Parfum de silence

Pour Maëva


Et me voici, une fois encore en ce lieu. Chaque jour je viens ici, mes pas me portent jusqu'à toi, comme doués d'une vie propre.
Chaque jour je reste là, debout devant toi à te contempler, seul avec toi, avec moi-même, perdu dans mes pensées.
Lorsque je ne suis pas ici avec toi, dès le moment où je te quitte, je n'aspire qu'à faire demi tout, à revenir auprès de toi, je ressens un tel manque que je ne peux pas combler.
Dès la première fois que je t'ai vue, j'ai été séduit, conquis. Je ne peux même imaginer, me souvenir de ce qu'était ma vie avant ce jour.
Peut-être si je t'avais connue avant, tout aurait été très différent, peut-être ne serions nous pas ici ni l'un ni l'autre. Aurait-ce été mieux? Moins bien? Je ne peux le savoir. Je ne peux imaginer que la situation ait pu être différente, seuls toi et moi existons, lorsque je suis avec toi, tout autre chose est évincée de la réalité. Je ne sais pourquoi je viens ici tous les jours, tout comme je ne sais pourquoi tu es là.
Peut-être est-ce le mystère qui t'entoure qui m'attire ainsi, peut-être est-ce l'atmosphère de ce lieu, une atmosphère de solitude, d'abandon et de désolation.
Pourquoi es-tu là? Que t'est-il arrivé? Je pense pouvoir le deviner, mais les raisons qui t'ont poussée à cela me resteront sans doute à jamais cachées.
Tu avais pour toi la jeunesse, la beauté, la santé, le confort, la richesse peut-être. Et surtout tu avais pour toi la vie, l'existence pure et simple, sans doute la meilleure, la plus belle chose qui soit. Quelle ombre dans ce tableau a pu faire tout cela se produire? Peut-être ne t'aimais-tu pas, peut-être te haïssais-tu, peut-être te trouvais-tu laide, peut-être même as-tu souhaité mourir, chaque jour de ta vie pendant bien longtemps, incapable de t'accepter toi-même, incapable de supporter cette vie qui était la tienne mais incapable aussi de franchir le pas, de mettre fin à tout cela. Rêvant jour après jour à une vie meilleure, ou à une tombe anonyme, ne croyant pas la vie faite pour toi. Mais tu n'étais pas laide, quoi que tu aies pu penser de toi, quoi que l'on ait pu t'en dire, moi qui ne te connais pourtant même pas, moi qui ne t'ai même jamais vue, je peux te l'affirmer, et j'ose te l'affirmer: tu n'étais pas laide, tu n'avais aucune raison de ne pas t'aimer, de ne pas croire la vie faite pour toi. Je te l'affirme, j'aurais aimé te connaître, j'aurais aimé que nous puissions réellement être ensemble, j'aurais aimé te voir, te fréquenter, t'aimer même, pourquoi pas?
Je crois que ce que j'aimerais le plus, ce serait simplement connaître ton prénom. Je crois que cela suffirait à nous réunir, à lever le mystère qui t'entoure, toi, jeune adolescente oubliée de tous.
Parfois, quand je te contemple, je crois sentir ton doux parfum, apporté par une brise légère, j'ai parfois l'impression de sentir ta présence à mes côtés, juste derrière mon épaule, ou que le baiser du vent qui caresse la joue est en fait celui de tes lèvres.
J'aimerais parcourir cette distance en apparence si courte qui nous sépare, ces quelques années formant une barrière si infranchissable, j'aimerais tant pouvoir enjamber le temps comme un vulgaire muret, te rejoindre, te prendre dans mes bras, te murmurer que je t'aime, te sauver peut-être que cette vie si haïe, que tu croyais si détestable.
Il m'arrive de te voir dans mes rêves et mes rêveries. Je vois toujours la même image d'une belle jeune fille, dansant pieds nus dans les feuilles mortes, et riant, riant d'un rire pur, une bouffée de lumière et d'oxygène dans un monde gris, terne et étouffant.
Chaque fois je te vois danser dans ces feuilles, à quelques mètres seulement de moi, me jetant des regards qui sont autant d'invitations, mais je ne peux te rejoindre, je ne peux tout simplement m'avancer, je me sens figé, retenant mon souffle par peur de mettre fin à ton bonheur, par peur de te tuer même. Toi, jeune fille riante, une fleur accrochée dans ton abondante chevelure, j'aimerais pourtant tant te rejoindre, t'attraper au vol, te prévenir, te hurler de ne pas faire cela, te retenir. La vie aurait tant eu à nous offrir, nous aurions tant eu à nous offrir, si seulement j'avais pu te rencontrer avant. Mais ce n'est pas le cas, et ce ne sera jamais le cas, il est trop tard à présent pour que nous puissions être un jour réunis. Il m'arrive parfois de croire que tout ça n'a aucun sens, il m'arrive de penser même que je suis fou. Il m'arrive aussi de vouloir mettre fin à tout ça, mettre fin même à ma vie peut-être si je ne peux te rejoindre. Mais en ce cas, qui donc resterait là pour toi? Qui donc viendrait encore te voir alors qu'il n'existe personne, excepté moi, qui semble se souvenir de toi? Je n'ai jamais vu personne à tes côtés, personne qui n'ait jamais pu me parler de toi, personne pour te tenir compagnie en ce lieu lugubre.
Alors je viens, chaque jour de ma vie. J'aimerais pouvoir t'apporter cette fleur que je vois dans tes cheveux, mais je ne parviens pas à en trouver.
Je t'ai amené aujourd'hui une rose. Aimes-tu les roses? Celle-ci est jaune, comme les rayons du soleil qui nimbaient naguère peut-être ta silhouette d'une aura dorée. Peut-être pourras-tu la mettre dans tes cheveux, à côté de l'autre fleur.
Souvent, je ne peux croire que la vie puisse vraiment être ainsi, je ne puis me résoudre à imaginer que nous ne serons jamais réellement réunis, je ne parviens pas à croire qu'un amour aussi immense que celui que je ressens pour toi ne puisse pas surmonter toutes les barrières, si infranchissables paraissent-elles. Un amour tel, à coup sûr devrait pouvoir surmonter le temps et la mort elle même pour nous réunir à jamais, nous deux seuls à exister dans l'univers, liés pour l'éternité d'une passion inextinguible.
Comment pourrait-il en être autrement? Comment donc pourrais-je exister si ce n'était pour te rejoindre? Si la vie a un sens, si ce miracle, le plus beau qui soit, a une signification, alors ce doit être cela: notre réunion éternelle par aucun autre lien que celui d'un amour sincère. Car la vie est faite pour vivre à deux, telle est ma certitude. C'est pour cela, peut-être, que je m'obstine, que je reviens ici chaque jour en toutes saisons, quel que soit le temps, pour toi. Plus le temps passe et plus je vieillis, plus tout cela me semble désespéré. Peut-être est-il insensé de me trouver vieux à mon âge, mais en pensant que tu es toujours adolescente, que tu le seras toujours, c'est effectivement ce que je ressens. L'écart entre nous, le fossé qui nous sépare se creuse un peu plus chaque jour, et pourtant ce fossé temporel qui nous sépare, sera peut-être paradoxalement ce qui nous unira. Un jour peut-être, je pourrai enfin danser avec toi, dans ces feuilles, le sourire aux lèvres et le bonheur emplissant tout mon être. Un jour nous serons enfin ensemble, le soleil nous illuminant, chacun pieds nus avec une fleur dans les cheveux.
Un jour peut-être...
Il me faut à présent partir, te laisser à ton mystère, me détourner de ce rayon de soleil et retourner à mon monde gris et terne. Un jour peut-être je resterai, un jour peut-être tu te dressera devant moi, aussi belle que dans mes rêves tu me prendras la main et nous partirons ensemble, un jour je saurai enfin ton prénom.
Un jour...
Un jour tu te dresseras devant moi, reconnaissant cette erreur que tu as faite, regardant la vie dans les yeux et lui souriant, triomphante de la mort et du temps, profitant de la vie, embrassant l'existence dans toute sa magnificence. Un jour, tous ceux qui sont morts injustement se relèveront, reviendront à la vie pour profiter de ce qui leur a été refusé.
Peut-être est-ce pour cela que je reviens chaque jour. Peut-être incarnes-tu à mes yeux cet espoir insensé, toi douce inconnue dans une tombe anonyme. Peut-être que ce qui m'a séduit est ce mystère, l'absence de nom encore lisible sur la pierre, ton statut de jeune fille anonyme enterrée là comme un cri d'avertissement pour tous ceux qui chaque année meurent de la conviction que l'existence est détestable, comme toi. Peut-être aussi est-ce cette étrange épitaphe, dernier vestige témoignant de ton passage sur terre: "En mémoire d'une jeune demoiselle, adolescente qui ne croyait pas la vie faite pour elle."

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