi?) Et là je l'ai vue passer avec un petit sac rouge en bandoulière et rien d'autre, pas même de cactus pour l'accompagner. Alors bien entendu j'ai sauté sur l'occasion, j'ai beau ne pas être doué pour accoster les gens, en cas de force majeur j'y arrive, même si c'est assez maladroit.
Je suis arrivé derrière et j'ai lancé:
-Comment tu t'appelles?
Elle s'est retournée et elle a fait:
-Bonjour.
-Bonjour, comment tu t'appelles?
Elle s'est obstinée et j'ai eu droit à un deuxième frottis de joues, je crois que ça l'amusait.
-Comment tu t'appelles, j'ai encore dit.
Elle a enfin répondu, devinez quoi? Je vous le donne en mille:
-Je m'appelle Flora, et toi?
J'étais bien sûr très content que ma fleur s'appelle Flora, je crois bien que j'en ai relevé la tête en souriant et que j'ai balayé du regard tous les cactus, en tous cas j'ai dû faire quelque chose d'inhabituel parce que quand je l'ai regardée de nouveau elle avait l'air un peu étonnée.
-Je m'appelle Baptiste. T'es nouvelle?
-Oui, je suis arrivée hier.
-Tu as des amis?
-Quelques-unes. Je m'en suis fait très très vite, à peine arrivée il y a des filles qui sont venues me voir.
-Ah oui? C'est qui?
-Il y a une rousse qui s'appelle Marjorie, une petite qui est blonde et a des cheveux courts mais qui s'habille un peu en hippie qui s'appelle Claire et une très grande qui s'appelle Julie. Tu connais?
Je les connaissais, c'était des pétasses, des vraies salopes. J'allais tout de même pas le dire à une de leurs nouvelles amies mais j'étais déçu. Je me suis consolé en me disant qu'elle les connaissait pas encore.
-Tu les aimes bien?
-Oui, pourquoi? Pas toi?
-Si... mais je les connais pas beaucoup.
La fleur eut l'air convaincue. On a croisé un cactus qui nous a regardé, et puis deux autres, et on a rien dit, alors j'ai cherché un truc à dire.
-Pourquoi tu m'as fait la bise hier?
-Oh! Eh ben, j'ai eu envie. Je t'ai vu et t'avais l'air sympa alors je suis venue te faire la bise.
C'était moi qui étais étonné maintenant:
-Tu fais souvent ça?
-Non, pas vraiment.
-Pourquoi tu l'as fait là alors?
-Je sais pas.
-C'est bizarre.
-Tu me crois pas? Elle a demandé avec l'air de quelqu'un de susceptible et prêt à se fâcher.
-Si, je te crois, mais c'est bizarre.
-Tu peux me croire, je suis très franche. Ça me pose même des problèmes d'habitude.
Pendant tout ce temps-là on continuait à marcher, on était arrivé dans le bâtiment alors je lui demandé où elle allait, elle m'a dit que c'était aux toilettes, et elle m'a planté là pendant qu'elle y allait. Je savais pas si je devais l'attendre ou partir mais ses trois cactus de copines sont arrivées aux toilettes aussi alors je suis reparti en me sentant très con. Mais au moins elle s'appelait Flora. J'ai même envoyé un sms à Mark pour lui annoncer.

Le débarquement de Normandie a eu lieu le six juin 1944, et savoir ça va révolutionner notre vie à tous, c'est sûr. Mais sérieusement, qu'est-ce que ça peut bien me foutre que le débarquement ait été prévu pour le cinq mais repoussé au six à cause des intempéries? C'est même pas un jour férié. Enfin bref, j'ai jamais aimé l'histoire et en plus j'ai cette matière en dernière heure trois jours par semaine, avec un prof qui fait ses cours sur diaporama uniquement, c'est horrible. En plus le mardi, je finis à six heures. J'entendais faiblement la musique que Mark avait mis dans la 605, il avait déjà fini sa journée, lui. J'avais envie d'aller lui parler de ma jolie fleur. Bien sûr je pouvais pas non plus me barrer du cours d'histoire à chaque fois, alors j'ai attendu la fin.
La sonnerie a fini par faire son boulot et j'ai enfin pu sortir, Mark m'a jeté son paquet de clopes quand je me suis approché de la bagnole:
-Je t'en devais une! Il a crié. T'as revu ta nouvelle copine?
Je suis entré dans la bagnole et j'ai démarré, puis j'ai dit:
-Oui, elle traine avec les trois poufiasses, là, celle qui pue le parfum, celle qui se prend pour une hippie et celle qui fait deux mètres.
-Julie? Elle est plus petite que moi, elle doit faire un mètre 85 à tout péter.
-On s'en fout, elle est conne.
-Ouais, mais quand je suis sorti avec c'était tranquille, elle me faisait pas chier.
J'ai monté le son de la musique, démarré et accéléré d'un coup pour sortir du parking. Tous les cactus nous regardaient, ça me faisait marrer.
-Et toi, t'as trouvé un truc sur elle? J'ai demandé.
-J'en ai parlé à quelques personnes comme ça, presque tout le monde à l'air de al trouver sympa, sauf Lise.
-Lise qui?
-Lise Madon, elle trouve que c'est une connasse parce qu'elle l'a insulté je crois ou un truc comme ça.
-On s'en fout, elle trouve toujours que les filles sont des connasses.
-C'est une connasse!
-Lise?
-Oui!
-Oui!
-J'irai en parler à Claire et à Marjorie, Julie elle veut plus me parler.
-C'est une connasse aussi!
-Julie?
-Les trois!
-Oui!
-Tu passes à l'appart?
-Ouais pourquoi pas?

Une fois arrivés à l'appartement que les parents de Baptiste lui avaient acheté en ville, Mark et ce dernier sortirent de la voiture un pack de bières qu'ils venaient d'acheter et montèrent au quatrième, sous les combles, là où se trouvait l'appartement. Baptiste ouvrit la porte d'un coup de pied avec une brève explication:
-Elle a pris la flotte, elle ouvre mal.
Et Mark entra avec dans les bras le pack qu'il alla poser sur une petite table en verre. L'appartement était spacieux, composé d'une pièce centrale autour de laquelle s'organisaient une cuisine, une salle de bains et une chambre, mais l'eau avait dégouliné le long des murs, laissant de grandes tâches sur le papier peint par ailleurs délavé. Les fenêtres percées dans le toit laissaient pénétrer quelques courants d'air qui ne parvenaient pas à dissiper l'odeur de tabac froid ambiante. Un désordre indescriptible régnait dans la pièce principale pauvrement meublée, et divers dessins étaient accrochés aux murs. Pendant que Baptiste s'enfermait dans la salle de bains, Mark avisa l'un de ces dessins et demanda:
-J'ai jamais vu celui-là, il est nouveau?
-Ouais, je l'ai fait hier.
-Ça représente quoi?
-Une horde de cactus.
-De cactus?
-Ouais, t'as jamais remarqué ça, les cactus?
-T'aurais pas de nouveau des hallus, quand même? Plaisanta Mark, à demi sérieux.
-Nan, juste des cactus. Y en a partout de ces sales bêtes.
Il y eut un bruit de chasse d'eau et Baptiste ressortit, prit une bière et alluma la télévision. Il s'assit face au poste sur un canapé vétuste et tout mou et regarda Mark qui prit lui aussi une bière et s'assit sur le canapé à son tour.
-Toujours pas trouvé de petite copine? Demanda Baptiste.
-Non, toujours pas.
Les deux jeunes gens avaient parié sur celui qui se trouverait le premier une compagne.
-C'est pas en reluquant des allemandes de 25 berges que tu vas y arriver.
Sur l'écran les publicités défilaient.
-Et si on se mettait un film? Proposa Mark.
-La flemme, tu veux pas appeler tes copines plutôt, pour leur parler de Flora?
-Du genre, "Salut tu peux me parler de Flora?" C'est pas discret.
-Moi elle m'a dit qu'elle était venue me dire bonjour parce qu'elle trouvait que j'avais l'air sympa.
-Logique, c'est sûr que tu vas aller faire la bise à tous les gens que tu croises qui ont l'air sympas.
-Y en a pas beaucoup, c'est tous des connards les gens de toutes façons.
-Y a plein de connards qui ont l'air sympa. Tu devrais lui demander de t'expliquer demain.
-La flemme! Demain, on est mercredi, je vais pas au lycée.
-La chance, moi je suis obligé d'aller bosser.
-Eh ben pas moi! Et pis tiens, pour fêter ça je v ais inviter des gens ce soir, tu restes?
-Si j'appelle mes parents là pour leur demander ça alors que je bosse demain c'est sûr que non.
-Essaie quand même!
Mark essaya donc de convaincre ses parents tandis que Baptiste appelait plusieurs personnes pour les inviter. Bien entendu, Mark essuya un refus catégorique, mais six personnes acceptèrent de venir.

Le soir venu, Mark était déjà reparti et la fête battait son plein lorsqu'arriva Benoît, le dernier invité, accompagné de sa petite sœur de 17 ans, Sonia, qu'il avait depuis quelque temps en tête de présenter à Mark.
-Il est pas là le grand roux?
-Non, fit Baptiste qui était vautré par terre après avoir vidé à lui tout seul une bouteille presque complète de pastis, 'es parents veulent pas en semaine.
-Merde! Grogna Benoît. J'ai dû marchander pendant deux heures pour que ma sœur puisse venir et du coup on est censés repartir avant onze heures et demie!
Baptiste eut un petit rire sans suite, et les trois personnes assises sur la banquette à regarder un film se chargèrent de répondre:
-Tant pis pour toi, vieux! Dit Thomas.
-Ah ouais, c'est con! Cria Dorian suffisamment fort pour prouver que lui aussi avait pas mal bu.
-Faut pas faire confiance à cette loque aussi, renchérit Virginie en désignant Baptiste.
-Ouais, ben j'y penserai la prochaine fois, maugréa Benoît.
Baptiste vomit sur la housse en plastique que les autres avaient disposée devant lui et se tourna vers eux d'un air niais:
-Eh, j'ai vomi. Les mecs, vu avez vu?
-Oh le con! S'écria Thomas, soudain de mauvaise humeur.
-On a tiré à la courte paille, c'est toi qui ramasse, lui rappela Virginie.
-Ils sont où les autres? Demanda Benoît.
-Dans la chambre, fit Dorian. On les entendait bien tout à l'heure, c'était marrant, mais là ils ont dû s'endormir.
-C'est la première fois qu'ils le faisaient ensemble, je crois, dit Virginie.
-Bordel de merde, susurra Thomas en pliant la house pour en faire un sac.
-Ouais, c'est la première fois, baragouina Baptiste sur le plancher, avant d'ajouter en se relevant brusquement: Putain, mais j'espère qu'ils ont pas salopé les draps!
Il se dirigea aussitôt vers la chambre dont il ouvrit la porte en grand. Une voix féminine hurla:
-Aah! Mais casse-toi!
-Vous avez pas sali les draps? Demanda Baptiste, le regard fixe.
-Non, on a pas sali les draps! Casse-toi! Vociféra la fille.
-Au moins on sait que Mélo est encore vivante, observa Benoît.
-Et au fait, elle veut à boire ta sœur? Demanda Dorian en regardant la jeune fille qui se tenait en retrait et n'avait encore rien dit. Elle fit un signe de dénégation.
-Allez, merde, vas-y, fit Benoît, t'as 17 ans, bordel, faudrait que tu commences à sortir.
Sonia tendit une main hésitante pour prendre la bière qu'on lui tendait, le film continuait mais plus personne n'y prêtait attention.
-Elle a jamais bu? Demanda Virginie. Pendant ce temps, Thomas continuait à maugréer dans la salle de bains.
-Non, fit Benoît, mes parents sont chiants, ils veulent pas nous laisser sortir avant qu'on soit majeurs.
Baptiste finit par réaliser que Mélo dans la chambre l'insultait sans discontinuer et par avoir la présence d'esprit de refermer la porte.
-Et Florian? Demanda Dorian.
-Je crois qu'il dort, fit Baptiste qui vint s'écrouler sur le canapé à la place de Thomas.
-Il est déjà onze heures, fit remarquer Virginie qui tapait un texto sur son téléphone portable.
-Merde, dit Benoît poétiquement.
-Moi je doooors! Hurla soudain Baptiste d'une voix éraillée.
Et effectivement il s'endormit presque aussitôt.

Le lendemain, il se réveilla à onze heures car un être qu'il ne parvint pas à identifier lui marchait dessus. Il entendit peu après un bruit assez lointain de porte qu'on referme et se redressa au beau milieu d'un désert fait apparemment uniquement de sable très blanc, ou alors de neige. Il se retourna et ouvrit la porte qui se trouvait derrière lui pour se retrouver dans sa cuisine où Florian, assis à la table devant de tasse de café, arborait une tête de déterré.
-Elle est où Mélo?
-Partie, dit Florian.
-Il reste qui?
-T'as pas vu Thomas et Virginie sur la banquette?
-Je sais pas d'où il la sort sa Virginie, dit Baptiste, éludant la question.
-Tu la connais même pas? C'est une copine de Mélo.
-Elle est moche.
-Tu trouves? Demanda Florian en regardant son café sans conviction.
-Elle est rousse quoi. Fit Baptiste
-T'as quoi contre les roux?
Baptiste opéra un repli maladroit:
-Ben rien, c'est pas ce que je voulais dire, mais bon...
-Ton meilleur ami est roux, tu sais?
-Oui je sais, alors tu vois bien que j'ai rien contre les roux. Je suis pas raciste, moi.
-Au fait j'ai trouvé ton portable par terre ce matin et j'ai envoyé un sms à Mark pour lui dire que c'était un branleur, il m'a répondu un truc sur une fille cactus qui a fait un pari ou je sais plus quoi.
-Hein? Fit Baptiste en s'écroulant sur une chaise, une tasse de café à la main.
-Tu regarderas, je sais plus de quoi il causait. Ton portable doit être dans le salon.

Quand j'ai vu le sms c'était: "Marjorie m'as dit que ta fille cactus avais parié avec elles qu'elle oserai pas te faire la bise". Et dire que Flora m'avait dit qu'elle était franche. Ça m'a déçu alors fallait quand même que j'aille lui en parler, je l'ai fait le lendemain quand je suis retourné au lycée. Je l'ai vue dans la cour encore, et j'ai été la voir, j'ai dit qu'un pote m'avait dit que c'était pour un pari.
-Ah! Elle a répondu. T'as l'air de m'accuser alors que je t'ai dit que j'étais franche! Et il t'a pas tout raconté ton pote?
-T'as autre chose à raconter en plus? (je lui en voulais de m'avoir menti, j'en veux toujours vachement aux gens quand ils me mentent et en plus elle avait l'air de commencer à s'énerver, elle était susceptible.)
-En fait y a les trois Julie, Marjorie et Claire qui sont venues me voir dès que je suis arrivée au lycée le premier jour et on a commencé à parler, elles sont sympas je trouve.
Je lui en voulais mais j'allais quand même pas lui dire que ses amies étaient des connasses:
-Elles ont l'air, oui.
-Et donc j'ai fini par te voir et je leur ai dit que tu avais l'air sympa aussi, Marjorie m'a dit que t'étais un gros con en fait et qu'elle pariait que j'oserais pas aller te faire la bise, mais comme je te trouvais sympa j'y ai été quand même. J'ai bien fait, non?
Ça m'a vachement rassuré ce qu'elle m'a dit, même si elle avait dit que j'étais un gros con. Et j'étais plutôt content qu'elle se soit calmée en expliquant plutôt que de continuer à s'énerver.
-Ça a pas l'air de te choquer qu'une fille que tu connais pas et que tu trouves sympa pense que tu es un gros con.
-Elles sont peut-être pas si sympa que ça en fait, j'ai dit. Elle a pas eu l'air de me croire, j'aime pas qu'on me croie pas mais je l'adorais déjà alors je lui en voulais pas.
-Je peux te poser une question? J'ai demandé.
-Si tu veux.
-Est-ce que tu me trouves beau?
Je me doutais qu'elle allait pas répondre carrément non quand même, elle a fait un petit sourire genre "je suis désolée, mais..." et puis elle a répondu carrément:
-Non.
À me rappeler: ne jamais poser à quelqu'un de franc une question dont on ne veut pas connaître la réponse.
-C'est vrai que tu es déjà allé à l'asile? Elle a demandé.
-Pourquoi tu dis ça?
-J'ai parlé de toi avec quelqu'un hier et il m'a dit que t'étais un type bizarre et que t'étais même déjà allé à l'asile.
Heureusement, à ce moment-là les trois connasses se sont pointées et ça m'a fait un prétexte pour me tirer. Je me sentais pas très bien, j'étais gêné d'avoir demandé à Flora si elle me trouvait beau, et les cactus partout arrangeaient rien, alors je suis allé en cours, c'était du français et ça devait être un jeudi je crois, ou un mercredi, ou alors un vendredi.
À la récré d'après, j'ai retrouvé ma fleur de cactus qui était encore toute seule, elle m'a souri mais je me sentais toujours pas mieux, je voyais les cactus partout et j'avais l'impression d'halluciner. D'ailleurs elle a dû s'en rendre compte parce qu'elle m'a demandé si ça allait, j'ai fait un effort pour réintégrer la réalité et j'ai répondu:
-Oui, ça va.
-T'es sûr? Tu fixais les gens là-bas et t'as murmuré: "Oh, putain les cactus!"
-Hein?
-Je te jure! C'est quoi cette histoire de cactus?
-Rien, juste que j'aime pas les cactus. J'ai dit. Je me sentais vraiment con.
-On pourrait croire que t'en as mangé un cactus là... Elle a fait, l'air de plaisanter mais de s'inquiéter en même temps, ce qui est une sacrée performance, faut avouer.
-Ça se mange les cactus? J'ai demandé, ça m'étonnait vraiment comme idée.
-Oui, y en a qui se mangent, et justement y en a qui sont de la drogue en plus.
-Sérieux? Ça se mange des cactus?
-Oui, je te dis.
Ça peut paraître bizarre mais c'est là que j'ai su que j'étais amoureux d'elle pour de vrai.

Ce que je me rappelle après ça c'est que j'ai envoyé un sms à Mark où je disais: "Je suis amoureux" et puis ça commence à se bousculer un peu dans mes souvenirs, j'ai pas revu ma fleur pendant deux semaines, je savais pas du tout où elle était et ça me faisait me sentir vachement mal, alors j'allais voir des cactus pour essayer de me changer les idées, mais j'en avais vraiment marre de voir des cactus partout et je me sentais de moins en moins bien. J'avais des crampes d'estomac, et j'étais assis sur un banc à côté d'un groupe de cactus que je connaissais vaguement quand j'ai commencé à penser que si ça se trouve les cactus ça pouvait aussi faire des médicaments quand on les mangeait. Alors j'ai fini par m'approcher d'un d'eux pour essayer quand même.
Je peux prévenir tous ceux qui veulent essayer: les cactus, c'est pas bon. J'ai senti le jus de cactus couler dans ma bouche pendant que je mordais dans une branche, ça avait un goût vraiment dégueulasse, atroce. En plus de ça ça m'a filé encore plus de crampes d'estomac alors je me suis barré, j'ai quitté le lycée, je savais pas où aller dans un monde de cactus on doit pas être bien vu quand on mord un cactus. En plus de ça je commençais sérieusement à avoir des hallucinations, je m'imaginais un super beau pays tout verts plein de plantes où il faisait chaud parce que je suis frileux et où je serai tout le temps super bien et je le voyais vraiment droit devant moi, alors j'ai continué à aller tout droit.
Je sais vraiment pas comment je me suis encore retrouvé à l'asile, je me souviens de rien.

Au bout de quelques jours sans avoir revu sa nouvelle amie, Baptiste commença à se sentir vraiment mal, ses hallucinations se firent de plus en plus fortes jusqu'à ce qu'il morde apparemment sans raison un jeune homme de sa classe, celui-là même qui l'avait accompagné à l'infirmerie à peine plus d'une semaine plus tôt. Il se mit à avoir des hauts le cœur, mais refusa de relâcher le bras du jeune homme hurlant jusqu'à ce que des ambulanciers ne viennent les chercher tous les deux. Le jeune délégué de classe fut emmené à l'hôpital où la vilaine morsure qu'il avait au bras fut désinfectée et recousue au moyen de six points de suture, et Baptiste, lui, fut emmené à la section psychiatrie de l'hôpital.

La dernière fois que j'ai vu ma Fleur, elle avait un peu changé, je crois que pas mal de temps avait passé depuis que je m'étais tiré du lycée après avoir bouffé un cactus, parce que Mark avait son permis et m'avait ramené chez moi en voiture un peu plus tôt. Comme l'appart puait le renfermé, je suis allé faire un tour et je l'ai vue assise sur un banc de parc public avec un type que je connaissais pas, alors je suis allé les voir, et j'ai eu de la chance parce que le type s'est barré avant que je sois arrivé au banc. Flora avait l'air d'avoir peur de moi, ça m'a choqué.
-Bonjour Flora, j'ai dit en essayant d'être poli et pas genre "Salut je suis fraîchement sorti de l'asile", parce que ça plaît pas aux gens.
Elle a pas eu l'air de comprendre du tout.
-Pourquoi tu m'appelles Flora?
Cette fois-là c'est moi qui ai pas compris:
-Parce que c'est comme ça que tu t'appelles!
-Je m'appelle Laura, elle a dit. Elle avait l'air d'avoir encore plus peur.
-Tu m'avais dit que tu t'appelais Flora!
-Je t'ai jamais dit ça, je t'avais dit que je m'appelais Laura!
C'était de pire en pire, elle essayait de me faire croire que j'étais fou.
-Je sais bien que tu t'appelles Flora! Te fous pas de moi, en plus c'est toi qui m'a dit de bouffer ce cactus!
Je commençais à m'énerver, je voulais pas qu'elle me mente. Elle a juste gueulé que j'étais un cinglé et puis elle s'est levée et s'est barrée vite fait, je me suis dit qu'elle m'aimait plus du tout et ça m'a foutu le moral à zéro. Alors je me suis assis sur le banc et j'ai plus rien foutu pendant un moment, y a même un mec qui m'a demandé si j'avais pas vu une fille qui s'appelait Laura qui devait l'attendre là mais j'ai pas répondu.
Au bout d'un moment, je suis rentré chez moi, je me suis assis sur une chaise dans ma cuisine cradingue et je me suis mis à réfléchir.
Flora m'aimait plus, elle essayait même de me faire croire qu'elle s'appelait même pas Flora, et tout le monde allait me prendre pour un cinglé. J'avais manifestement raté le bac et j'avais aucune envie de retourner au lycée, je me sentais vachement mal, j'avais même des nausées. En somme j'avais vraiment plus rien à foutre dans cet univers, alors j'ai pris un couteau de cuisine et j'ai fait ce que j'avais de mieux à faire. Le mur de la cuisine a fait un bruit de papier qui se déchire quand j'ai planté le couteau dedans et que je l'ai ouvert en deux, et j'ai vu mon super pays où y a de l'herbe partout derrière, le soleil m'éclairait et c'était vachement agréable, alors j'ai franchi la brèche, j'étais pieds nus mais l'herbe était vachement confortable, je me suis retourné pour regarder ma cuisine pourrie avec son papier peint taché qui se décollait, j'ai repensé à Mark et à mes amis, et j'ai refermé l'ouverture avec mes doigts sans le moindre remords, de sorte qu'il restait après qu'une tache noir en forme de trait incliné sur un petit morceau de mur en plein milieu du paysage. J'ai tout de suite senti que j'allais plus jamais me sentir mal ou triste.

Le portable se mit à vibrer et persista jusqu'à ce qu'il fût décroché.
-Allô?
-Je te réveille?
-J'ai l'air d'être ne train de chanter?
-Merde, désolé vieux, je pensais pas que tu dormirais à cette heure-là.
-C'est qui, putain?
-Mark.
-Et tu veux quoi?
-mardi soir ça fera un an que Baptiste a disparu, je pensais qu'on pourrait peut-être commémorer ou un truc comme ça.
Thomas se sentit tout à coup mieux réveillé:
-Merde... Un an déjà?
-Oui, un an depuis la dernière fois qu'il a été vu.
-Je croyais que ta meuf voulait plus en entendre parler.
-Non, c'est parce qu'elle l'a rencontré au moment où il a pété les plombs, mais je lui ai expliqué depuis et elle l'aime toujours pas mais elle veut bien participer quand même.
-Elle s'appelle Laura c'est ça?
-Oui.
-J'étais pas bien sûr.
-Alors t'es partant pour mardi soir?
-Je verrai et je te dirai.
-D'accord.
-Maintenant, je vais me rendormir, bonne nuit.
-Il est quatre heures de l'après-midi.
-'Men fous!
Thomas raccrocha et se rendormit avant même que Mark n'ai raccroché pour appeler Florian. En attendant que ce dernier réponde, Mark pensa à Laura qui prenait sa douche dans la salle de bains, à Baptiste, disparu sans laisser de traces et dont il avait récupéré le vieil appartement délabré, et tandis que la sonnerie retentissait, il fixait sans même le voir le trait noir qui ornait le mur de la cuisine qu'il n'avait remarqué qu'après la disparition de Baptiste.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site