L'homme à la rose

Une histoire d'amour peu commune

 

Je connais un type.

Enfin, non.
Je le connais pas vraiment.
Mais c'est tout comme.
Enfin, non plus...
Je ne sais pas comment dire moi.
Enfin bref il y a un type.
Dans mon lycée, le type.
Pour ça que je le connais, d'ailleurs.
Enfin que je le connais pas, mais bon.
Bref...
Ce type il est bizarre.
Bizarre.
Très bizarre.
Mais sympa.
Moi je l'aime bien.
Je vais essayer de le décrire un peu.
Je sais pas grand chose de lui.
Il est assez grand...
Il a un blouson de cuir.
Noir, le blouson.
Et bien usé.
C'est un blouson long genre gothique.
Il lui arrive en dessous des genoux.
Pas mal usé mais bon.
Moi je l'aime bien ce blouson.
Et ce type aussi.
Il a un chapeau aussi.
Noir, le chapeau.
Pis des cheveux longs.
Blonds les cheveux.
Blonds dorés.
Ça fait un joli contraste.
Tout lisses, tout raides.
Ça fait un peu froid, genre cadavre.
Mais ils sont beaux.
Ils lui arrivent au milieu du dos.
Ils vont bien avec ses yeux.
Des beaux yeux noisette clair.
Et des motifs dessinés dans la pupille.
Magnifiques.
Il est un peu hâlé.
Il est beau.
Très beau.
C'est un peu faible comme mot.
Et sympa en plus.
Pas très causant par contre.
il a...
... je sais pas quel âge il a.
Personne le sait.
Personne sait rien.
Je crois pas connaître quelqu'un qui sache son prénom.
Je crois pas...
Mettons 17, 18 ans.
Et on le voit passer.
Seulement passer.
Il fait que ça.
Il passe.
Tout le temps.
Personne sait où il va.
Personne sait ce qu'il fout là non plus.
Des fois il a une rose.
Sur le chapeau.
Rouge, la rose.
Toujours rouge.
C'est joli.
Ça fait romantique.
Des fois il vient vers nous.
Il dit bonjour, il plaisante un peu.
Et puis il part.
Ou plutôt il passe.
Il fait que passer.
Des fois sans rose.
Des fois avec.
Personne a jamais eu assez de cran pour lui demander:
"Pourquoi cette rose?"
ou alors:
"Comment tu t'appelles?"
ou encore:
"Quel âge tu as, en fait?"
Moi je lui ai déjà posé une question.
On sait pas dans quelle classe il est.
Je connais personne qui le sache.
Je lui ai dit:
"Eh"
C'était juste après la sonnerie à la fin de la récré de midi.
"T'as quoi là?" que je lui ai dit.
Je parlais des cours bien sûr.
Il m'a dit:
"cours."
Logique.
Alors je souris et je fais:
"Quoi comme cours?"
Et il fait:
"Cours."
Pis il est parti.
Ou plutôt il est passé.
Il cause pas beaucoup.
Mais on l'aime tous bien.
Moi je l'imagine romantique.
Avec sa rose.
Ça doit être pour symboliser l'amour.
Je suis sûr qu'il va voir une amoureuse.
Quand il passe.
C'est qu'il va voir son amoureuse.
Et quand il repasse.
Il va chercher une rose.
Pour son amoureuse.
À tous les coups c'est ça.
C'est pas moi qui y ai pensé le premier.
À l'amoureuse.
C'est Lucie.
Je causais à Lucie l'autre jour.
Pourrez lui en parler si vous voulez.
Elle aimerait bien l'embrasser.
Je suppose que beaucoup de filles du lycée aussi.
Y a qu'à les voir le regarder.
Mais bon il est pas très causant.
Plutôt distant quand il vient pas plaisanter avec nous.
Et même là il dit que quelques mots.
Et il part.
Ou plutôt il passe.
Mais pourtant il a pas l'air malheureux.
Il a même l'air heureux.
À chaque fois qu'il vient nous parler.
Et dès qu'on vient lui parler un peu.
Il répond, il est pas distant comme ça.
Il est distant autrement.
Genre décalé.
Pas concerné, en fait.
Des fois il part au milieu d'une conversation.
Enfin quand je dis conversation...
On a jamais dû tenir plus de cinq mots avec lui.
Pourtant on sait qu'il nous aime bien.
Ça se voit dans ses yeux.
Il aime qu'on vienne lui parler.
Aujourd'hui il avait pas de rose.
Il est venu plaisanter tout à l'heure.
Il est venu, il a dit bonjour et il a raconté une vanne.
Je sais pas quelle vanne, j'étais pas là.
Quentin lui il était là, faudra lui demander.
Puis il est parti...
...parti voir une fille, je l'ai rencontrée il y a peu.
Et je l'aime passionément.
Je les aime toujours passionément.
À chaque fois.
Celle là je l'ai abordée il y a une semaine.
On a bavardé un peu.
Je l'ai séduite.
J'arrive bien à séduire les filles.
Comme je l'aime!
Plus que tout.
Et comme j'aime ce moment.
Je lui ai donné rendez-vous.
Comme à chaque fois.
Dans la petite ruelle derrière le bar.
Comme à chaque fois.
C'est un vieux coin.
C'est très beau.
Et très tranquille.
Toutes les maisons sont vides.
Et le bar aussi.
Et on a une belle vue sur la rivière.
Et le moment est arrivé.
J'ai fermé mon blouson.
Comme à chaque fois.
Je suis allé dans la ruelle.
Elle était là.
Elle était belle.
Très belle.
Si belle.
Ce mot est même trop faible.
Elle aussi m'aime.
Je le sais maintenant.
Je ne sais comment décrire l'intensité de mon amour.
Comment le faire ressentir à un autre qu'elles.
Je suis allé la voir.
Je lui ai dit:
Je t'aime.
Je t'ai dit cela mon amour.
Je t'ai dit: Je t'aime.
Juste ça.
Et puis le moment en lui même est arrivé.
L'osmose.
Ton visage s'est approché du mien.
Ta bouche de la mienne.
Et c'est cela le moment.
Que ma langue pénètre ta bouche comme mon amour pénetre ton coeur.
Aussi fortement, aussi fougueusement.
Ce sentiment si fort qu'il nous transperce le coeur.
Comme un couteau.
Je t'aime...
Mon amour...
Le baiser est terminé.
Le moment est terminé.
Ton corps se relâche.
Tu expires dans mes bras.
Alors je te porte jusqu'à la maison de droite.
Dans la chambre du haut.
L'odeur me saisit mais je n'en ai cure.
Je vous aime.
Je vous aime toutes.
Je te couche dans l'un des nombreux lits.
Ils ont toujours été là.
Pour vous.
Il en reste encore plusieurs.
Ensuite je descends.
Mon manteau est tout poisseux.
Le liquide si beau, si précieux s'est répandu dessus.
Comme à chaque fois.
Je prends la petite échelle qui descend sur le bord de la rivière.
J'utilise l'eau de la rivière pour le laver.
Humains, nature, amour.
C'est beau l'amour.
Je retourne dans ma ruelle abandonnée.
Un peu de liquide est par terre.
Ce si beau et si précieux liquide.
Comme à chaque fois.
Personne ne le verra.
Vous serez laissées en paix.
Tout à l'heure j'irai acheter une rose.
Comme à chaque fois.
Rouge, la rose.
Toujours rouge.
 

 

 

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