La Poule aux yeux d'Or

Pour rappeler un peu à nos auditeurs, vous êtes parti de rien pour devenir la troisième plus grosse fortune de France, est-ce bien vrai?
– Eh bien en effet, je n'avais au début qu'une tendance à jouer au loto de temps à autre, sans trop y croire.
– Mais vous avez pourtant gagné. Et une somme considérable encore.
– 180 000 anciens euros. Ce qui à présent donnerait environ 250 000 euros.
– Belle somme. Que vous avez investie d'ailleurs.
– J'ai acheté un peu plus de la moitié des actions de la société Biocure qui n'était à cette époque qu'une petite entreprise encore à ses balbutiements.
– Biocure qui aujourd'hui est le numéro 1 mondial de la médecine par les plantes d'après le classement établi le mois dernier par l'autorité de santé de l'Onu, rappelons-le. On peut dire que vous avez été bien inspiré donc.
– Eh bien, oui et non. Car voyez-vous, j'étais à l'époque amoureux d'une jeune femme que j'ai perdue à cause de cela.
– Comment ça, à cause de votre richesse subite? Ça paraît insensé.
– Eh bien il se trouve qu'à l'époque cette soudaine rentrée d'argent m'a rendu assez cupide, et elle n'était pas du tout dans la même optique. Je me suis rendu compte de cela bien trop tard, elle m'avait déjà quitté alors que je me souciais plus de mon compte en banque que d'elle.
– Cela parait bien triste. Et je crois comprendre à votre ton que vous avez quelques regrets.
– Eh bien à l'heure actuelle je ne sais si je n'aurais pas préféré vivre dans la misère mais avec elle.
– Auriez-vous un message si jamais elle est à l'écoute?
– Vous savez, cela fait à présent trente-deux ans et je n'ai jamais su ce qu'elle était devenue. J'espère simplement qu'elle a eu une vie à la hauteur de ce qu'elle méritait.
– Vous semblez toujours beaucoup l'aimer. Et comment était-elle?
– Elle avait les plus beaux yeux que j'aie jamais vus. Des yeux d'un magnifique vert mordoré, je n'en ai jamais vu d'autres qui n'avaient ne serait-ce qu'une couleur s'en rapprochant.
– Et son prénom?

1
Cathérina

-Excusez-moi mademoiselle, auriez-vous une cigarette par hasard?
La jeune femme regarda de haut le mendiant qui lui faisait face, du moins, au sens figuré car avec sa petite taille même juchée sur ses talons démesurés elle avait bien du mal à regarder de haut qui que ce soit. Mais elle lui décrocha malgré cela un "si" qui mit autant de mauvaise volonté à s'extraire de sa bouche que d'acharnement à trancher la fumée de la cigarette qu'elle même était en train de fumer après l'avoir enfoncée de force dans cet accessoire complètement démodé et considéré comme vulgaire depuis des décennies qu'est un porte-cigarettes. Elle tira une cigarette du paquet avec un geste rapide qui provoqua un petit sifflement qui est en fait l'adieu standard qu'adressent les cigarettes à leurs collègues partant à l'incinération. Elle tendit la cigarette au mendiant avec un peu moins de mauvaise grâce que la seconde précédente tandis que sa deuxième main sortait de nulle part un briquet pour la lui allumer.
– Merci mademoiselle, fit le mendiant en allumant sa cigarette. Vous avez des yeux magnifiques, vous savez?
– Merci du compliment.
– Mais vous devirez y mettre moins de maquillage, je suis sûr que ça en augmenterait encore leur éclat.
– Je pense que je vais juste continuer à y mettre le maquillage que j'ai envie d'y mettre.
Le mendiant tressaillit et une fine poussière qui était accrochée à son pardessus usé s'en décrocha, frustrée par ce mouvement inconvenant autant que par le ton toujours aussi froid de la demoiselle.
– J'espère en tous cas que cette petite larme dessinée sous votre œil n'a pas une trop triste signification, dit le jeune homme.
Pour la première fois, les lèvres trop maquillées se retroussèrent en un sourire:
– Je ne sais pas trop. Mais c'est gentil à vous.
La poussière, enhardie par ce sourire, alla se loger dans un repli du pantalon de l'homme qui demanda:
– Vous attendez le tramway?
– Oui. Vous mendiez souvent par ici?
– Oh, vous savez, je ne suis pas un vrai mendiant. Tout au plus un errant qui se laisse porter par ses pas.
– êtes-vous poète monsieur l'errant? Demanda la jeune femme qui semblait à présent avoir envie de parler un peu. Son ton froid s'était réchauffé et la poussière fit une pirouette sur elle-même, de contentement.
– Pas vraiment. Disons que mes mots aussi se laissent souvent porter par mes pas, parfois cela donne de jolies choses.
Sur ces entrefaites, le tramway arriva. C'était un vieux ver de rails grinçant et bringuebalant, peuplé de pauvres âmes tournant en rond dans leur grisaille. Une voix fatiguée coula des hauts-parleurs sur le sol dans un magma annonçant qu'il s'agissait là du tramway de la ligne trois et détaillant les arrêts qu'il desservirait. La jeune femme monta dedans dans un grand bruit de hauts talons et la porte se referma sur son dos à demi découvert malgré le manque de chaleur ambiant et ses cheveux au blond platine des plus artificiels. L'errant s'éloigna, sa poussière dans le repli de son pantalon et fit quelques pas qui le menèrent au vers suivant: "ses yeux d'or éblouissant le soleil" mais il dut s'arrêter car son regard accrocha par terre un billet de 20 euros qui cherchait à s'y soustraire et il le ramassa en se félicitant de sa bonne fortune.

Cathérina frissonna. Le tramway était garni de visages patibulaires et la grisaille tentait de s’infiltrer sous ses vêtements et dans son décolleté plongeant. Elle n’était pas bien protégée contre la grisaille à ce moment-là et bientôt fit une tête aussi triste que le reste du wagon. Cela faisait deux jours qu’elle avait dû quitter l’homme qu’elle avait aimé le plus de sa vie entière. Le tramway hurlait de toutes ses forces, sans doute parce que le frottement continuel de ses roues contre les rails finissait par lui faire mal, mais malgré ce bruit incessant et la grisaille omniprésente, un jeune homme qui semblait déplacé dans ce ver remarqua le faible bruissement d’une petite larme perlant par-dessus une larme d’encre et vit cette petite larme s’écouler le long de la joue d’une jeune femme qui n’avait pourtant pas retenu son attention, du fait de son allure qui semblait proclamer que seul son physique comptait. Cette larme perturba le jeune homme pendant tout le trajet, il la regardait presque hypnotisé se balancer au creux de la joue de sa propriétaire comme si elle refusait de la quitter pour la laisser seule dans son malheur. La jeune femme avait le regard flou et des paillettes d’or dansaient dans ses iris d’un vert sublime évoquant la couleur que peut parfois avoir le dernier rayon d’un magnifique coucher de soleil. Au bout d’un moment la femme fit quelque chose qui surprit plus encore le jeune homme: Elle alla s’asseoir en face de quelqu’un qui avait visiblement lui aussi succombé à la grisaille et se tenait la tête dans les mains, immobile.
– ça ne va pas ? Lui demanda-t-elle.
Celui qui se tenait la tête dans les mains la releva et lui fit un petit sourire. C’était un homme d’âge mur au physique mûr également.
– Quels que puissent être nos problèmes, découvrir en face de soi une si belle vision ne peut que réchauffer le cœur et faire remonter l’âme des abysses les plus profonds.
La jeune femme sourit mais la grisaille continuait à se promener sur sa peau nue et ses maigres habits, entourant de ses volutes le piercing qui ornait son nombril à découvert. Le jeune homme, non loin de là continuait à être perturbé. Son apparence entière de ses cheveux teints à ses habits cachant le strict minimum pudique semblait hurler qu’elle était superficielle, certainement pas le genre à s’enquérir des problèmes des inconnus dans un tramway. Il détailla de son siège cette peau trop maquillée, ces piercings vulgaires, cette poitrine gigantesque en grande partie révélée par un décolleté vertigineux, ce short si court qu’il ne cachait pas un centimètre de jambes. Et cette larme d’encre ornant la couche de fond de teint gauche, sous l’œil si couvert de noir qu’il semblait entouré d’un masque. Le jeune homme se dit qu’il s’agissait peut-être là bel et bien d’un masque et s’interrogea longuement sur le but de cet accoutrement tandis que la demoiselle faisait remarquer à l’homme mûr qu’une vision si belle soit-elle ne pouvait régler tous les problèmes et que l’homme lui expliquait qu’il avait des ennuis financiers dont il ne savait comment se sortir. Finalement à défaut de sortir de ses ennuis il finit par sortir du tramway et dans un fol espoir tenta d’acheter un jeu à gratter à un mime dansant qui s’avéra en vendre. Après avoir longuement marchandé de façon muette il gratta le jeu qui lui annonça qu’il avait gagné deux cents euros et fut heureux. Il croisa un jeune homme aux cheveux comportant des perles et de la laine et lui fit un grand sourire qui estompa un peu le froid autour de lui.

2
Vincent

Le jeune homme jeta un regard par-dessus son épaule à ce petit croissant scintillant qu’avaient dessiné dans l’air pour lui les lèvres violacées de celui qu’il venait de croiser. Cette vision lui réchauffa les yeux à l’idée qu’il existât encore des gens capable d’adresser gratuitement un sourire à de parfaits inconnus sans rien exiger en retour et la beauté de ce geste fit naître dans le ciel une nouvelle étoile, pour le moment invisible du fait qu’il fasse jour et de la couche de nuages présente. Il continua son chemin, préférant la marche à l’idée de s’entasser dans un ver de métal géant où croupissaient déjà toute une foule murée dans la grisaille qui fonçait de plus en plus et devenait de plus en plus terne au fur et à mesure que la journée avançait. Ce faisant, il aperçut à plusieurs mètres devant lui un homme et une femme dont le vent délateur lui rapporta les propos. L’homme, remâchant un ton lubrique épais comme du chewing-gum, complimentait la femme d’une manière qui semblait plutôt bien s’accorder avec la tenue vestimentaire de celle-ci:
« T’es grave bonne toi, on dirait birdiie avec des seins plus gros!
Son interlocutrice étonnamment peu touchée par la remarque lui répondit:
– Ça c’est une coïncidence parce que tu me faisais justement penser à Ken.
– Mais Ken il a pas de bite, lui, moi si. Tu veux vérifier?
– En fait je faisais référence à un autre organe dont il est aussi dépourvu qui se trouve un peu plus haut. Je te conseillerais bien d’y réfléchir mais ce serait paradoxal alors je vais juste te laisser fantasmer sur des poupées pour enfants.
Ces paroles, ce ton et cette voix destabilisèrent le jeune homme avec des perles et de la laine dans les cheveux, les paroles car elles ne semblaient en rien correspondre à l’image que cette jeune femme donnait d’elle de par son apparence physique, le ton car plutôt que de traduire de la colère ou de l’agressivité il ne véhiculait qu’une très forte et très corrosive amertume coulant des lèvres de la demoiselles en petites larmes aux reflets métalliques. Et la voix car il croyait l’avoir déjà entendu, associée à de magnifique yeux d’un vert mordoré transcendant dont il n’avait plus revu l’équivalent depuis des années. Il forçit le pas malgré l’impossibilité manifeste que la jeune fille qui venait d’atterrir dans sa tête après six ans d’absence ait quoi que ce soit à voir avec cette jeune femme à la tenue si provocante qu’elle devait souvent attirer les fétichistes de poupées birdiie. Elle-même s’éloignait à grands pas, laissant sur place l’homme qui l’avait accostée, mais il n’eut pas de mal à la rattraper et lui tapota l’épaule:
« Excusez-moi mademoiselle »
Lorsqu’elle se retourna le mélange d’amertume, de désillusion et de tristesse fut chassé de ses yeux merveilleux par une surprise qui chuta infiniment dans toute leur profondeur, causant un certain vertige au jeune homme qui eut le souffle coupé.
Malgré la couche de fond de teint si épaisse qu’on aurait dit qu’un masque de plastique lui recouvrait le visage il la reconnaissait.
« Cathérina. Souffla-t-il.
– Bonjour Vincent, fit-elle d’une petite voix étranglée.

Six ans plus tôt, le jeune Vincent encore lycéen avait rencontré lors d’une soirée d’un ami une petite demoiselle aux yeux très particuliers qui semblait à peu près autant s’y ennuyer que lui. Là où d’autres auraient très certainement détaillé le corps de la demoiselle pour le moins attirant, Vincent fut surtout subjugué par ses yeux d’une teinte qu’il n’avait encore jamais vue auparavant. Les deux jeunes gens n’avaient pas tardé à s’exiler dans la nuit loin de la salle enfumée où avait lieu la fête pour s’egayer dans les rues d’un village désert et boire goulument quelques gorgées d’air affraîchi et humidifié par une récente averse. La soirée avait fini pour eux dans une masure abandonnée où ils s’abritèrent d’une nouvelle averse et passèrent plusieurs heures à discuter. Finalement, Cathérina qui à cet époque n’avait rien en commun avec ce pour quoi elle semblerait avoir à cœur de se faire passer par la suite, finit par noter son numéro de téléphone sur un petit bout de papier à l’aide d’un petit bâton et d’un peu de cette nuit d’encre afin qu’ils aient l’occasion de se recontacter.
Cette soirée idyllique au dela du raisonnable avait donné lieu à une relation qui l’avait été tout autant, du moins un temps. Les deux jeunes gens étaient vite tombés amoureux et pendant quelque mois cet amour perdura dans un bonheur parfait. L’événement entraînant la fin de cette période de rêve se présenta tout d’abord sous la forme d’une petite affiche placardée sur le panneau prévu à cet effet au lycée qui était vieux et essoufflé. Lorsque Vincent, vaguement intéressé par l’affiche, la décrocha pour la lire plus attentivement, le vieux panneau croûlant poussa un soupir de soulagement et s’affaissa sur lui-même, ce qui aurait pu être interprété comme un signe avant-coureur. Vincent finit par chiffonner l’affiche avec un sourire contrit proclamant à qui voulait l’entendre qu’il n’avait aucune chance dans le concours qu’elle proposait, mais lorsqu’il parla de cette anecdote à sa petite-amie après les cours, Cathérina fut plus que de raison intéressée par l’idée.
« Le concours européen des nouvelles têtes chercheuses de l’année? Ça a l’air intéressant.
– Ça l’est, mais je n’ai aucune chance de gagner à l’échelle européenne, il me faudrait vraiment être un surdoué avec un projet incroyable.
-Ce n’est pas un projet incroyable qu’il te faut mon amour, juste un projet intéressant et réalisable. C’est quoi le prix?
– C’est assez impressionnant. Le premier prix c’est un salaire fixe de deux mille euros par mois jusqu’à vingt-cinq ans, tes études entièrement payées en prime et toutes les recherches, expérimentations, en somme tout ce qui est lié à ton projet financé par l’UE qu’il arrive ou non à terme, en contrepartie si tu réussis c’est eux qui engrangent les bénéfices et te reversent quinze pour cent.
– C’est un projet qui rapporte qu’il faut.
– Mais pour celui qui gagne en gros ça revient à vendre son âme en somme.
– Mais il y a peut-être d’autres prix, non?
– Diverses subventions, inscriptions payées à diverses facs de sciences, programmes d’échanges, ce genre de choses.
– Ça vaudrait le coup aussi. Tu pourrais participer, non?
– Et pour proposer quoi?
–Ton projet de véhicules basés sur la force centrifuge, ça me paraissait intéressant.
– ils ne vont pas y croire.
– Mais ça pourrait marcher normalement, non?
– D’après ce que j’ai imaginé oui, mais ça n’a à peu près aucune chance de les intéresser.
– Ben avec la raréfaction du pétrole et le monopole qu’a maintenant la Chine dessus ça pourrait, non?
– mmh… peut-être. »

Sur les exhortations de Cathérina, Vincent s’inscrivit au concours, il passa une audition dont il ressortit blême, ayant bafouillé pendant une demi-heure, en proie au trac du fait de se retrouver devant une audience, lui qui n’avait rien d’un orateur. Il serra  dans ses bras Cathérina en lui promettant sans sérieux que la prochaine fois qu’elle le pousserait à un truc pareil il s’enfuirait en courant sans se retourner. Autour des deux jeunes gens, le monde commençait doucement à fâner mais ils ne s’en rendaient pas compte. Ils rentrèrent chez les parents de Vincent qui furent un peu déçus d’apprendre que l’entrevue s’était moins bien passée que prévu et montèrent à la chambre.
« Tu te souviens quand on s’est rencontrés que tu m’as dit que tu aurais aimé rester une enfant toute ta vie et que tu m’as montré la photo de toi dans son petit étui?. Demanda Vincent un peu plus tard alors qu’ils était tous les deux allongés confortablement dans un lit rond et bleu d’une douilletterie certaine bien qu’il ait commencé à virer imperceptiblement au pourpre
-La photo que j’ai perdue?
-Oui sauf qu’en fait tu l’as plutôt simplement égarée. Tiens, fit le jeune homme en sortant de sous le matelas un petit étui de cuir contenant une photo de Cathérina à l’âge de sept ans. Je l’avais prise discrètement parce que je voulais te faire la surprise avec ceci. »
Il sortit d’un tiroir de la petite table de nuit un paquet emballé dans du papier cadeau qui brillait plus que le reste dans la semi-obscurité de ce soir de février. Le paquet contenait un petit bracelet d’écorces de bambou tressées entre elles qui encadraient une petite plaque de verre qu’un fumage léger avait rendu d’un bleu laiteux où avait été fidèlement gravé le visage de la photo.
Cathérina resta muette d’étonnement et de bonheur à la vue du cadeau et lorsque le jour se leva avec force étirements le lendemain matin, elle se trouvait toujours dans les bras de Vincent à se répandre en remerciements tout en regardant le bracelet avec des yeux si pleins de joie et d’admiration qu’ils étaient les phares illuminant l’esprit du jeune homme. Dans la plaque de vert à son poignet étaient sertis deux petits éclats taillés d’une pierre magnifique et inconnue qu’il avait trouvée en montagne et qui s’évertuaient à se montrer à la hauteur des yeux qu’ils représentaient.
Deux mois plus tard après une trentaine de votes successifs, alors que le lit rond s’amollissait et commençait à tirer sur un violet terne et que la grisaille persistait quand le printemps aurait dû apparaître, les résultats du concours européen des nouvelles têtes chercheuses de l’année tombèrent. Vincent avait eu le premier prix.

3
Grisaille

Vincent avait proposé à Cathérina de l’accompagner chez lui, et la jeune femme, toujours prisonnière d’une gangue de stupeur qui rehaussait la netteté de ses traits en dissipant la couche de maquillage derrière laquelle elle les cachait avait accepté, incapable de réagir à la situation, et se trouvait à présent muette sur une petite chaise dans un appartement à la terne atmosphère de rêve échoué sur un plancher poussiéreux de n’avoir pas été nettoyé depuis quelque temps. Vincent n’avait plus rien dit, il observait cette demoiselle qui était incontestablement la même que celle qu’il avait aimée plusieurs années auparavant et pourtant elle ne semblait plus rien avoir en commun avec elle. Elle avait toujours le même visage magnifique mais le cachait derrière un maquillage hideux de par son excès, toujours la même poitrine impressionnante qu’elle faisait de son mieux pour cacher à l’époque mais étalait maintenant dans les profondeurs d’un décolleté à l’obscénité vertigineuse, seuls ses yeux toujours aussi merveilleux semblaient restés les mêmes, lui conférant ce regard d’or pur qui illuminait tout ce qu’elle regardait. Seuls deux détails semblait décalés dans cette apparence de poule superficielle: une troublante larme coulait interminablement de son œil droit sans jamais descendre d’un millimètre et elle portait toujours à son poignet le bracelet qu’il lui avait offert, symbole d’une innocence teintée de bonheur enfuie trop vite.
Vincent ne savait trop quoi dire mais il finit par se lancer:
« J’aimerais savoir pourquoi tu as disparue de la sorte et cessé le contact sans même me prévenir il y a six ans. »
La faible lumière baissa d’un coup dans l’appartement, seul un rayon de soleil courageux perçant la pénombre dardait sa luminosité déclinante sur le visage de la jeune femme où de vraies larmes se superposaient à celle d’encre sur ses joues. L’atmosphère fanée retenait son souffle mais Cathérina poussa un profond soupir en fermant les yeux.
« Tu te souviens de ce concours?
– Oui.
– Et quand tu t’es rendu compte que tu avais gagné?
– J’étais heureux, je n’y croyais pas mais j’étais heureux. Je croyais que tu l’étais aussi.
– Je l’étais. Mais c’est après que ça n’allait plus. Tu te souviens quand tu as commencé à passer des commandes sous couvert de recherches pour ton projet et à t’en servir pour ton usage personnel?
– Oui. Je m’en souviens. Je voulais économiser pour m’acheter un meilleur appartement et une voiture. Vincent marqua une pause et eut un sourire amer avant d’ajouter: je suis devenu un peu obsédé par l’idée d’économiser un maximum.
– Un peu.
– Je me doutais que c’était à cause de ça. Mais j’aurais tout de même aimé que tu me prévienne.
– C’était à cause de moi Vincent…
Devant la voix étranglée et les larmes qui continuaient à couler, ravageant le maquillage excessif, le jeune homme sentit son cœur fondre dans sa poitrine et couler hors de lui tout autour, vers cette femme qu’il n’était pas sûr d’aimer encore ou de connaître encore pour l’entourer d’un halo doux qu’il ne pouvait malgré tout se résoudre à agrémenter de ses bras passé autour de la demoiselle pleurant son désespoir. Il lui prit la main.
– Non, ce n’était pas de ta faute, tu m’as encouragé à faire ce concours mais la réaction que j’ai eu face à l’argent n’était absolument pas due à toi tu sais?
– Je ne suis bonne qu’à ça, à chaque fois, ça finit toujours de cette manière tu sais.
– Non, arrête donc ces conneries! Tu ne m’as poussé à rien, au contraire plus je m’éloignais de toi à cause de cette stupide cupidité plus tu étais distante à ton tour, je me suis rendu compte tu sais que ça ne te plaisait pas, mais je m’en suis rendu compte trop tard. Je t’ai délaissée, je t’ai abandonnée, je n’aurais jamais dû. Ce serait différent cette fois, tu sais?
Cathérina releva la tête à ces derniers mots. L’expression craintive altérant ses yeux d’or n’apparut pas au jeune homme qui semblait commencer à s’exalter. Dans ses cheveux les perles cliquetaient au rythme de ses idées.
– Tu n’as vraiment pas l’air d’aller, tu pourrais peut-être rester ici quelques jours. Sauf si tu préfères rentrer chez toi.
– Je n’ai plus d’endroit où aller en ce moment.
– Alors reste un peu. C’est loin d’être l’appart de luxe dont je rêvais à l’époque, fit Vincent avec un geste circulaire pour la pièce silencieuse où flottaient des volutes de grisaille morne qui s’étendait autour d’eux, mais j’ai une petite chambre d’amis où je peux te loger.
– D’accord, souffla Cathérina sans force.
– J’ai un peu abandonné mon projet après ton départ, mais j’ai encore le salaire pendant presque un an et ils ne me reprendront rien, c’est stipulé qu’une fois le prix gagné même s’il n’y a aucun résultat toutes les sommes versées sont acquises. L’UE ne manque pas de fonds malgré la crise. Écoute, je vais juste aller faire quelques courses pour qu’on ait de quoi manger ce soir et je reviens, d’accord? »
Cathérina fit un signe de tête. À peine la porte lui avait murmuré qu’il était parti qu’elle s’effondra en sanglots, accompagné par le chant tragique de l’air tournant en rond sans fin dans le petit appartement et qui tenait à accompagner sa détresse.
Le soir même, elle échouait, tremblante, dans les bras de Vincent.

Le secteur préposé à la recherche de l’UE reçut quelques semaines plus tard une facture pour divers appareils entrant dans le cadre du projet d’un lauréat du concours européen des nouvelles têtes chercheuses de l’année qui visait à fabriquer des véhicules fonctionnant grâce à la force centrifuge. Vincent s’étant remis avec Cathérina avait retrouvé la motivation nécessaire pour mener à bien son projet qui déjà était presque à terme au moment où il l’avait abandonné car il n’avait eu qu’à mettre en pratique ses théories. Bientôt il fut capable de présenter à une commission le premier prototype de son système pour que la fabrication des véhicules équipés de ce système eux-mêmes puisse commencer.
Lorsque, tout excité il annonça à Cathérina que dorénavant ils pourraient oublier les petits appartements et qu’il allait pouvoir lui offrir une vie à la hauteur de ce qu’elle méritait, le visage de la jeune femme s’assombrit. Lorsqu’elle lui parla des hommes qu’elle avait aimés, s’étant tous soudainement enrichi de diverses manières, jusqu’à celui qu’elle avait aimé plus que tout autre et qui avait soudainement gagné une grosse somme au loto et qui, devenu rendu quasiment fou par cette richesse subite, ne s’était soudain plus soucié que de placer son argent pour s’enrichir encore, il eut un sourire tendre et un petit rire qui ne trompait pas sur le sérieux qu’il accordait à ces histoires, il l’embrassa et lui offrit un dîner dans un restaurant. Le petit appartement dans lequel ils habitaient encore était chaque jour plus sombre, plus étroit, plus oppressant. La grisaille envahissait tout, la poussière colonisait toutes les surfaces, les sons tour à tour s’étouffaient jusqu’au murmure puis s’amplifiaient dans un rire sanglotant aux accents de violon désespéré. Cathérina sombrait, son monde s’étiolait en réponse.

4
Yolan

Cathérina tint près d’un mois encore après qu’il fut devenu évident que Vincent se laissait de nouveau emporter par la richesse. Prévoyant d’engranger de grosses sommes lorsque les véhicules conçus avec son système commenceraient à être commercialisés, il envisageait de se faire construire une sorte de Manoir correspondant à ses goûts en matière d’architecture et avait déjà commencé à prendre contact avec un constructeur automobile pour se faire construire une voiture munie de son dispositif mais inspirée des anciennes américaines du milieu du siècle précédent. Il demandait son avis à Cathérina sur tout mais déjà n’était plus capable de comprendre ce qu’elle ressentait réellement. Elle se sentait de plus en plus triste, se cachait pour pleurer alors qu’il s’absentait, enthousiasmé par quelque nouveau projet. Le passé révolu étincelait dans les petites pierres qui figuraient des yeux sur son bracelet, le soleil lui-même ternissait chaque jour, accablé. L’appartement s’emplissait d’une pénombre étouffante qui pourchassait tout semblant d’espoir pour l’étrangler avant qu’il ne forçit. Et avant même que Vincent ait reçu les premiers bénéfices de la vente de son procédé, elle partit, de nouveau affublé des affaires dans lesquelles Vincent l’avait retrouvée et qu’elle avait abandonnées pour un temps, pour redevenir un peu elle-même lors de cette heureuse période à laquelle elle avait cru.
À présent elle marchait dans les rues grises et ternes, tournant en rond sans vraiment de but autre que celui d’empêcher de quelque manière que ce soit la crise qui menaçait de la submerger à tout instant. Elle ne vit ni n’entendit tout d’abord les jeunes femmes caquetantes adossées à un mur qui la regardaient passer.
« C’est quoi cette poule?
– T’as vu ses fringues? »
Elle ne remarqua la présence de ces deux spécimens de ce à pour quoi elle tentait de se faire passer que lorsqu’une insulte plus hardie que les autres la frappa au visage, la tirant avec force de ses pensées avant de s’enfuir sans laisser de traces. Mais déjà, les deux choses enchaînaient:
« Mais tu ressembles vraiment à rien!
– T’as vu les boobs de pute que t’as?
– Sale traînée va!
Les deux femmes commençaient à se rapprocher d’elle, leurs insultes dégoulinants de leurs bouches en postillons immondes souillant l’air et le sol. Cathérina d’habitude acerbe lors de ce genre d’attaques ne se sentait pas en état de répliquer quoi que ce soit et se laissait abattre.
– Eh regarde, elle chiale cette salope!
Excitées à la vue des larmes comme des poules à la vue du sang, les deux furies se déchaînèrent de plus belle. Un jeune homme qui avait un jour aperçu Cathérina s’enquérir du mal-être d’un homme dans un métro s’apprêtait à passer par là et commençait à percevoir les premiers relents de cette agression abjecte.
– T’as qu’à carrément te balader à poil tant que t’y es!
Les yeux d’or s’embrasèrent tout à coup d’une étrange lueur qui se déversa dans tout l’iris de la jeune femme comme un flot tumultueux. Ses deux assaillantes le remarquèrent et s’arrêtèrent soudain, indécises. Le jeune homme qui arrivait en vue de la scène s’arrêta lui aussi, tentant de comprendre ce qui se passait.
-Et pourquoi pas? Souffla Cathérina, doucement. Peut-être qu’enfin on va me laisser tranquille.
Ses mots eux-mêmes s’éloignèrent bien vite, sentant qu’un drame se préparait petit à petit aux nuages qui s’amassaient soudain sur un océan de vert mordoré. Les sympathiques jeunes femmes restaient indécises. Cathérina commença à arracher ses vêtements sous le regard médusé des passants qui jusqu’à présent s’étaient contentés de faire de leur mieux pour laisser croire qu’ils ne remarquaient rien de la scène.
-EST-CE QUE VOUS ALLEZ ENFIN ME FOUTRE LA PAIX MAINTENANT?! Hurlait Cathérina en lacérant le peu qui couvrait son corps.
-Elle est complètement cinglée cette pute! S’écria une de ses interlocutrices en contemplant cette jeune fille pleurant hystériquement à présent parfaitement nue juchée sur ses talons démesurés. »
Les deux femmes s’esquivèrent après lui avoir jeté un dernier « C’est ça, chiale! » Qui s’échoua sur le trottoir, agonisant d’un manque évident de conviction. Cathérina s’effondra sur elle-même en continuant à pleurer hystériquement, les passants pressaient le pas pour emmener leur malaise loin d’ici. Le jeune homme qui avait tout observé bouche-bée, réalisa qu’il devait faire quelque chose et ôta son pardessus usée qu’il passa autour des épaules de Cathérina dont les affaires arrachées de force gisaient par terre. Le jour s’esquiva tout à fait sur ces entrefaites, partagé entre le malaise et le dégoût.
« Mademoiselle, vous ne vous pouvez pas rester ici nue. Je vais vous amener chez moi, d’accord? »
Il eut à répéter ces mots plusieurs fois avant que Cathérina ne se relève sans un mot et le suive, complètement hébétée. Tout esprit semblait l’avoir désertée en même temps que la lumière, comme si elle n’était plus qu’une carcasse vide. Elle se laissa guider, sans force ni volonté et se retrouva dans une petite maison sombre où des volutes de poussière virevoltaient devant les fenêtres donnant sur un petit jardin mal entretenu entouré de hauts murs qui s’étendait entre la maison et une deuxième bâtisse dont la façade regardait avec envie sa voisine habitée. Cathérina laissait vagabonder son regard à travers la fenêtre dans l’obscurité que la lumière suintant par les carreaux lorgnait de son œil jaune, dévoilant un vieux tabouret branlant assez haut sur lequel était posée une bassine recueillant les eaux de la gouttière percée qui passait au-dessus avant qu’elle ne tombe de trop haut, deux arbres tortueux sur lesquels étaient passés deux morceaux de vieille cordes ressemblant à des filets de pêche qui se balançaient tristement au chant de la lune blafarde. Le jeune homme faisait du thé chaud.
« Je m’appelle Yolan, dit-il. Vous pouvez me dire ce qui s’est passé là-bas avec ces filles?
– Je ne sais pas très bien. Répondit Cathérina d’une voix éteinte. Je ne me sens pas très bien.
– J’ai cru voir ça. Je pense que vous devriez rester ici pour la nuit. Je vais vous laisser le lit, j’ai un hamac dans la pièce d’à côté. L’été il reste dehors mais lorsque le temps laisse à désirer je le rentre.
Cathérina jeta un coup d’œil dans la pièce attenante par la grande ouverture qui séparait les deux. Un grand hamac bariolé relié à une grosse barre de bois horizontale qui passait au-dessus oscillait avec un léger grincement semblable à un ronflement. La barre était accrochée au plafond par deux cordes dotées d’un nœud coulant passées de chaque côté, semblables à celles qui dansaient doucement au chant de la lune du haut de leurs arbres dans le jardin.
– Je crois que je préférerais le hamac.
– D’accord, fit Yolan, vaguement surpris. Vous savez, c’est étrange, je vous avais déjà croisée dans les environs et je trouvais que votre comportement ne cadrait pas avec votre tenue. Je me suis demandais pourquoi vous vous déguisiez de la sorte.
– Pour éviter les gens comme vous.
Le jeune homme la regardait d’un air pensif. Elle avait répondu d’une voix atone avec une simple esquisse de sourire qui semblait plus traduire l’amertume et la tristesse que la joie. Elle regardait songeuse le visage qui ornait son bracelet.
– Qui est-ce?
– Celle que j’aimerais être.
– C’est-à-dire?
– Moi-même, il y a quinze ans. Une enfant heureuse… »

Yolan avait passé la soirée en paroles rassurantes et optimistes qui étaient passées sur la peau de la jeune femme comme autant de caresses glacées. Il avait tenu à lui donner un duvet et un oreiller pour dormir dans le hamac et elle s’y trouvait à présent, doucement bercée, écoutant le hurlement de démence du tramway passant non loin de la maison dévorant sauvagement la nuit déjà malmenée par les lampadaires. Elle se releva, parfaitement nue, chaussa ses hauts-talons et sortit avaler quelques goulées de l’air gelé du jardin. Elle s’avança jusqu’à la façade de la bâtisse au fond du jardin qui la regardait aussi froidement que l’intruse dans la nuit qu’elle était. Elle ôta ses souliers et les planta dans la terre meuble et entreprit de monter sur le tabouret après en avoir enlevé la bassine, ce qu’elle eut du mal à accomplir, atteignant à grand peine le mètre cinquante. Une fois dessus elle leva les yeux et contempla longuement le peu d’étoiles que l’éclairage public avait décidé d’épargner en écoutant le chant de la lune. L’air froid lui faisait du bien, éclaircissait ses idées. Elle accrocha son bracelet à une branche de l’arbre tout proche qui se tendait vers elle en un geste consolateur et attrapa la vieille corde au nœud coulant qui se balançait. La larme d’encre sur sa joue coula soudain et s’écrasa sur la terre juste à côté de ses souliers abandonnés lorsque le tabouret bascula.

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