L'Être qui rêve

Je décidai il y a peu de prendre quelques vacances et de partir en voyage dans le but de me distraire un peu d’une existence que je trouvais par trop monotone depuis déjà deux ou trois ans. J’avais le sot espoir de vivre lors de ce voyage peut-être une expérience enrichissante qui changerait ma vie, en bien je l’espérais. Et c’est comme ça que je me lançai avec enthousiasme vers l’expérience la plus traumatisante que j’aie jamais vécue.
Le voyage commença bien, je pris l’avion un matin pour partir dans un point différent du globe et y arrivai après presque quatorze heures de vol dans un hôtel auquel je ne prêtai pas vraiment attention avant de m’effondrer sur mon lit, exténué.
Dès le lendemain toutefois j’entrepris de visiter les rues de la ville où j’avais atterri. Je dois admettre que le dépaysement n’était pas aussi grand que je l’avais espéré mais c’était sans doute aussi de ma faute, j’avais après tout choisi une destination où les habitants n’avaient pas nécessairement une culture très différente de la mienne. Cela dit, je voyais à une multitude de détails que je n’étais pas chez moi, tout semblait légèrement décalé, l’architecture des rues pour commencer n’était pas tout à fait du même style ni de la même époque que celle de la région qui m’avait vu grandir. Les gens eux-mêmes étaient légèrement différents d’une manière que je ne saurais définir. Quant au climat, on peut dire qu’il avait une tendance à changer bien plus vite que chez moi et c’est ainsi qu’après quelques heures à peine à déambuler sous un ciel qui s’il avait été gris depuis mon arrivée ne semblait pas constituer une menace, je me retrouvai complètement pris au dépourvu par une énorme averse qui m'abattit des trombes d’eau sur les épaules, me détrempant presque instantanément. Je me mis aussitôt à chercher de toute urgence quoi que ce soit pour m’abriter mais sans succès, je me trouvais dans une rue d’habitations toutes construites sur le même modèle et dépourvues de porches ou de quelque endroit protégé de la pluie. Il n’y avait pas même ici d’abribus sous lequel attendre la fin de l’averse et bien que l’on ait déjà été au printemps, je me sentais glacé jusqu’aux os par l'eau et le vent qui commençait à se lever. Les passants avaient déjà tous déserté la rue et c’est donc à ma grande surprise qu’une femme ouvrit la porte de chez elle pour me crier de venir m’abriter avant de tomber malade.
Sans prendre le temps de me demander quoi que ce soit, j’obtempérai et courus jusqu’à la porte que la femme maintenait ouverte à mon attention.
Une fois à l’intérieur, mon hôte me poussa doucement mais fermement à m’asseoir sur un fauteuil qui me sembla trop neuf pour que je me permette d’y laisser dégouliner l’eau gorgeant mes vêtements, mais qui était heureusement recouvert d’une serviette prévue à cet effet. Après quoi elle entreprit d’allumer un feu dans un poêle à pétrole qui se trouvait en face de moi.
– Il ne faut pas rester dehors par ce temps sans s’abriter, me dit-elle en m’apportant une autre serviette pour me sécher une fois le poêle allumé, vous alliez attraper un froid carabiné.
Je la remerciai chaleureusement, ce à quoi elle répondit:
– C’est normal, n’importe qui aurait fait pareil s’il vous avait aperçu avant moi vous savez. Ce n’est pas la peine de vous excuser, vous devriez plutôt me dire votre nom. Moi c’est Sophia, et mes enfants s’appellent Wyssem et Judith, ils sont dans leur chambre pour le moment mais je suis sûr qu’ils ne vont pas tarder à descendre vous dire bonjour.
Avec un sourire pour lui signifier tout de même ma gratitude, je lui déclinai à mon tour mon prénom et commençai à lui expliquer que j’étais fraîchement arrivé ici pour des vacances, à l’évocation de quoi elle eut un sourire charmant et me dit que je trouverais des choses fascinantes à découvrir dans cette ville, de quoi parfaitement m’occuper pendant mon séjour. Sur ce, un petit garçon d’environ 7 ans vint me saluer avec un enthousiasme étonnant mais plaisant, comme si j’étais à ses yeux non pas un parfait inconnu mais une véritable star. Sa mère lui dit en riant de ne pas trop m’importuner alors le garçon me laissa à mon séchage et alla allumer la télévision de la pièce, s’asseyant calmement sur un tapis pour regarder un épisode apparemment d’un feuilleton au premier abord assez banal. Je reportai mon attention sur Sophia qui me racontait des histoires sur la ville et ses environs. Sa manière d’être semblait celle d’une femme d’une trentaine d’années environ mais quelque chose donnait à son visage un aspect assez juvénile qui me rendait incertain sur son âge réel. Je lui demandai où était son mari et elle m’expliqua joyeusement qu’ils s’étaient séparés quelques années auparavant mais étaient encore d’excellents amis qui se voyaient très régulièrement. Il travaillait d’ailleurs dans l’équipe d’une émission de télévision et pour cela, elle et ses enfants avaient été choisis pour faire une apparition dans le show, ce qui plaisait beaucoup à Wyssem et Judith.
Je jetai un coup d’œil au petit garçon regardant toujours son feuilleton qui me donna une légère impression de déjà-vu. Je demandai alors à l’enfant le titre de la série, me demandant s’il ne s’agissait pas d’un programme qui passait chez moi aussi.
– Ça s’appelle l’Être qui rêve, répondit-il. Ça passe depuis longtemps déjà.
L’Être qui rêve, ce titre en lui-même ne me disait absolument rien mais pourtant la série me semblait très familière. Mes interrogations à ce sujet furent interrompues par l’arrivée de la grande sœur de Wyssem. Judith était une pré-adolescente d’une douzaine d’années apparemment, un peu grande pour son âge et ressemblant déjà passablement à sa mère bien qu’elle ait eu les mêmes cheveux blonds que son frère, sans doute un héritage paternel.
Elle me salua aussi chaleureusement que son frère et semblait hésiter à me demander quelque chose mais un coup d’œil en direction de sa mère par-dessus mon épaule sembla l’en dissuader, ce que je trouvais étrange car Sophia semblait la douceur incarnée.
– Ils vous adorent tous les deux, me dit-elle avec un petit sourire d’excuse comme si j’avais été une célébrité trop souvent en proie à ce genre d’enthousiasme de la part d’un quelconque public.
Je regardai Judith passer dans une autre pièce, perplexe. J’avais l’impression que ces enfants me connaissaient alors que je n’avais jamais mis les pieds dans cette région et ne les avais donc selon toute probabilité jamais croisés. Je demandai à Sophia si la famille avait déjà voyagé.
– Oh, non pas depuis la naissance des enfants, c’est qu’ils vous donnent l’impression de vous aimer plus qu’ils ne le devraient? J’acquiesçai et elle m’expliqua: On a assez rarement de visites depuis qu’on a emménagé ici pour le travail de mon ex-mari, ils ont un oncle qui vient les voir de temps en temps et un ami de la famille passe deux ou trois fois par an mais il n’y a que leur père qu’ils voient régulièrement alors quand on accueille quelqu’un c’est toujours un événement pour eux. Là où on habitait avant ils voyaient souvent des gens passer, à présent ils savent qu’il faut faire attention aux étrangers dans la rue mais quand quelqu’un est dans la maison ils s’en donnent à cœur joie.
À peu près au même moment, Judith revint dans la pièce et fit remarquer que l’averse était passée. Elle me demanda aussitôt si j’allais repartir où rester encore un peu avec eux. Sophia répondit avec un éclat de rire clair:
– Ma chérie, il est en vacances il préfère voir la ville que de rester assis devant un poêle je pense. Vous allez pouvoir reprendre votre excursion, mais si vous êtes un peu lassé de déambuler dans les rues laissez-moi vous conseiller la visite des Studios du rêve, c’est fascinant, vous verrez. Dites-leur que vous venez de ma part et ils seront heureux de vous voir.
Je remerciai chaleureusement Sophia et pris congé. J’étais encore un peu mouillé mais heureusement le vent s’était déjà réchauffé et ne mettrait pas très longtemps à finir de me sécher. Je me demandai brièvement si j’allais effectivement me rendre à ces Studios du rêve sur lesquels Sophia ne m’avait pas vraiment renseigné tout compte fait, ou plutôt continuer à me promener dehors à présent que le temps semblait plus clément, mais sa clairvoyance au sujet de la question que je me posais quant à l’enthousiasme de ses enfants à mon sujet me convainquit de lui faire confiance et je me mis en quête de ces studios.
 
J’eus au début un peu de peine à retrouver mon chemin avec les indications de Sophia mais je finis par me retrouver devant un immeuble assez grand d’aspect très moderne sur la façade duquel était marqué en gigantesques lettres capitales Les Studios du Rêve. Un panonceau sur la porte spécifiait que c’était ici qu’était réalisée l’émission L’Être qui rêve, ce qui dénotait que cette émission pourtant à première vue étonnamment banale était extrêmement populaire. J’entrai dans le bâtiment et m’avançai vers le bureau d’accueil au milieu d’un grand hall spacieux. Je déclinai à la dame qui se trouvait là mon identité en précisant que je venais de la part de Sophia et son visage s’illumina d’un sourire en me répondant:
-Bien sûr, je vais vous appeler Monsieur Schœsberg. Veuillez patienter quelques instants.
Je m’assis dans une chaise confortable et laissai mon regard se promener sur les murs du Hall. Çà et là sur la riche décoration de la pièce se superposaient de grandes affiches arborant le titre L’Être qui rêve avec pour illustration des engrenages et dispositifs électroniques baignés dans des nuances de couleurs qui donnaient au tout un aspect onirique. À mes yeux cela n’avait aucun rapport avec le feuilleton dont j’avais vu des extraits chez Sophia et ses enfants, et qui défilait également sur de petits écrans à chaque coin du hall. Je m’approchai de l’une des télévisions et jetai un coup d’œil au programme, plus intéressé qu’avant à cause du battage autour de cette émission. Il s’agissait de la vie d’un narrateur dont je n’entendis pas le nom, vue par ses yeux même, ce qui constituait en soi un procédé assez original puisque le téléspectateur avait l’impression d’être dans la peau du personnage, j’imaginai qu’il était tout de suite plus facile de s’y identifier d’autant plus que l’on entendait chaque pensée qu’il formulait. Tout à ces considérations, j’identifiai du même coup la cause de mon impression de déjà-vu: la série avait lieu dans un environnement qui ressemblait bien plus à chez moi qu’à l’endroit où je me trouvais. Peut-être en effet le programme était-il né dans ma région avant d’être repris ici, auquel cas il était assez normal que je ne me souvienne plus l’avoir vu puisque selon Wyssem cela faisait longtemps qu’il avait émigré sur les écrans de ce pays. Je notai mentalement de demander à Sophia où elle habitait avant de venir ici quand je repasserais la voir comme elle m’y avait invité avant de partir. Peut-être avait-elle vécu près de chez moi si son mari travaillait déjà à l’époque sur ce programme.
Un homme blond de corpulence moyenne s’avança vers moi, me tirant de mes pensées.
– Bonjour, je suis Monsieur Schœsberg, bienvenue aux Studios du Rêve, je vais vous faire visiter.
Je lui dis que Wyssem avait ses yeux et il me confirma être son père.
– C’est bien moi en effet, Herbert Schœsberg, l’ex-mari de Sophia. Ou bien son mari, disons que cela dépend de nos humeurs. Mais venez, je suis sûr que vous allez apprécier la visite de nos studios, vous pourriez bien y découvrir des choses sidérantes. Et pour commencer, appelez-moi Herbert. 
Il eut un petit rire télégénique et m’invita à le suivre jusqu’à l’ascenseur le plus proche. L’hôtesse de l’accueil me fit un petit signe de la main accompagné d’un sourire lorsque je passai devant elle. Herbert commença à m’expliquer l’histoire des studios, contrairement à ce que je m’étais dit quelques instants plus tôt, l’être qui rêve avait bel et bien été créé dans ce même bâtiment pas moins de vingt-deux ans auparavant. À ma remarque sur le fait qu’il semblait évoluer dans une région ressemblant plus à celle d’où je venais que là où nous nous trouvions, Herbert répondit le sourire aux lèvres que l’idée même de l’Être qui rêve était de créer un feuilleton racontant la vie d’un personnage suffisamment lambda pour que tout le monde puisse très facilement s’y identifier mais possédant néanmoins certains aspects exotiques, originaux afin que les spectateurs y trouvent tout de même un intérêt.
– Si nous avions fait prendre place à l’histoire dans le cadre dans lequel nos téléspectateurs évoluent chaque jour et ont leur routine, cela ne présenterait pas le moindre intérêt pour eux bien entendu, conclut-il.
En sortant de l’ascenseur, Herbert me montra brièvement les studios où étaient réalisés les décors de l’Être qui rêve, je pus remarquer cette volonté d’instaurer un décalage, une touche d’originalité dans certains décors que j’aperçus: là une chambre d’hôtel parfaitement banale tant que l’on ne remarquait pas les deux roses séchées accrochées au plafond la tête en bas dans des coins opposés de la pièce, ici une fontaine entièrement taguée donnant un patchwork au final assez artistique qui me remémora une fontaine de même sorte que j’avais vue un jour dans une ville voisine de la mienne, Herbert me confirma que cette fameuse fontaine avait précisément servi de modèle pour celle de l’émission, et était en fait très similaire bien qu’il n’ait pas sous la main une photo de l’originale pour me permettre de comparer. Je fis remarquer que la multitude de décors était assez colossale pour un seul feuilleton et Herbert me souligna qu’il était nécessaire d’en avoir autant puisque le programme était diffusé vingt-quatre heures sur vingt-quatre tout au long de l’année. Je lui demandai comment faisaient les acteurs.
– Bien sûr, s’esclaffa-t-il, vous n’êtes pas encore au courant! Suivez-moi, vous allez bientôt comprendre.
Il m’entraîna vers un escalier qui montait vers le niveau suivant et nous nous retrouvâmes dans un endroit tout différent. Des dizaines de terminaux d’ordinateur étaient posés en ligne sur des tables, presque tous les postes étaient occupés par quelqu’un d’affairé à rentrer des codes dans la machine ou bien à modéliser des scènes, créer des décors virtuels qui semblaient incroyablement réalistes, et tout cet équipement était relié à une grosse machine centrale qui ronronnait en continu.
– Voici L’Être qui rêve! S’exclama théâtralement Herbert Schœsberg en désignant la machine centrale. Notre plus grande fierté depuis sa création.
Je lui demandai, abasourdi si L’Être qui rêve était réellement cette machine et non pas un être vivant et il se fendit d’un immense sourire.
– Vous soulevez là l’une des questions les plus fascinantes que l’on se soit jamais posées. Juste une machine, pensez-vous? Mais pourtant nous lui créons une vie de toute pièce depuis vingt-deux ans à présent. Il perçoit ce que nous le lui transmettons comme s’il était vivant, pour lui tout cela est réel. Nous lui avons recréé des capteurs sensoriels, une caméra qui lui permet de voir les choses comme nous les voyons nous avec nos yeux et envoie directement les images sur nos écrans, nous lui avons même donné une voix pour exprimer ses pensées, il a la possibilité d’interagir avec l’environnement que nous lui créons. Il a les mêmes cinq sens que nous possédons et les mêmes capacités que nous. L’ordinateur qui constitue son cerveau analyse tout ce qui lui arrive, tout ce qu’il perçoit et en tire des conclusions, en tient compte, exactement comme nos cerveaux le font, il se forge une personnalité d’après sa vie et ses expériences, exactement à notre manière. En effet il s’agit d’une machine mécanique, électronique et non pas biologique mais il est effectivement un être pensant à notre image. Alors la question de le considérer ou non comme vivant est un légitime débat. Car ce que je suis ici en train de vous dire c’est que pour lui tel qu’il le perçoit toute son existence est réelle. Il pourrait aussi bien être vous ou moi !
L’un des hommes des ordinateurs qui venait de quitter son poste s’avança pour me saluer:
– Bonjour, je suis Monsieur Mösch, Phillipe Mösch, je travaille sur L’Être qui rêve depuis six ans, c’est fascinant, nous créons chaque jour une existence qu’il vit comme la sienne, c’est grisant on se croit à la place d’un dieu. Ce que mon collègue qui se laisse bien souvent un peu trop aller a oublié de vous mentionner c’est que bien entendu l’Être ne peut théoriquement pas ressentir les choses tout à fait comme nous, mais là où le procédé est intéressant c’est que pour lui cela est normal, il a appris notre vocabulaire et l’a adapté à ses perceptions, ainsi lorsque l’on le regarde on ne se rend pas compte un seul instant dans quelle mesure son ressenti, ses sensations sont différentes des nôtres. Prenez l’exemple de quelqu’un qui percevrait mal la couleur verte par exemple, expliqua-t-il devant mon air troublé, il verrait à la place du vert une autre couleur mais qu’il identifierait comme du vert puisque depuis sa naissance on lui aurait dit que cette couleur était le vert. Même s’il n’a aucune idée de ce qu’est la couleur verte pour nous il ne s’en rendrait pas compte, et comment pourrions-nous nous rendre compte que lui perçoit une autre couleur? Pour lui comme pour tout le monde il percevrait les choses de la même manière que les autres. C’est comme ça que ça se passe pour l’Être
– Et c’est pour ça que l’on l’appelle L’Être qui rêve, ajouta Herbert. Lui est enfermé dans son illusion, il est persuadé d’être un vrai humain doté d’un corps comme les nôtres et d’évoluer dans un monde tout ce qu’il y a de plus réel qu’il voit, entend et ressent à chaque seconde de son existence depuis vingt-deux ans. Mais s’il rêve il est lui réel, car à notre manière à force d’analyser, de tirer des conclusions et de se forger une personnalité d’après son vécu, il a développé une conscience, une identité qui est aussi réelle et unique que celle de n’importe qui, bien qu’elle soit le fruit d’expériences, d’observations et de stimuli créés de toutes pièces, et donc forcément orientée par nos soins. Et son expérience se diversifie de plus en plus au fur et à mesure que notre équipement s’agrandit, que nos systèmes se complexifient. Jusqu’à présent il n’a eu qu’une vie assez calme, notamment sans jamais endurer de fracture, de forte douleur ou d’accident grave, mais nos experts travaillent depuis peu sur un nouveau type de capteurs que nous allons lui implanter et qui, titillés par un code approprié sauront recréer ce type de sensations.
– Herbert dit qu’il a eu une vie calme car il n’est jamais satisfait de ce que nous savons faire, mais en réalité il y a déjà eu dans le passé de l’Être la perte d’un ou deux êtres chers, un chagrin d’amour assez dur, quelques voyages certes courts mais dépaysants et surtout énormément de réflexions sur toutes sortes de sujets qui donnent à l’émission un côté pensif et philosophique très intéressant. En le créant aussi réfléchi et légèrement original nous avons ainsi réussi pendant vingt-deux ans à créer un programme passant en continu dont le public ne se lassait pas, c’est énorme vous savez.
– Bien sûr il est arrivé que le studio prenne des vacances mais on ne pouvait débrancher l’Être, nous avions peur qu’il se rende compte de cette absence d’une manière ou d’une autre, c’est une possibilité que nous envisagions, alors nous avons créé un système de pilote automatique pour quand nous fermions, ainsi lorsque nous ne sommes pas derrière lui, il continue tout de même à vivre et à être diffusé, seulement il ne lui arrive jamais rien d’important en notre absence, c’est pour lui une simple période de routine comme il en arrive dans la vie de chacun. La dernière en date finit à peine en réalité, car l’audimat commence à baisser plus qu’il ne l’a fait depuis la création de la série.
– Et comme pour toute émission, si l’audimat se met à baisser nous risquons de voir la série être déprogrammée et pour la première fois depuis vingt-deux ans nous devrons débrancher L’Être qui rêve, ce que ni nous ni la chaîne qui nous diffuse ne voudrait réellement voir arriver. C’est la raison pour laquelle nous avons mis le programme en stand-by afin de plancher sur un événement gigantesque qui changera à coup sûr le personnage et nous permettra, nous l’espérons de faire repartir la série.
– Mais bien entendu vous n’en saurez pas plus sur ce projet pour le moment, nous ne voulons pas gâcher le suspense.
Je détaillais la machine qui me faisait face, le fameux Être qui rêve. Le concept en était époustouflant, et même un peu effrayant de par certains côtés. J’avais déjà compris que cet être n’avait aucune idée de ce qu’il était en réalité, ne savait pas non plus que chaque instant de son existence était diffusé sur les écrans de tout un pays depuis sa naissance. Il était prisonnier d’une telle manière qu’il ne pourrait jamais le savoir et sa captivité était étalée devant les yeux de tous, paramétrée dans ses moindres détails par les gens qui s’activaient autour de moi. Je demandai s’il pouvait dormir
– Bien entendu, il dort comme chacun d’entre nous. Ses rêves sont même une partie du programme des plus intéressantes car à la manière de notre subconscient c’est en grande partie lui-même qui les crée à partir des éléments que nous lui avons donnés à vivre. Et de plus cela permet de faire passer de la publicité sur la chaîne entre chacun de ses rêves, qui sont assez nombreux bien qu’il ne se souvienne jamais de tous. D’ailleurs le seul indice que vous serez autorisé à connaître pour le moment quant à notre projet actuel est qu’il s’agira de quelque chose qu’il verra en rêve.
Je trouvai absolument incroyable de n’avoir jamais entendu parler de ce programme avant, mis à part cette brève sensation de déjà-vu que j’avais eue en voyant la série la première fois. Herbert me signifia aimablement que la visite était finie et me convia à retourner chez Sophia où il se ferait un plaisir de passer en sortant de son travail.
Je ne pus m’empêcher de penser à L’Être qui rêve tout au long du retour et lorsque j’arrivai, je m’assis avec la famille devant la télévision pour en voir un peu plus.
L’impression de déjà-vu, plus que par les décors me semblait à présent provoquée par la volonté très forte de provoquer une identification du spectateur au personnage, effet d’ailleurs parfaitement réussi. Si cette impression de déjà-vu me tenaillait, c’était en définitive parce que regardant ce programme j’avais l’impression d’y voir défiler ma propre vie, le personnage lui-même me semblait être moi, il était très légèrement original par certains côtés, mais sans sombrer dans le stéréotype, en fait il était l’inverse du cliché, il était tout simplement réel. Ses réflexions incessantes sur tout ce qu’il vivait lui donnait de l’épaisseur, ses imperfections, ses oublis ses erreurs nous étaient toutes dévoilées, nous étions dans sa tête. C’était un voyeurisme absolument répugnant en un sens car nous épions chaque instant de sa vie privée, mais c’était dans le même temps une expérience exaltante, nous ne faisions qu’un avec ce narrateur, nous vivions littéralement sa vie pas à ses côtés mais en lui-même. Finalement je restai toute la journée avec Sophia, ses enfants et Herbert qui nous rejoignit, me passionnant pour cette émission hors du commun pour les besoins de laquelle une équipe avait bel et bien recréé la vie. Je ne me souvins pas de mon retour à l’hôtel ni de m’y être couché, mais en revanche je me souvins parfaitement bien m’y être réveillé, ma première pensée allant à l’Être comme s’il était un vestige d’un rêve que je venais de faire. À la pensée que je venais simplement de rêver tout cela, je m’esclaffai joyeusement. C’est moi l’Être qui rêve, me dis-je, mais mes éclats de rire se figèrent bientôt dans ma gorge alors que mes yeux se posaient sur l’une des deux roses séchées qui pendaient du plafond, chacune dans des coins opposés de la pièce.
Dscf4673

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