Projet Renouveau

Du fait de l'invention de plusieurs termes dans le texte, un glossaire est visible en bas de la page.

Jœ Carrou gara sa voiture et coupa le contact en jetant un regard au tableau de bord en soupirant. Il aimait bien cette voiture, la conduite en était agréable et la direction assistée fonctionnait encore, ce qui était de plus en plus rare. Cela lui manquerait. Mais après tout, s’il se mettait à s’attacher à une simple automobile, il n’avait plus qu’à prendre part à l’exode à son tour. À cette pensée il songea à Babylone. Il allait passer chez lui puis il repartirait, avec de la chance il pourrait même reprendre la voiture. Il sortit et pénétra dans l’ancien hôtel particulier où il habitait. En arrivant devant sa porte il fronça les sourcils en voyant une note épinglée dessus à l’aide d’un petit couteau, mais se rasséréna en reconnaissant le style télégraphique et l’écriture inégale de son ami Samuel.

Sans titre

Jœ grimaça. Un fuité déclinant, autant dire qu’il était déjà mort à l’heure actuelle, bien que l’équipement médical des guerroyeurs s’était peut-être arrangé depuis l’époque de Babylone.
Évidemment que ça l’intéressait. Sam l’attendait probablement déjà, et comme les guerroyeurs se moquaient bien d’appareils tels que le téléphone, il n’avait plus qu’à y aller. Babylone devrait attendre un peu plus. Et le moment de calme qu’il avait prévu de prendre aussi. Il s’ouvrit une bière et redescendit les escaliers, la voiture était toujours là, ce qui n’était pas étonnant, il n’était resté en haut que quelques minutes. En démarrant il songea qu’il tenterait la prochaine fois de s’en trouver une avec l’autoradio. Il conduisit jusqu’à Montmartre, là où se trouvait le quartier général des Clés du Néant et retrouva Sam qui l’attendait au milieu des grands escaliers du parc.
– Salut Parleur ! Lança-t-il joyeusement.
Les guerroyeurs raffolaient littéralement de surnoms, aussi quand Jœ, plusieurs années auparavant avait débarqué dans la Zone de Guerre Perpétuelle qui était leur territoire avec l’envie d’en découdre et un vieux colt dont la vétusté avait fait rire tout le monde, son goût pour l’ancienne langue lui avait valu le surnom de Jœ Parleur. Il détailla son ami, un colosse dont les cheveux flamboyants commençaient à s’orner de filaments gris et dont la barbe sale ne cachait qu’en partie les cicatrices qui striaient son visage. L’un de ses bras était plâtré et replié contre sa poitrine. Sam grimaça en suivant le regard de Jœ et précisa:
– C’est ma deuxième blessure notable en six mois, je crois que je commence à vieillir.
– Ça finit par arriver à tout le monde, tu sais.
-Ouais, mais si ça continue je vais rejoindre le compost, et ça me fait pas très envie. T’es venu pour l’info, non ?
– Oui, j’ai eu ta note tout à l’heure.
– Bon. Le fuité a grillé ce matin, mais j’ai noté ses charabisqueries. Viens voir.
Jœ suivit Franck  en jetant un œil au campement qui s’étendait autour de lui dans le parc. Les tentes et cabanes des clés du Néant formaient un véritable village de bric et de broc dont les habitations étaient constituées de morceaux disparates ajustés ensemble et reliés par des toits de toile formant de véritables couloirs couverts entre la plupart des bâtisses. Au fond du parc, la tente de l’infirmerie que Jœ avait connue quelques années auparavant avait fait place à un bâtiment en dur qui devait sans doute être bien plus bénéfique aux blessés et convalescents en hiver. Franck lui fit signe de le suivre jusqu’à l’un des lits à côté duquel se trouvait une vieille chaise et un ancien meuble de télévision faisant office de table de nuit.
– Il avait la cervelle un peu dévissée je crois, le pauvre gars on l’a récupéré chez ces kraplexes de rouflures de Marée de sang, sont cons ceux-là, quand on chope un fuité on le sort on l’encapture pas. Mais c’est des loups ceux-là.
Jœ fronça les sourcils. Les loups étaient le nom donné à des factions qui erraient sans foi ni loi et n’hésitaient pas à attaquer tous ceux qu’ils croisaient que ce soit pour récupérer des affaires ou par pur plaisir. Contrairement aux Guerroyeurs ils n’avaient aucun code, aucun respect pour qui que ce soit. Si une faction de guerroyeurs s’était mise à bafouer leurs principes, il n’était pas étonnant que les autres leur soient tombés dessus.
– Et ça s’est passé comment là-bas ?
C’était juste une excursion pour leur piquer du fourbi, mais du coup on a fondu la moitié de leur groupe. On veut pas de loups ici. Et on a pu récupérer quelques bonnes nécessions, pas mal de petit stuffage. On a eu quatre morts et quelques abîmés.
Sam ramassa un calepin posé sur le meuble de télévision et y jeta un œil:
– Voilà, le « Projet Renouveau ». Tout grinçillant qu’il était il avait l’air d’y tenir à débacrire ce truc. Il avait du mal pourtant, je suis resté longtemps sur c’te chaise à noter des invraisemblités.
– Depuis quand ça t’arrive de rester longtemps assis sans bouger ? Demanda Jœ en haussant les sourcils.
– Depuis que je deviens vieux. Sam eut un regard vers son bras emplâtré. J’ai même songé à quitter depuis deux ou trois temps.
Jœ fut encore plus surpris. Imaginer Samuel Longcoutel quittant les guerroyeurs était comme imaginer le gouvernement de la ville riche au complet débarquant dans le Néant et allant s’installer au jardin d’Éden. De toute évidence s’ils s’étaient affranchis de cette société esclavagiste qui perdurait encore dans la cité prison, ceux qui y avaient vécu assez longtemps pour s’en souvenir ne pouvaient plus échapper à certaines formes de lassitude chronique.
– Et tu irais où ?
– Peut-être au jardin d’Éden, tu sais, pas vraiment comme l’un d’eux mais plutôt comme ceux qui vivent autour et les protègent. Y a plein de vieux guerroyeurs là-bas. Et comme ça je reverrai Babylone, je pense qu’elle en aurait besoin j’ai appris que Pert avait exodé.
– Oui, effectivement. Elle le vit mal, je devais aller la voir justement quand j’ai eu ta lettre.
– Pauvre gosse. Ils sont tarés ces jeunes, je vois pas ce qui leur prend, je retournerai jamais là-bas, moi.
– Ils sont nés dans le Néant, ils n’ont jamais connu la ville riche, alors ils doivent s’imaginer que par certains côtés c’est mieux qu’ici. Les jeunes croient souvent que c’est mieux ailleurs.
– Mais y a pas que des jeunes qui exodent, je pige pas comment ceux qui se sont soulevés peuvent y retourner. Enfin bref, tu trouveras peut-être avec ces notes, si tu dois aller voir Babylone autant pas attendre, dis-lui que je passerai aussi.

Aux prémisses du soulèvement, alors que la tension était à son comble, une gigantesque marche pacifiste s’était formée avançant tranquillement vers le siège du gouvernement. Malgré le travail de sape et de provocation des forces de l’ordre, les manifestants ne s’étaient pas laissés entraînés à la violence et les foules déambulant autour du cortège, armées de toutes sortes d’objets contondants et visiblement prêtes à s’en servir si les choses allaient trop loin avaient dissuadé les dirigeants de recourir à la force armée pour dissiper les pacifistes. C’est ainsi que la marche s’était terminée par une occupation du parc du palais de l’élysée sous les acclamations d’une immense foule massée sur les champs élysées, si dense qu’elle rendait toute circulation impossible.
Contrairement aux précédentes, la manifestation ne s’était pas achevée, la plupart des participants n’ayant déjà plus de domicile où rentrer, et peu de temps après, la famille présidentielle ne s’était plus vu d’autre option que de quitter la place sous les regards amusés et les saluts ironiques d’une foule de gens d’humeur festive. Ce fut la genèse du jardin d’Éden, qui depuis ne bougea plus, colonisant le palais et ses alentours. À présent le parc s’était changé en jardin géant, sous les fenêtres de l’ancien siège du gouvernement s’étendait un grand potager accolé à champ de cannabis, comme un pied de nez à l’ancien régime. Dans la cour du palais un grand feu de joie perpétuellement alimenté symbolisait cette marche, honorant les deux personnes qui avaient péri suite à des tirs de paintball et de grenades fumigènes directement dans la foule avant que le cordon de CRS ne se désagrège devant l’inexorable avance du cortège. Ici la fête continuait perpétuellement, les Édenistes inventant sans cesse de nouveaux jeux, apprenant à qui le voulait à jongler, jouer de la musique ou pratiquer toutes sortes de numéros dans une ambiance bon enfant. 
Ce havre de paix était entouré de campements d’un genre différent nés de l’installation d’anciens guerroyeurs désirant protéger le Jardin des loups et autres agresseurs dénués de morale qui n’auraient hésité à attaquer les pacifistes sans ce cordon dissuasif. Bien que malheureux qu’une telle initiative soit nécessaire, les Édenistes n’en accueillaient pas moins leurs gardiens comme tout visiteur avec un sens de la fraternité faisant enfin honneur à la devise d’un pays disparu. Jœ aimait toujours autant venir ici au milieu des facéties et des amusements d’un peuple insouciant ne connaissant comme loi que celle empruntée à Rabelais « Fais ce que voudra » qui s’étalait en grandes lettres de fleurs plantées au milieu des débris du bitume des champs élysées. Malheureusement, cette fois-là ce n’était pas le plaisir qui l’amenait ici.
Babylone la grande était plutôt petite, ce qui la faisait sembler encore plus misérable prostrée sur la couchette de la cabane où elle avait demandé à rester seule en attendant son ami, le moignon de son bras droit entourant ses jambes recroquevillées. Elle s’était pour l’heure endormie et Jœ s’assit à même le sol en attendant son réveil. Il repensa à sa rencontre avec la jeune fille quelques années auparavant. Babylone, alors âgée d’à peine 14 ans avait débarquée au camp des Clefs du Néant en affirmant qu’elle voulait intégrer le clan. Elle avait vite déchanté puisque dès sa première excursion elle avait eu une blessure au poignet qui s’était assez vite infectée, obligeant Jœ et un jeune guerroyeur, Pert, à procéder à l’amputation. Après cela l’adolescente était restée quelques mois au camp sans plus sortir puis avait fini par repartir avec Pert.
À présent, trois ans plus tard, il l’avait quittée. À peine réveillée pour découvrir Jœ au pied de sa couche, la jeune fille avait fondu en larmes, elle qui même à la perte de son bras avait su résister et faire preuve d’une retenue impressionnante. Elle passa plusieurs heures à sangloter et à se lamenter sur l’épaule du quarantenaire qui fit de son mieux pour la réconforter, sans grand succès malheureusement.
– L’était profond changé, disait-elle entre deux reniflements. Plus lui-même du tout, je le reconnaissais plus et on aurait dit que lui pas plus me reconnaissait. Il a juste exodé comme ça, sans rien m’explainer du tout, c’est Gaët qui m’a dit.
Elle insista longuement sur le changement subit de comportement de Pert, sur son soudain éloignement. Ce n’était pas la première fois que Jœ entendait parler de ce genre de changement incompréhensible.
– Comme si on lui avait recafouillé le gulliver, dit Babylone.
Jœ réfléchit à cette idée en quittant le jardin d’Éden, laissant la jeune fille rendormie, épuisée, aux bons soins de ses camarades et de Sam qui ne tarderait sans doute pas à arriver. Était-il possible que les riches aient trouvé un moyen de laver le cerveau aux Néantiens à distance ? Le motif n’était pas difficile à deviner, Jœ savait parfaitement bien qu’ils cherchaient depuis le Soulèvement à reconquérir leur ancien pays en évitant toute action armée qui aurait pour eux des conséquences désastreuses. Il s’arrêta dans un campement où une télévision fonctionnait pour voir s’il pouvait glaner quelque information intéressante. Des récepteurs de télévision restaient en état de marche un peu partout dans les campements qui prenaient la peine d’en dégoter, captant ainsi les programmes de la ville riche. Certains s’amusaient à regarder les émissions, d’autres encore s’intéressaient plus aux journaux télévisés, en l’occurrence c’était ce que diffusait le poste que Jœ trouva. Le présentateur mentionnait justement la situation des « camps de réfugiés » que le gouvernement avait mis en place pour « accueillir les gens fuyant les régions du pays tombées aux mains des terroristes et toujours actuellement en proie à une violente guerre civile » et expliquait à quel point les réfugiés se présentant aux contrôles sanitaires était systématiquement en état de malnutrition sévère et pour la plupart gravement malades. Lesquels réfugiés étaient admis au compte-goutte du fait de la surpopulation déjà préoccupante du pays et de la crise financière.
– Les frontières, continuait le présentateur, ont dû être renforcées dernièrement du fait de l’afflux toujours croissant de ces réfugiés que nous ne pouvons malheureusement pas accueillir pour la plupart, ainsi que de la violence accrue des dernières attaques contre notre monde libre. En effet, hier encore un commando lourdement armé a tenté de percer les défenses de la porte ouest du cordon de sécurité, causant la mort de quatre gardes et plusieurs blessés. Après les deux attentats à la bombe dont a été victime le cordon ces deux dernières semaines, le gouvernement a donc déclaré que des mesures urgentes devaient être prises pour la sécurité des citoyens. Le chef des terroristes n’a toujours pas pu être identifié.
Bien évidemment, il n’y avait pas plus de chef des terroristes que de terroristes eux-mêmes, si les attaques relatées avaient bien eu lieu il ne s’agissait que d’initiatives isolées de bandes de loups ou de guerroyeurs en proie à l’ennui qui étaient grossies par les médias, de même que « l’afflux toujours croissant » des réfugiés devait en réalité se résumer à une dizaine par mois au grand maximum. En somme les journaux télévisés rabâchaient toujours la même harangue destinée à maintenir le peuple qui avait choisi de rester dans la ville riche sous le contrôle de ses dirigeants. Jœ se détourna de la télévision et l’un des habitants du campement lui tendit un verre de bière artisanale en disant avec un sourire narquois:
– allez, buvons à la violente guerre civile qui nous assassine tous.
La bière était bonne et Jœ resta un peu à discuter avec les membres du campement qui lui confirmèrent que rien de notable n’avait été mentionné à la télévision de la ville riche dernièrement. Mais ce n’était pas vraiment étonnant fit remarquer l’un, puisqu’il était de notoriété publique que les riches avaient envoyé dans le Néant des espions et savaient donc que les Néantiens captaient leurs informations.
Lorsque Jœ quitta le campement, il ne retrouva pas la voiture. Quelqu’un visiblement était parti avec, c’était monnaie courante dans le néant, les voitures appartenaient à tout le monde, bien qu’assez peu s’en servaient encore, la plupart n’en voyant plus vraiment l’utilité. Il en dégota une autre encore pourvue d’essence et dotée de phares en état de marche, car la nuit était tombée depuis déjà quelques heures. Toujours pas d’autoradio, c’était dommage mais peut-être la prochaine en aurait-elle un. Il se perdit un peu, étant sur un itinéraire qu’il ne connaissait pas vraiment, et vit plusieurs rues sur sa droite où traînaient plusieurs carcasses de voitures calcinées, il bifurqua donc à gauche pour s’éloigner de cette zone. C’était là le territoire des loups, les enfilades de voitures brûlées en étaient un indice fiable. Les loups étaient en somme l’illustration de ce que beaucoup avant le Soulèvement imaginaient être l’anarchie: une meute de personnes sans foi ni loi vivant regroupés plus ou moins en clans et ayant pour unique code de conduite la loi du plus fort. S’aventurer sur leur territoire c’était prendre le risque de les croiser et de s’exposer à toute la barbarie dont étaient capables les hommes.
Au bout d’un certain temps d’errance, Jœ finit par retomber dans un quartier plus familier et retrouva le chemin de son appartement. Il gara la voiture au beau milieu de ce qui avait été autrefois la place Armand Carrel, demanda un repas chaud à quelques membres de la communauté qui s’était installée dans l’ancienne Mairie et qui s’occupait de l’approvisionnement du quartier, et rentra chez lui. Entre sa promenade du matin, ses visites aux guerroyeurs et au jardin d’Éden et son arrêt au campement ensuite, la journée avait laissé place à la soirée qui était à son tour passablement entamée. Mais les contraintes de temps n’existaient plus à présent, il se lèverait un peu plus tard le lendemain, c’était tout.

Le lendemain, après un tour en voiture et un certain temps à aider la communauté de l’ancienne mairie, Jœ décida d’essayer d’en savoir plus sur le fameux projet Renouveau. Il prit donc congé de l’homme qu’il aidait, un certain Juan, arrivé dans la communauté depuis quelques semaines, apparemment plus doué pour discuter inlassablement que pour s’occuper de l’approvisionnement en nourriture. Ce n’était pas la première fois que Jœ lui donnait un coup de main et il pensait bien lui avoir raconté quasiment toute sa vie et en avoir appris en retour une bonne partie de la sienne.
Il se mit de nouveau à la recherche d’une voiture, non pas que sa dernière en date ait encore disparu, mais pour là où il allait il voulait un modèle moins courant que ce qu’il utilisait habituellement. Il finit par dénicher une antique Opel Rekord dans un garage fracturé et parvint à la faire démarrer.  S’il voulait en savoir plus il lui faudrait un ordinateur capable d’accéder aux fichiers de la ville riche et il savait qu’il pourrait trouver ça chez son ami Fenk, un original aux passions non moins saugrenues pour la mécanique, le custom et le piratage informatique.

Fenk s’était installé nulle part ailleurs que dans les grandes halles de la Villette, qu’il avait transformées en garage pour entreposer, restaurer, et customiser toutes les voitures rares ou anciennes qu’il trouvait, ou en somme toutes celles qui lui plaisaient. Il s’agissait à la base d’un ancien mécanicien automobile qui avait dû fermer boutique et s’était reconverti dans ce qu’il se plaisait à appeler « un autre genre de mécanique » à savoir l’informatique. Domaine dans lequel il n’avait d’ailleurs pas trouvé plus de travail dans un pays où le chômage n’évoluait que pour battre le nouveau record historique fraîchement établi. Malgré cela, il s’était découvert une passion pour ces deux domaines et lorsque le soulèvement avait eu lieu, il avait donc décidé de s’y adonner pleinement. Il n’avait pas tardé à être rejoint par deux ou trois amoureux de mécanique et par bien plus s’intéressant à l’informatique, et s’amusant notamment à infiltrer par le biais d’une connexion pirate le seul réseau existant encore à proximité : celui de la ville riche.
Jœ réussit à mener son Opel jusqu’au repère de son ami malgré divers manifestations de fatigue du moteur et la gara dans l’ancien parc à présent jonché de débris et carcasses de donneuses pourrissant là après avoir livré leurs derniers organes récupérables. Lorsqu’il pénétré dans le garage, Fenk l’accueillit avec un grand sourire et un mélange d’odeurs d’huiles, d’essence et de tabac froid dont il ne semblait jamais se départir.
– Jœ ! Content de te voir ! Tu as besoin d’une nouvelle voiture ou tu es juste venu me rendre visite ? Ça faisait un moment, tu devrais venir plus souvent.
Fenk parlant aussi vite qu’il gesticulait, Jœ dut attendre une accalmie dans la tirade de son ami pour pouvoir lui répondre:
– En fait j’aurais besoin d’un ordinateur avec un accès à la ville, riche, tu as ça ?
– Ça dépend des fois, de temps en temps ils changent leur système des fois qu’on les pirate, mais on arrive toujours à s’y remettre. Ils nous prennent pour des crétins alors ils font pas des masses de sécurité. La semaine dernière on avait perdu l’accès mais j’ai trois gosses qui se sont mis dessus, ils ont sûrement réussi à tout récupérer, tu veux aller voir les secrets de leur président ? C’est un vrai feuilleton ce truc-là.
– C’est bien des fichiers secrets que je cherche à voir, c’est un ami qui m’a parlé d’un projet qu’aurait le gouvernement.
– Encore un truc pour nous emmerder, ils adorent ça ça leur fout les boules qu’on soit libres et que ça marche pour nous, supportent pas. C’est quoi ton projet ?
– Apparemment ce serait en rapport avec l’Exode.
– Ah oui! Intéressant, ça, j’ai quelques types qui se sont exodés ces trois dernières années, même Quentin ! Tu te souviens de Quentin ? C’tait pas comme ça avant, ils auraient fait un truc pour provoquer l’Exode ? Ça fait peur. Pour les ordinateurs c’est tout au fond sur la galerie.
Jœ jeta un œil dans la direction que lui avait indiquée son ami mais l’endroit était caché à sa vue.
– Merci Fenk. Je t’ai ramené une Opel Rekord pour que tu puisses travailler, je ne sais pas trop si tu en avais déjà.
– Deux, mais pas forcément le même modèle. Je vais aller voir ce que c’est, amuse-toi bien avec tes ordinateurs.
Jœ traversa la Grande Halle en slalomant entre les voitures plus ou moins démontées et les montagnes de pièces et d’outils entassés dans des étagères que Fenk avait récupérées un peu partout. De l’aménagement d’avant l’exode il ne restait que quelques tables reconverties en établis et certaines des bibliothèques qui provenaient d’une librairie autrefois hébergée sous ce toit. Il monta à l’étage que Fenk appelait la galerie et trouva quelques jeunes entre 17 et 25 ans affairés sur des ordinateurs ou en train d’en remonter. De l’autre bout de la Halle, la voix tonitruante de Fenk se fit entendre:
– Lâchez les pcs les mômes, vous allez vous cramer les yeux ! Montrez à Jœ comment faire ce qu’il veut et laissez-le tranquille !
L’un des jeunes gens montra à Jœ un logiciel qu’il décrivit comme un moteur de recherche dans toutes les bases de données de la ville riche, y compris les plus secrètes précisa-t-il avec flegme, puis ils descendirent tous rejoindre Fenk qui leur criait de venir l’aider à désosser l’Opel que Jœ leur avait amenée; manifestement il en possédait déjà une du même modèle.
Désormais au calme, séparé des autres par plus de 150 mètres de voitures restaurées et customisées parquées les unes derrière les autres, Jœ commença à taper les mots « Projet Renouveau » dans la barre de recherche. Au bout d’un court laps de temps, le logiciel lui sortit un unique résultat intitulé « Projet de Suppression de la Sécession Renouveau – Secret défense ». Il s’agissait d’un rapport décrivant le projet que Jœ se mit aussitôt à lire.

Le Projet de Suppression de la Sécession Renouveau semble aujourd’hui la meilleure réponse possible à la révolte survenue du 20 avril au 18 août 2041 à l’origine de la sécession d’une grande partie du pays.  Il s’agit d’un moyen de venir à bout des dissidents sans déclencher une action ouverte débouchant sur une guerre qui aurait des effets néfastes pour notre régime démocratique. Le PSSR cible les individus et pour cette raison il s’agit d’une méthode d’une lenteur extrême mais tout à fait sûre. Il est constitué de deux étapes. Premièrement, un agent infiltré dans la zone ennemie est chargé de recueillir un maximum d’informations sur les individus qu’il est amené à fréquenté et de les transmettre au service de sécurité du gouvernement. La mission peut durer jusqu’à plusieurs semaines du fait de l’importance de ne pas attirer les soupçons. L’agent est doté d’une caméra cachée transmettant les images capturées à une antenne prévue à cet effet de manière à pouvoir étudier le comportement et la physionomie de ses interlocuteurs et ce afin de la reproduire. Il est aussi pourvu de puces traçantes qu’il inoculera à aux cibles en la faisant passer dans leur nourriture ou par un autre biais.
La deuxième étape est la création d’un simulacre de l’individu ciblé sur la base d’un androïde de type 111, encore au stade expérimental mais dont les tests s’avèrent concluants. Ces androïdes sont le fruit des technologies les plus poussées qui permettent de les rendre extrêmement réalistes et de leur programmer une personnalité ainsi qu’une reproduction d’un système de pensée rudimentaire mais suffisant pour donner le change. Ces simulacres auront pour mission de trouver l’individu ciblé et de l’abattre en usant d’une arme portative à dispersion moléculaire mise au point récemment par les services d’ingénierie militaire puis de retourner à  la base en lieu et place de la cible afin d’être considéré par les dissidents comme un participant à un phénomène de simple migration vers notre État et ainsi de légitimer sa disparition.
Le système de pensée rudimentaire utilisé afin de permettre au simulacre d’interagir de façon réaliste avec les dissidents risquant d’induire une possibilité de désobéissance de l’androïde, les instigateurs du projet préconisent de ne pas révéler à l’automate la réelle nature de sa mission mais de lui laisser penser que les cibles sont d’anciens androïdes d’un modèle précédent trop instable s’étant persuadés suite à une erreur logicielle qu’ils étaient en fait de réels êtres humains et sont du fait de leur volonté à préserver cette illusion un danger pour eux comme pour les autres qui doit être stoppé. De cette manière, le simulacre sera poussé à accomplir sa mission sans être tenté de révéler au camp ennemi sa véritable nature ou son but. Le projet devrait pouvoir être mis en place rapidement en cas d’approbation du gouvernement en utilisant un nombre limité d’automates dont les identités seraient renouvelées après chaque mission et permettre d’affaiblir grandement les forces dissidentes sans attirer leurs soupçons.

La stupeur de Jœ augmenta au fur et à mesure qu’il lisait. Le document était anonyme et non daté mais il était prêt à parier qu’il remontait juste avant le début de l’Exode. Si cela était vrai, alors le projet avait été commencé depuis déjà quelques années et tous ceux qui décidaient de s’exoder de manière incompréhensible en avaient en fait été victimes. Jœ frissonna lorsque ses yeux retombèrent sur les mots « dispersion moléculaire ». La ville riche avait réussi à créer une arme qui désintégrait tout bonnement la matière, l’idéal pour ne pas laisser de trace. Il suffisait que le simulacre fasse bien attention à rencontrer sa cible seul.
Il tapa PSSR dans la barre de recherche afin de voir s’il existait quoi que ce soit d’autre en rapport avec le projet et tomba sur un fichier vidéo intitulé « PSSR: mise en service d’un androïde – Secret défense » accompagné d’une fiche détaillant la personnalité, les habitudes et les fréquentations d’un certain John Milnin.
La vidéo était centrée sur un homme endormi dans un fauteuil à côté duquel un panneau de contrôle truffé de boutons en tous genres retenait l’attention d’un scientifique en blouse. Le scientifique actionna l’un des boutons et l’homme du fauteuil ouvrit les yeux. Une voix retentit de derrière la caméra:
– Qui êtes-vous ?
– Je suis un androïde type automate 111, et je m’appelle John Milnin, répondit l’homme.
– Savez-vous quelle mission vous devez mener ?
L’androïde jeta un regard circulaire avant de répondre:
– Je dois m’infiltrer dans une zone appelée le néant peuplée d’androïdes d’un modèle antérieur dysfonctionnel mis au rebut. Je dois trouver là-bas le modèle défectueux appelé John Milnin et le détruire. Je dois ensuite revenir ici afin de reprendre service en tant que John Milnin. À partir du moment où j’entrerai dans la zone appelée le néant, je ne dois laisser personne découvrir ma nature ou mon but sous peine d’échec de ma mission. Je dois passer pour la version antérieure de John Milnin que je détruirai.
– Avez-vous des questions concernant votre mission ?
– Aucune. Trancha l’androïde d’un ton neutre.
Le scientifique apparaissant dans le cadre qui s’affairait autour de ses boutons se retourna vers la caméra et fit un signe positif, puis la vidéo prit fin devant un Jœ absolument médusé.
Il resta à réfléchir un moment, scotché à sa chaise, entendant de l’autre bout du hangar les bruits du démontage de la voiture. Si tout cela était réellement en train de se produire, comment savoir avant qu’il ne soit trop tard si l’on affaire à quelqu’un que l’on connaissait ou à son double synthétique ? Comment enrayer le processus sans déclencher une panique monstrueuse qui pousserait les néantiens à se méfier de tout le monde ? Une panique qui viendrait à bout du Néant aussi bien que le projet renouveau en lui-même. Et s’il s’agissait là d’un canular précisément censé propager la démence et la paranoïa parmi la population ? L’homme qui avait parlé du projet aux guerroyeurs avait pu être envoyé à dessein, avoir pour but de colporter cette rumeur un peu partout jusqu’à ce que les gens s’entretuent, persuadés d’avoir affaire à des simulacres. Les fichiers qu’il venait de voir auraient pu de même avoir été créés intentionnellement, il était après tout probable que le gouvernement de la ville riche soit au courant que son système était infiltré. Il repensa à Babylone disant que Pert se comportait comme si on lui avait recafouillé le gulliver et à Juan qui lui posait toutes sortes de questions sur lui, à qui il avait raconté une bonne partie de sa vie et qui s’occupait de l’approvisionnement en nourriture du quartier. Puces traçantes qu’il inoculera aux cibles en la faisant passer dans leur nourriture se remémora-t-il. De la pure Science-fiction. Était-il réellement possible que des robots se promènent dans le Néant, tuant des gens et usurpant leur identité ?
Il fut tiré de ses pensées par un bruit de pas arrivant derrière lui.


La cible était droit devant lui, de dos, apparemment absorbée dans ses pensées. À l’autre bout de la bâtisse, d’autres unités s’occupaient de façon indéfinie, elles ne semblaient pas s’approcher. Quand la cible se retourna, une expression d’effroi se peignit sur ses traits dans la demi-seconde avant que l’impulsion électrique ne l’atteigne et ne la mette hors-circuit.  Il rangea prestement le fusil à impulsion puis déshabilla tout aussi prestement la cible afin d’échanger ses vêtements avec elle, après quoi il éteignit l’ordinateur qu’elle était en train d’utiliser. Cela fait, il désintégra la carcasse et descendit de la galerie, prit la voiture la plus proche de lui et s’en alla. Sa mission était presque accomplie, l’ancien Jœ Carrou n’existait plus. Il lui restait juste à aller voir des unités avec qui il avait été en relation pour leur faire part de sa nouvelle destination.

 

Glossaire 

 

Avoir la cervelle dévissée : Avoir perdu la raison

Charabisqueries : Charabia, discours sans queue ni tête, fantaisies. Synonyme d’invraisemblités

Débacrire : décrire, expliquer

Déclinant : agonisant, synonyme de grinçillant.

Encapturer : faire prisonier

Exode : Phénomène de migration de masse de néantiens vers la ville riche, assez nouveau à la cause encore inexpliquée.

Exoder : Prendre part à l’Exode, partir vers la ville riche.

Explainer : Expliquer.

Fondre un groupe de personnes, d’animaux, une certaine quantité d’objets :Décimer pour des personnes ou animaux, détruire ou consommer pour des objets.

Fuité : Personne s’étant enfuie de la ville riche pour rejoindre le Néant

Griller : mourir

Grinçillant : agonisant, synonyme de déclinant.

Guerroyeurs : Fraction de la population établie tout autour de la ville riche ayant un certain goût pour la bagarre ayant décidé de s’y livrer. Répartis en différents camps hostiles les uns aux autres mais agissant selon un code d’honneur commun.

Gulliver : Cerveau (emprunté au parler Nadsat d’orange mécanique bien entendu)

Invraisemblités : Charabia, discours sans queue ni tête, fantaisies. Synonyme de charabisqueries

Kraplexe : insulte en vogue, sans véritable signification mais connotée d’un profond mépris et d’une grande répugnance.

Néant : Territoire sans dirigeant d’aucune sorte ni monnaie issu du soulèvement dont les habitants vivent principalement sur la base de l’entraide pour la plupart malgré l’existence de groupes tels que les loups.

Néantiens : habitants du Néant.

Nécessions : Objets utiles répondant à des besoins non négligeables

Recafouiller : trafiquer, changer du tout au tout.

Rejoindre le compost : mourir, n’est-ce pas évident ?

Rouflure : Insulte, similaire à raclure ou vermine

Soulèvement : Révolution de la population contre l’état due à un ras-le-bol général de la crise économique incessante et des politiques faisant primer l’argent, ayant eu pour conséquence la chute du système capitaliste et la naissance du Néant.

Stuffage : menus objets d’utilité moindre, broutilles.

Ville riche : Véritable État plus que ville, reste de l’État français actuel.

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