Les Fantômes du passé

Geoffrey Quignon se réveilla dans un fossé au matin du 8 août avec un affreux mal de crâne et la pensée qu'un professeur de sciences physiques respecté ne devrait pas se bourrer la gueule de la sorte. Sauf que Geoffrey Quignon n'était pas un professeur de physique respecté mais un chômeur avec un diplôme, et qu'il avait eu une excellente raison de se bourrer la gueule de la sorte. Il était en train d'examiner le triste état de ses vêtements lorsque son téléphone portable sonna.

-Allô?
-Je sais ce que tu as fait.
-Qui êtes-vous? De quoi parlez-vous?
-Inutile de faire le malin, je suis sûr que tu as la réponse à ces deux questions.

Quignon fit du stop jusqu'à arriver à deux kilomètres de sa maison puis rentra chez lui à pied, en passant par derrière, peu désireux que ses quelques voisins le voient. Il s'était saoulé, avait dormi dans un fossé, déchiré et sali ses vêtements au cours d'une soirée dont il ne se souvenait même plus. Rien qui put concerner ses voisins, en somme, mais tant de choses qui eussent pu les intéresser. Une fois arrivé, il vérifia que tous les volets étaient fermés, se déshabilla, se fit du café, partit prendre une douche pendant que son café débordait et se répandait sur le sol de sa cuisine, puis se changea. Il constata le désastre puis entreprit de nettoyer, après quoi il s'assit à la table de sa cuisine, épuisé et courbaturé, et fut pris d'un brusque accès de fureur qui le fit lancer sa tasse de café (il en était resté un peu dans la cafetière) contre le mur où elle explosa, répandant du café partout de nouveau. Geoffroy ne s'en aperçut même pas, il s'était écroulé sur sa table et pleurait. Il finit par se ressaisir, se dégoûtant lui-même pour sa lâcheté de la veille mais se raisonnant, et par aller se coucher. Il fut pris dans son lit d'une autre crise de larmes et d'angoisse, mais finit par s'endormir d'un sommeil lourd.
À son réveil, il alluma sa télévision dans le but de se changer les idées en se cuisinant un repas, cette tentative échoua lamentablement avec l'arrivée des informations locales.
-Un meurtre a eu lieu cette nuit, dans le village de Dutin-en-Plaine, vers trois heures du matin. La victime, un certain Edouard Fiernan, retraité, a été retrouvée décédée à son domicile par la police à quatre heures du matin. Un voisin réveillé par un bruit de dispute a jugé bon d'avertir le commissariat.
Suivait une interview du voisin, manifestement un autre retraité, qui déclarait:
-Ça hurlait là-dedans, une voix d'homme. Alors j'ai trouvé ça bizarre parce que le voisin avait toujours vécu seul et j'avais vu personne venir chez lui alors je me suis inquiété. J'ai pas compris ce qui se disait et les volets étaient fermés, mais celui qui hurlait avait l'air furax, alors j'ai appelé le commissariat. C'est malheureux qu'ils soient arrivés trop tard, mais je crois que c'était de ma faute, j'ai pas appelé tout de suite, et pendant que j'étais au téléphone, j'ai entendu une autre voix hurler, celle du voisin, ça je suis sûr, alors je l'ai dit au flic à qui je parlais, mais ça s'est arrêté juste à ce moment-là, le meurtrier a dû s'enfuir.

Le téléphone se mit à sonner pendant que Geoffroy, bouche bée, regardait la télévision en oubliant son repas dans son assiette.

-Allô?
-Alors, t'as retrouvé la mémoire?
-Encore vous?
-Au moins tu te souviens de mon premier appel.
-Cessez de m'appeler ou j'appelle la police.
- Ha ha ha, excellente idée, tiens appelle-les, tu veux que je te donne le numéro? Moi j'aurai quelques trucs à leur dire.
-Que... Qu'est-ce que vous voulez dire?
-Edouard Fiernan, ça te dit quelque chose?
-Je...Je ne vois pas de qui vous parlez.
-Vraiment? Alors pourquoi est-ce que tu bredouille comme ça?
-Laissez-moi tranquille, je ne vous ai rien fait.
-Tu as vraiment la mémoire courte. À ton âge, c'est moche. Edouard Fiernan est mort, mais ça tu le sais bien, hein?
-Laissez-moi tranquille!
-D'accord. Jusqu'à la prochaine fois en tous cas.

Edouard Fiernan. L'assassiné des infos. L'homme chez qui Geoffrey devait se rendre et s'était certainement rendu la veille, trop ivre pour se souvenir de quoi que ce soit. Il commença à se demander, de plus en plus angoissé ce qui avait bien pu se passer la veille.
Le vieux l'avait contacté à l'avance pour lui dire de venir chez lui, c'était d'ailleurs la première fois à ce moment-là que Geoffrey entendait parler d'Edouard Fiernan. Mais le vieux avait utilisé un argument très convaincant. "Peut-être voudriez-vous savoir..."
Oui, Geoffrey voulait savoir. Pourtant, une heure avant la date du rendez-vous, il avait craqué. Il s'était pelotonné dans sa cuisine, convaincu qu'il n'oserait jamais se rendre chez Fiernan, et avait décidé de puiser un peu de courage dans une bouteille de whisky. Il avait manifestement puisé plus de courage qu'il ne l'avait prévu car il ne savait pas du tout ce qu'était devenue la bouteille, et ne se souvenait du reste pas de grand-chose entre la période d'angoisse dans sa cuisine et son réveil. Geoffrey ne buvait pas beaucoup et n'aimait même pas le whisky mais il n'avait pas pu s'empêcher cette fois-là de téter la bouteille comme si sa vie en dépendait. Et à présent il se retrouvait avec un trou comme une cicatrice dans sa mémoire correspondant à la période pendant laquelle son mystérieux hôte s'était fait tuer.
Mais il ne pouvait pas l'avoir tué, c'était bien entendu impossible. Geoffrey n'avait jamais tué personne et il n'avait pas l'intention de tuer qui que ce soit. À part...
Est-ce qu'un petit vieux retraité pourrait s'avérer être un violeur psychopathe chevronné?
Sans doute pas. Ou peut-être que si. Geoffrey n'était pas vraiment versé en matière de viol. Mais c'était insensé. Pourquoi, s’il avait été coupable, le vieux l'aurait-il appelé?
Geoffrey avait envie de se taper la tête contre les murs jusqu'à ce que la vérité lui apparaisse, mais sans doute n'était-ce pas là la meilleure solution. Il envisagea d'aller questionner les voisins du vieux pour en apprendre plus, mais tourner autour de l'enquête de police le ferait paraître suspect, ce qui, si il était coupable, n'arrangerait pas les choses. Le téléphone sonna, Geoffrey y jeta un coup d'œil mais ne répondit pas. Il lui fallait trouver quelque chose, tenter de se rattraper, et surtout découvrir ce que le vieux avait voulu lui dire. Et pour ça, il lui faudrait bien retourner sur le lieu du crime.
Au milieu de la nuit, habillé d'un grand pardessus et d'un foulard qui cachaient suffisamment son identité, Geoffrey se rendit devant chez Fiernan et observa. La maison était entourée de banderoles de la police mais personne ne semblait la garder, il se demanda si cela voulait dire que la police avait déjà ramassé tous les indices, mais résolut d'entrer tout de même. Il ôta les banderoles le plus proprement possible de matière à pouvoir passer la porte qui par chance n'était pas même fermée, et les recolla ensuite du mieux qu'il put. La maison ne lui évoqua rien du tout, et il douta fortement d'y être déjà entré, ce qui le rassura quelque peu. Il passa plusieurs heures à fouiller la maison sans succès dans la faible lumière que les lampadaires laissaient passer par de vieux stores, heureusement tous fermés. Sa frustration augmentait. Il avait espéré trouver ne serait-ce qu'un indice lui permettant de savoir si il était effectivement venu dans la maison ou mieux encore, pouvant l'aiguiller sur la question qui rongeait sa vie entière depuis quatre ans déjà. Son portable le fit sursauter lorsqu'il sonna. Il avait tout simplement oublié d'éteindre le portable alors qu'il s'introduisait illégalement dans la maison d'un homme fraîchement assassiné. Il sortit vivement l'appareil de sa poche.

-Allô?
-Salut mon vieux, je voulais juste te rappeler que tu ne t'en tireras pas si facilement. Pas cette fois.
-Vous! Laissez-moi en paix! Je n'ai rien à voir avec vous!
-Et tu n'as rien à te reprocher non plus sans doute? Tu m'écœures!
-Laissez-moi tranquille! Je vais raccrocher et je ne veux plus jamais entendre parler de vous.
-Raccroche et c'est la fin. Et ça vaut aussi si tu cesses de répondre au téléphone lorsque je t'appelle.
-Cessez de me tutoyer!
-Voilà que tu ne parles déjà plus de raccrocher. On sent bien que tu n'as pas la conscience tranquille, c'est pour ça aussi que tu chuchotes?
-Je n'ai rien fait! Je ne veux plus avoir affaire à vous!
-Tu n'as rien fait? J'aimerais bien avoir l'avis de tes victimes, mais c'est con, elles sont mortes.
-Mes victimes? Fiernan était seu...
-Ah Ah Ah! Fiernan? Seul, Fiernan? Seul à quoi, à être mort de ta main? Tu viens de te trahir mon vieux.
-Non, je... Non!
-Et en plus tu veux me faire croire à moi qu'il était seul? DÉTESTABLE POURRITURE! Comment tu peux penser que je vais y croire? Comment tu peux croire que je ne suis pas au courant de tout? Mais écoute moi bien, mon vieux, c'est fini pour toi. Les flics ne t'auront pas, mais moi si. Et tu vas regretter de ne pas aller en taule!

Geoffrey fut parcouru d'un frisson glacé. Il resta immobile un petit moment, l'oreille aux aguets à écouter si qui que ce soit avait pu l'entendre, si il captait le moindre mouvement aux alentours de la maison. Lorsque sa panique se calma, il songea à quitter les lieux mais préféra tenter une dernière fois de regarder autour de lui en quête d'un détail qui lui aurait échappé. Il alla jusqu'à retirer les coussins d'un canapé flambant neuf qui se trouvait là et passer ses doigts dans l'espace étroit entre l'assise et le dossier. Et trouva là un morceau de tissu. Un morceau provenant manifestement du sweat déchiré qu'il portait à son réveil. En revanche, la petite médaille qu'il trouva lui était parfaitement inconnue. La découverte lui inspira des sentiments mitigés. D'un côté, le bout de tissu était une preuve incontestable qu'il était venu dans la maison. Et donc semblait indiquer qu'il pourrait parfaitement  être, était peut-être, le meurtrier. En revanche, il ne savait pas pourquoi il aurait enrobé une médaille inconnue dans un pan de son sweat pour dissimuler le tout dans un interstice du canapé. Ce qui lui laissait l'espoir que l'histoire était bien plus compliquée, que peut-être il était innocent, et surtout que peut-être il avait encore une chance de savoir ce qui s'était passé. La médaille représentait une colombe volant devant la lettre M stylisée. Geoffrey envisagea de continuer encore ses recherches mais l'éclairage public s'éteignit, plongeant la maison dans le noir et annihilant ce qui lui restait de courage. Il remit en place les coussins du canapé et ressortit en prenant garde de remettre les banderoles aussi soigneusement qu'à son arrivée.
Le lendemain, Geoffrey éplucha les actualités à la recherche de nouvelles sur le meurtre du vieux, mais ne trouva rien, alors il alluma son ordinateur et rechercha tout ce qu'il pouvait au sujet d'une médaille comme celle qu'il avait trouvé. Il découvrit la médaille dans un compte-rendu de disparition daté de sept ans auparavant. La personne disparue était une jeune femme. Une jeune femme... Machinalement, Geoffrey tourna la tête vers la grande photo qui ornait son mur. Le vieux Fiernan était donc impliqué dans une histoire mêlant une jeune femme disparue sept ans plus tôt, qui de surcroît n'avait jamais été retrouvée.
Lorsqu'il regarda les infos de midi, son cœur manqua un battement. Le reporter était en train de parler d'un cadavre fraîchement découvert dans une rivière assez loin du village de Dutin-en-Plaine, apparemment absolument sans rapport avec celui du vieux, mais la victime avait pour seule marque permettant de l'identifier une petite médaille représentant une colombe volant devant la lettre L stylisée.

Marjorie Quignon n'avait jamais fait grand-chose de vraiment remarquable, elle ne se démarquait pas à l'école, ne s'intéressait pas à une quelconque forme de concours et n'en avait donc jamais remporté, n'était pas impliquée dans quelque glorieuse action ou dans un mouvement de lutte quelconque. Elle faisait du tennis mais ne s'était pas démarquée là non plus. Elle avait eu de relativement bonnes notes aux épreuves anticipées du baccalauréat mais n'avait pas eu le bac. Elle n'en avait pas eu le temps. À la mort d'Edouard Fiernan elle aurait eu 21 ans depuis peu, mais aux vacances de printemps de ses dix-sept ans, quatre ans auparavant, elle avait disparu avec sa mère. Malgré les recherches de la police, sa mère n'avait jamais été retrouvée. Mais le corps mutilé de Marjorie avait été retrouvé... en partie. Elle avait été victime de torture et de sévices sexuels, le meurtrier n'avait jamais été démasqué et tout ce qui restait au père de Marjorie était des souvenirs, des photos et un amer goût de cendre dans la bouche depuis quatre ans.
Geoffrey Quignon ne pensait pas avoir tué le vieux, car il refusait de s'imaginer un vieillard retraité violant et mutilant sa fille et sa femme. Mais si il s'était avéré que le vieux avait effectivement été le coupable? Alors Geoffrey l'aurait massacré.
Si seulement il avait pu se souvenir de cette nuit, si seulement il avait pu savoir ce qui s'était réellement passé. Peut-être le pouvait-il encore, mais il ne savait comment alors que le seul à sa connaissance qui semblait savoir quelque chose était mort. Il lui faudrait d'abord tenter d'en savoir plus sur l'homme à la médaille qui avait été retrouvé. Il rechercha toutes les informations qu'il put trouver sur l'affaire sur internet et, vers la fin de la journée, découvrit le nom de la victime. Matthias Fradin lui était totalement inconnu, mais néanmoins son nom lui sembla familier. Il commença par rechercher l'histoire de la femme puisque la médaille semblait établir un rapport entre les deux affaires, et retrouva le même nom. Line Dusol, 23 ans, fiancée à Matthias Fradin, 21 ans. Une jeune femme disparue dont le fiancé se retrouve dans une rivière le jour où un vieux détenant des informations sur une autre femme disparue se fait assassiner. Très grosse coïncidence, surtout si la médaille de la jeune femme se trouve d'une manière ou d'une autre chez le vieux. Les affaires étaient liées. Le téléphone portable de Geoffrey sonna une fois de plus.

-All...
-Alors, tu veux te débarrasser de moi?
-Vous... Je ne comprends pas...
-Tu ne comprends pas quoi, ma question ou comment j'ai eu ton nouveau numéro de portable?
-Je... Comment avez-vous pu?
-Tu peux changer de numéro tant que tu le veux, tu ne m'échapperas pas. C'est foutu pour toi. Tu ne peux plus t'en tirer, tu vas bientôt connaître ce que tu as fait connaître à tes victimes.
-Je ne comprends pas de quoi vous parlez.
-Tu devrais cesser de me prendre pour un con, ce n'est pas un sujet sur lequel j'aime plaisanter.
-Je vous assure! ... attendez, allô? Allô?

J'aurais pu tuer le vieux, mais je n'étais certainement pas en état d'aller balancer un type dans une rivière à 20 kilomètres d'ici. Alors soit je n'ai tué personne, soit il y a deux meurtriers. Il y a quelque chose que je n'arrive pas à saisir.
Ça faisait déjà une semaine que Geoffrey se répétait cette pensée, et tentait d'élucider ce qui s'était passé cette nuit-là. Il décida d'aller faire un tour et prit le bus jusqu'à chez le vieux. Les scellés de la police n'étaient plus en place et un homme semblait inspecter le petit jardin. Geoffrey pensa qu'il était de la famille du vieux et décida de tenter d'en savoir plus.
-Bonjour, dit-il en s'approchant, un sourire aussi aimable que faux plaqué sur le visage. Je passe dans le coin de temps en temps et il m'arrive de saluer au passage le vieil homme qui habite ici. J'ai vu des scotchs de la police l'autre jour, j'espère qu'il n'est rien arrivé de grave.
Le visage de l'interlocuteur de Geoffrey, qui n'arborait pas une mine déjà très réjouie au départ, se décomposa en un rien de temps.
-Mon beau-père a été assassiné, dit-il. C'est une triste histoire.
-Vraiment? Que s'est-il passé? S'étonna Geoffrey en tentant de mimer l'expression de l'homme.
-Je ne le sais pas, la police cherche encore. Il a apparemment été frappé violemment avec un instrument contondant.
-C'est horrible! S'exclama Geoffrey en se disant qu'il préférait cela à par exemple un coup de pistolet, il n'aurait pas aimé trouver du sang dans la maison lorsqu'il s'y était introduit. D'un autre côté cela voulait dire qu'il aurait très bien pu être le meurtrier.
-Vous le connaissiez bien? Demanda l'homme.
-Oh non, s'empressa de répondre Geoffrey, je me contentais de lui dire bonjour de temps en temps en passant devant chez lui. J'habite un peu plus loin. Mais je ne vous ai jamais vu, vous veniez souvent le voir?
-Ma femme et moi venions de temps en temps, dit l'homme. Mais nous avons pris l'habitude de loger en ville à chaque fois lorsqu'il s'est mis à louer une partie de sa maison il y a cinq ans.
Louer une partie de sa maison. Il y a cinq ans. Se pourrait-il que le meurtrier se soit trouvé là? Geoffrey observa la maison, somme toute assez grande, d'un œil circonspect.
-C'est vrai que c'est une grande maison pour un vieil homme seul, elle devait mieux convenir à une famille j'imagine.
-Mais il ne louait pas à une famille, c'était un homme célibataire qui louait.
-Vraiment? Et à présent, à qui la maison va-t-elle revenir? S'empressa d'ajouter Geoffrey pour cacher que son cœur s'était mis à battre la chamade.
-On ne sait pas trop, aucun testament n'a encore été retrouvé mais il doit y en avoir un, on a trouvé un bloc de papier à lettres et un paquet d'enveloppes ouverts dans la maison alors que mon beau père appréciait beaucoup les nouvelles technologies et n'envoyait jamais de courrier.
Une lettre! Geoffrey se souvint avoir eu une lettre qui lui était destinée entre les mains le soir de la mort du vieux.
-Je suis vraiment désolé pour votre beau-père, bien que je ne l'ai pas vraiment connu. Il avait toujours l'air aimable, je le voyais cultiver son jardin assez souvent.
Ceci était bien entendu une pure invention mais le potager de la maison que Geoffrey pouvait voir semblait bien entretenu. Il sortit une autre platitude pour prendre congé et s'en alla. Il avait bien avancé dans sa recherche. Il lui fallait maintenant découvrir ce qu'il avait bien pu faire de la lettre et surtout à qui le vieux avait loué une partie de la maison. Car il était intimement convaincu qu'il s'agissait du meurtrier, de celui qui lui avait ôté sa femme et sa fille.

Lorsque Marjorie avait été retrouvée, son père avait fait une dépression nerveuse. L'ééènement avait été si bouleversant que son parrain, parti en Amérique huit ans plus tôt était revenu à Dutin-en Plaine pour offrir son soutien à son père. Leurs retrouvailles n'avaient pas été des plus joyeuses. L'un comme l'autre étaient malades de chagrin, Geoffrey avait pris une cuite mémorable et le parrain avait l'air vidé de sa substance. Il avait toujours beaucoup apprécié sa filleule bien qu'il l'ait vue pour la dernière fois à l'âge de 9 ans. Depuis, le parrain s'en était remis et avait rejoint sa vie en Amérique, mais Geoffrey était resté brisé, rongé par la question restée sans réponse de savoir qui avait pu faire ça. Il ne s'était pas mis à boire mais avait commencé à se laisser aller, à accorder de moins en moins d'attention à son travail, jusqu'à ce qu'on lui signifie trois ans plus tard qu'il était superflu qu'il se représente à son poste à la rentrée.

-Allô?
-Salut Marc.
-Il est vivant! C'est une bonne nouvelle, parce que je t'ai appelé trois fois au cours de la semaine et tu n'as pas répondu.
-Je ne réponds jamais au téléphone, tu devrais le savoir.
-Ben je vais continuer à essayer jusqu'à ce que tu le fasses.
-Écoute, j'ai besoin d'un service.
-Ah oui, c'est pour ça que tu refais surface. C'est logique après tout.
-Je suis désolé de pas avoir répondu à tes appels mais j'ai vraiment besoin de toi.
-D'accord, d'accord. Qu'est-ce que tu veux?
-Comme tu travailles au service des eaux, tu devrais pouvoir savoir qui paie les factures, non?
-Oui, bien sûr. On fait toujours attention à qui paie ses factures ou pas.
-J'ai besoin de savoir qui payait une partie de la facture d'eau de la maison du vieil Edouard Fiernan au numéro 5 du lieu-dit la Grenardière à partir d'il y a cinq ans.
-Oulah, oulah! C'est assez illégal ça tu sais? Et puis si ça se trouve c'est le vieux qui payait.
-Je te paierai une bonne bouteille.
-Tu plaisantes, là? Au moins trois! Je vais déjà devoir en offrir une aux gens qui s'occupent de la compta.
-Je t'achèterai un carton de bouteilles, alors! Mais il me faut vraiment savoir ce nom.
-Un carton carrément? Je suppose que j'ai même pas le droit de faire étalage de ma curiosité alors.
-Ça serait bien que tu évites de poser des questions, oui.
-Je te trouverai le nom si c'est possible alors. On peut peut-être se voir aussi un jour?

Il faut que je trouve ce que j'ai fait de la lettre maintenant, se dit Geoffrey après avoir raccroché. Mais comment faire? Il s'assit dans sa cuisine face à la télé et entreprit de triturer mentalement sa mémoire pour tenter de retrouver des souvenirs de ce qu'il était advenu de la lettre. Cette lettre avait dû lui être donnée par le vieux, forcément, et elle devait donc contenir des informations, peut-être même la clé de l'énigme. L'ennui était qu'il avait perdu cette lettre. Il avait d'habitude une excellente mémoire, mais là, à cause de l'alcool, cette mémoire lui faisait défaut. Toutefois, à force d'y réfléchir, une image lui revint en tête, celle d'une vieille boîte aux lettres d'une maison apparemment abandonnée. Il fut aussitôt convaincu qu'il avait laissé la lettre dans cette boîte pour une raison ou une autre. Probablement car il n'avait pas eu le courage de la lire.
L'ennui était qu'il s'était réveillé dans un fossé assez loin de Dutin-en-Plaine, ne connaissait pas du tout cette maison abandonnée et n'avait pas le moindre souvenir de sa localisation possible. Elle pouvait donc se trouver n'importe où dans un rayon de plusieurs kilomètres, et Geoffrey ne se souvenait pas non plus comment étaient les environs de cette maison, si elle était perdue dans de la campagne ou entourée d'autres habitations, dans quel genre de quartier elle se situait. Mais le plus probable était qu'elle se trouve dans le même secteur que la maison du vieux Fiernan, car malgré tout, il avait été à pied ce soir-là.
Geoffrey Quignon avait le permis, mais huit ans auparavant, lorsque sa voiture avait rendu l'âme, il avait pesé le pour et le contre d'en racheter une. Il habitait à trois rues du lycée dans lequel il travaillait et avait à proximité de chez lui des commerces et en somme tout ce qu'il lui fallait. Lorsque la famille voulait partir en vacances ou en week-end, elle prenait tout simplement la voiture de Rosalie, la femme de Geoffrey. Mais depuis que cette voiture avait été retrouvée vide, 4 ans auparavant, Geoffrey n'y avait plus retouché. Il ne l'avait pas non plus revendue, ni quoi que ce soit. Le parrain de sa fille avait proposé de lui ramener la voiture, comme Geoffrey lui-même ne se sentait pas le courage de s'installer derrière le volant et la vieille volvo restait depuis sous une bâche dans le garage de la maison de Geoffrey. Il ne l'avait pas déballée depuis quatre ans, mais il avait besoin d'une voiture pour retrouver la vieille maison. Lorsqu'il ôta la bâche et contempla la volvo 164 il se rendit compte qu'elle n'avait plus de contrôle technique et n'était même plus assurée, mais décida qu'après une entrée par effraction et une dissimulation de preuves, cela n'avait pas grande importance. Par chance, l'automobile démarra sans problème, si ce n'est que Geoffrey ressentit un grand frisson en ouvrant la portière. Il eut la fugitive impression de sentir encore le parfum de sa femme, mais se raisonna. Utiliser cette voiture pour découvrir enfin ce qui était arrivé à sa femme et à sa fille et qui était le coupable était sans doute la meilleure raison qu'il put avoir de réutiliser la voiture. Il eut une petite pensée pour son ami, le parrain de sa fille, qui l'avait aidé et avait pris soin de récupérer la voiture après ce qui s'était passé, mais se trouver dans le véhicule où sa femme et sa fille avaient probablement été agressées provoquait néanmoins un certain malaise. Il partit en direction de la maison du vieux, tentant une fois encore de se ressaisir mais malgré tout la sonnerie de son téléphone suffit à le faire sursauter.

-All...
-Écoute moi bien, je n'ai plus envie de rire. Je sais où tu habites, tu ne peux pas t'échapper, je le saurai.
-Encore vous? Cessez de me persécuter, je n'ai rien fait.
-C'est pour ça que je sens la panique dans ta voix. Tu es vraiment immonde, abject. Tu tiens à ta vie maintenant, après en avoir bousillé tant d'autres?
-Je n'ai rien fait, je vous dis.
-Cesse de me mentir! Tu m'écœures! Disparais et je te retrouve, tente quoi que ce soit et je t'en empêche, tu comprends?
-Arrêtez-ça, je ne veux plus avoir affaire à vous.
-Mais ne t'en fais pas, tu n'auras bientôt plus affaire à moi. Ni à qui que ce soit d'autre. Car tout est fini pour toi, tu comprends? Tu vas payer pour ce que tu as fait.
-Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, cessez de m'appeler ou j'appelle la police! Je vais raccrocher et...
-Et mourir. SI tu raccroches, je te tue. Car il n'est plus question de police maintenant, le système ne te ferait pas assez payer pour tes crimes. Je vais te faire endurer ce que tu as fait endurer à tes victimes. Je vais raccrocher, venir chez toi et te faire souffrir d'une manière que tu connais bien mais que tu n'as sans doute jamais imaginé endurer toi-même. Tu seras mort avant ce soir.
-...

Geoffrey était secoué. Il avait sillonné les routes aux alentours de Dutin-en-Plaine tout l'après-midi en s'arrêtant faire le plein à une petite station-service, et il avait fini par retrouver la maison abandonnée. Passer l'après-midi dans la volvo de sa femme disparue avait été déjà très éprouvant mais la perspective de savoir finalement ce qui s'était passé l'était encore plus. Il resta à observer la boîte aux lettres comme hypnotisé pendant une longue période avant de se secouer et de se résoudre à vérifier si la lettre s'y trouvait. Il sortit le pied de biche qu'il avait emmené et força la vieille boîte qui offrit très peu de résistance. Les seuls mots marqués sur l'enveloppe qu'il trouva à l'intérieur étaient son nom et son prénom. Son cœur se mit à battre la chamade et il lâcha la lettre comme si elle l'avait brûlé, puis la ramassa et la posa sur le siège passager de la volvo. Il n'avait pas le courage de la lire. Il repartit pour chez lui.

Marjorie ne fréquentait pas le lycée dans lequel son père enseignait, mais un autre situé de l'autre côté de la ville. Elle prenait donc le bus aux horaires où elle le pouvait et sinon, sa mère allait la chercher en voiture. Mais un jour, son père en rentrant chez lui fut surpris de ne trouver ni sa femme ni sa fille alors que cette dernière finissait normalement les cours à 15 heures ce jour-là et qu'il était déjà 18 heures 30. Il ne s'inquiéta pas tout de suite, car il n'était pas du genre à s'inquiéter facilement mais commença vers 19 heures à se demander sérieusement ce qui se passait. Il appela sa femme sur son portable mais n'obtint pas de réponse et ressentit une vague inquiétude. Cette inquiétude se mua en angoisse lorsque vers 21 heures la police l'appela pour lui annoncer qu'on avait signalé la voiture de sa femme abandonnée sur le bord de la route vide et la portière ouverte à proximité d'un village voisin. Il ne revit jamais sa femme mais quelques jours plus tard, le corps de sa fille fut retrouvé.
Le coupable, en revanche, ne le fut pas.

Juste après le licenciement de Geoffrey, son ami et parrain de sa fille apprit ce nouveau coup dur et décida de revenir définitivement d'Amérique pour assister Geoffrey. Malgré cette noble motivation, leurs contacts furent assez rares bien qu'il ait emménagé à deux kilomètres seulement de Dutin-en-Plaine et s'espacèrent de plus en plus, si bien qu'à la mort du vieux, cela faisait plus de six mois qu'ils ne s'étaient pas vus. Mais Geoffrey savait qu'il pouvait toujours l'appeler en cas de coup dur et conservait son numéro.

Geoffrey reçut un sms laconique de Marc alors qu'il était assis sans volonté dans sa cuisine, tournant et retournant l'enveloppe qui en un peu plus d'une semaine avait commencé à être la proie des limaces ou des escargots. Le sms donnait simplement un nom devant lequel Geoffrey resta coi: Bruno Derban.
Ce nom paralysa Geoffrey pendant plusieurs minutes, puis sa rage explosa.
Bruno Derban
Bruno Derban!

Il songea à appeler la police mais se ravisa. La police était une solution trop douce pour cette ordure. Il se leva, alla dans sa chambre et ouvrit un carton qui se trouvait dans un coin. Six ans auparavant, Marc qui avait des idées pour le moins originales lui avait offert un gros godemiché pour son anniversaire. Il prit l'engin et l'amena dans la cuisine. Il possédait des chaînes, des barres de fer, des couteaux, toutes sortes de choses qui pouvaient se transformer en instruments de torture. Il pouvait aussi commencer ses représailles par une forme de torture morale, comme du harcèlement. Ses yeux se posèrent sur la lettre qu'il avait laissé tomber par terre en recevant le sms, il ne manquait plus de courage pour la lire, cette fois. Il déchira l'enveloppe et lut.

     

Cher monsieur Quignon.

     J'aimerais trouver le moyen de vous exprimer de façon à ne pas vous                                                             choquer ce que je vais vous dire, mais je ne pense pas qu'il en existe.
Je suis un vieil homme, je ne suis pas fou ni sénile mais je suis lâche et       menacé, je ne sais si je pourrai envoyer ces lettres sans que celui qui me       surveille ne le sache ni même si j'oserai mais je me dois de les écrire.
Il y a trois ans, un dénommé Bruno Derban a répondu à mon offre de location d'une partie de ma maison. Nous nous sommes accordés pour qu'il ait sa propre chambre et sa propre salle de bains ainsi que la cave dont je ne me servais pas. J'avais moi aussi ma propre chambre et ma propre salle de bains, ainsi que le grenier qui équivalait à la cave et le reste de la maison était en commun. Seulement quelques mois après, j'entendis des bruits étranges en provenance de sa chambre au point que je finis par m'inquiéter et aller voir ce qui se passait. L'homme cordial avec qui je partageais ma maison depuis plusieurs mois était en train de violenter une femme attachée et bâillonnée sous mon toit. Il me menaça, me promettant les pires souffrances si jamais je le dénonçais. Et j'ai eu peur. Il m'a brutalisé à compter de ce jour. Il est resté encore longtemps chez moi et pendant ce temps il lui arriva plusieurs fois de violer des femmes d'âge différent chez moi. Je n'osais rien dire et me faisait tout petit. J'ai une ou deux fois croisé le regard suppliant d'une femme qu'il ramenait chez moi et je n'ai rien fait. Il y a deux ans, j'ai découvert dans ma cave le corps d'une jeune femme. Je me suis senti coupable au point de chercher à savoir qui était cette femme. Peut-être avez-vous encore l'espoir malgré tout ce temps de retrouver votre femme vivante, je me dois de décevoir cet espoir. J'aurais voulu l'aider, mais je n'en ai pas eu l'occasion. Je ne l'ai même pas entendu la ramener ni la violenter, et je ne sais pas combien de temps elle a pu rester dans la cave avant que je ne la découvre. Je ne sais pas ce qu'il fait de ses victimes après les avoir tuées. Je ne sais pas pourquoi c'est à vous entre tous les proches que j'écris cette lettre. J'ai acheté un ordinateur avec internet pour découvrir qui était votre femme et je m'en sers depuis pour connaître toutes ses victimes. Peut-être est-ce à vous que j'ai choisi d'écrire car je ne pourrais pas affronter d'autres, ceux dont j'aurais pu aider les épouses, les filles ou les sœurs. Je me sens coupable et j'écris cette lettre dans l'espoir que vous me pardonniez. Il y a quelques jours, Bruno Derban a quitté ma maison, il a résilié sa location et est parti. Il y a une femme morte dans ma cave, elle s'appelle Cécile Fuguet. Je devrais alerter la police mais cela fait bien trop longtemps que je laisse faire et je ne peux plus m'y résoudre. Je qui obligé de me débarrasser de ce corps, de couvrir l'assassin. J'ai trouvé une médaille en fouillant sa chambre après son départ, j'ai découvert qu'elle appartenait à une jeune femme disparue, sans doute l'une de ses victimes. J'écrirai sûrement au fiancé de cette femme aussi.
Je vous supplie de me croire que je me sens misérable et que je suis profondément désolé.

Edouard Fiernan


Ainsi, comme Geoffrey l'avait deviné, Bruno Derban avait habité chez le vieux et avait violé des femmes, sa femme et sa fille, là-bas en terrorisant Fiernan pour qu'il ne le dénonce pas.
Quel immonde monstre!
Il avait ensuite acheté une maison à proximité pour garder un œil sur le vieux et s'était arrangé pour que Fiernan ne parle pas dans l'intervalle en dissimulant le corps d'une de ses victimes dans sa cave. Et en avait profité pour refaire officiellement surface.
Et le soir où le vieux avait enfin décidé de parler, l'ignoble psychopathe avait mis ses menaces à exécution. Mais apparemment il était arrivé après que Geoffrey soit parti pour une raison ou pour une autre, sans doute avait-il craqué en entendant les révélations du vieux et s'était-il enfui.
Bruno Derban
Geoffrey en restait abasourdi.
Mais il était temps que Bruno Derban paie pour tous ses crimes.
Geoffrey prit son portable, chercha un numéro qu'il nota sur un bout de papier et partit chercher une cabine téléphonique. Lorsqu'il en eut trouvé une, il composa le numéro et attendit.

-Allô? Fit la voix familière dont le propriétaire n'avait en réalité sans doute jamais mis les pieds en Amérique.
-Je sais ce que tu as fait.
-Qui êtes-vous? De quoi parlez-vous?
-Inutile de faire le malin, je suis sûr que tu as la réponse à ces deux questions.


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