Rêve perdu

-Tu sais, je commence vraiment à douter qu'on la trouve un jour, ta cité! Lança une voix agaçante dans le dos de Fralian. Il coupa à la machette une liane qui lui barrait le passage avant de répondre un peu plus hargneusement qu'il l'aurait voulu:
-Tu as toujours douté qu'on la trouve!
-C'est sûr, mais j'en doute de plus en plus, rétorqua Thaum en donnant à son tour un coup de couteau rageur dans une liane.
-De toutes façons on a plus le choix, éluda Fralian avec humeur. Il faut qu'on la trouve et que ses habitants nous accueillent.

Des éternités auparavant, du moins c'est ce qu'il paraissait aux yeux de Thaum, son amie Luse avait reçu une lettre. La lettre venait d'un ancien ami à elle, ayant grandi dans la même communauté et qui n'en était pas parti contrairement à la jeune femme. Elle consistait en fait en une courte note propre à aiguiser la curiosité exacerbée de l'archéologue en évoquant vaguement une découverte cruciale ayant donné naissance à un projet susceptible de faire faire un bond capital à cette science. Cette lettre aux yeux de Thaum avait surtout déclenché une catastrophe qui commença pourtant par un simple échange de lettre, sous sa pression, pour tenter d'en savoir plus au sujet de cette découverte. Thaum étant d'un naturel très méfiant, l'ami en question avait finalement concédé à ce que Luse l'amène mais il avait obstinément refusé de livrer la moindre information supplémentaire.
C'est ainsi que trois jours plus tard, le couple s'était retrouvé en face de ce géant charismatique en compagnie de sept autres chercheurs enthousiastes que le charme de Fralian semblait déjà avoir conquis. Une fois l'assemblée réunie, l'homme prit un air de conspirateur et leur fit tous jurer le silence, un à un. Puis il se redressa de toute sa taille et annonça d'une voix claire et forte qu'il avait trouvé le moyen d'accéder à une antique cité, aux origines perdues dans les méandres de l'histoire. Cette découverte cruciale avait eu lieu d'une manière des plus banales: en démolissant un mur pour agrandir une pièce de sa maison familiale Fralian avait découvert un très vieux coffre emmuré là par l'un de ces ancêtres coffre qui contenait des plans décrivant une architecture inconnue et qui mis bout à bout donnaient le plan complet d'une cité tout aussi inconnue. Un autre papier décrivait le chemin pour se rendre à cette fabuleuse cité, et un autre encore, plus intéressant même que les autres, était un témoignage de l'ancêtre décrivant la ville et ses habitants. Au fur et à mesure de ses explications, les invités étaient de plus en plus excités. Seul Thaum resta pragmatique et eut un petit sourire amer lorsque Fralian précisa que malheureusement vu l'âge et l'état des documents, il lui avait été impossible de les apporter, qu'il avait dû les mettre en sûreté et n'avait donc amené avec lui que des reproductions minutieuses qu'il avait consciencieusement établies d'après les originaux. Thaum se déclara aussitôt sceptique tant qu'il n'aurait pas vu la carte originale mais il fut bien le seul. Les autres étaient tout autant subjugués par les propos de Fralian que par son charisme.

*
* *

-À quoi tu penses? Demanda Fralian.
-Je me rappelle ton baratin pour nous convaincre de te suivre dans cette folie, grogna Thaum.
-Si tu n'as vraiment jamais cru à l'existence de cette cité, pourquoi es-tu venu?
-Parce que Luse venait. Je vivais avec elle, je l'aimais... Quand tu as annoncé que tu voulais mener une expédition pour trouver ta cité et qu'elle a tenu à participer, je suis venu aussi, j'avais peur pour elle. Le regard de Thaum s'assombrit tandis qu'il marquait une pause. Je voulais la protéger, ajouta-t-il.
Fralian n'ajouta rien, il se retourna sur sa couche pour laisser Thaum à ses regrets. Face à lui, Dween dormait déjà, exténuée. Thaum rajusta sa couverture et ferma les yeux. Plus un mot ne fut échangé, Tunys veillait silencieusement sur le campement maussade.

Fralian se trouvait dans un endroit baigné d'une lumière douce, il se tenait parmi les arbres, juste à la lisière d'une forêt, et devant lui s'étendait une multitude de structures telles qu'il n'en avait jamais vues. L'architecture de cet ensemble aux couleurs bigarrées lui était parfaitement inconnue, des bâtiments arrondis, certains d'une hauteur vertigineuse formaient de grandes haies d'honneur autour du chemin pavé qui s'ouvrait devant lui. Chaque bâtiment était d'une couleur différente des autres, l'ensemble faisant penser à de grandes fleurs bariolées, et doté de hautes portes à l'air massives qui étaient pour la plupart ouvertes. C'était de là que provenait la lumière douce qui semblait émaner des murs même et offrait un contraste saisissant avec le ciel noir parsemé d'étoiles qu'il apercevait au-dessus de cette magnifique vision. L'endroit le faisait penser à une ville mais une ville d'une race qui serait de très loin plus avancée technologiquement que l'espèce humaine. Tout lui semblait merveilleux.
Fralian tourna la tête et se retrouva soudain face à la créature la plus belle qu'il eut jamais vue. C'était une femme, humaine incontestablement, et pourtant si différente des femmes qu'il connaissait. Elle était nimbée comme le reste de la cité d'une aura lumineuse dont Fralian sentait la chaleur le caresser. Voyant qu'il la regardait, elle lui sourit et lui dit:
-Je suis heureuse de te voir enfin, Fralian, je t'attendais depuis très longtemps.
Sa voix était haute, claire, mélodieuse. Elle évoqua à Fralian une voix de chanteuse. D'ailleurs si elle était chanteuse, cette demoiselle devait conquérir sans mal son public. Elle semblait très jeune, pas encore une vingtaine d'années, quasiment encore une adolescente. Ses yeux noisette reflétaient un charme capable de faire fondre n'importe qui et étaient si grands et limpides que Fralian crut un instant pouvoir s'y noyer avec délice. Son visage et sa peau ne semblaient pas avoir le moindre défaut, comme si la vie l'avait toujours préservée au plus haut point, ses lèvres étaient très rouges et tendues en un sourire enjôleur qui montrait ses dents parfaites, très blanches. Elle était presque aussi grande que lui, de loin la plus grande femme qu'il ait jamais vue, mais malgré cela il était évident que les portes des bâtiments n'avaient pas été conçues pour elle, Fralian estima qu'elle aurait du mal à toucher le haut des portes de ses bras tendus en se mettant sur la pointe des pieds. Elle possédait une longue cascade de cheveux d'une couleur qu'il n'avait jamais vue, presque cuivrée, reflétant l'éclat qui semblait provenir de l'air lui-même. Elle était vêtue d'une simple tunique légère sous laquelle les courbes de son corps semblaient à la mesure de sa beauté et Fralian réalisa que la température dans la cité était idéale et que lui-même était couvert bien plus que nécessaire. Il ôta son manteau de fourrure et le posa à terre alors que l'apparition lui disait de son adorable voix:
-Je m'appelle serena.
Avant d'avoir pu relever les yeux pour la contempler de nouveau, il se réveilla.

Fralian s'habilla, maussade, sous l'œil de Tunys qui montait encore la garde. Thaum et Dween, les seuls autres survivants de l'expédition, dormaient encore.
-À part si tu comptes atteindre ta cité avant ce soir il va falloir que l'on trouve à manger aujourd'hui, dit Tunys à Fralian.
-Vous pourriez prendre ma défense au moins quand je dois subir ses remarques, rétorqua Fralian en désignant la silhouette allongée de Thaum.
-Désolé mon vieux, mais il n'est pas le seul dont l'espoir faiblit. Et Dween que je sache ne prend jamais part à une discussion qui ne la concerne pas, encore moins pour prendre le parti de l'un des protagonistes. Et puis si l'on se mettait tous sur son dos, il craquerait probablement. Il le cache plutôt bien alors je ne sais trop si tu l'as remarqué mais il est à bout depuis la mort de Luse, si il n'a pas suivi l'exemple d'Onémium c'est simplement parce qu'il n'a de toutes façons plus d'espoir.
-Peut-être que Luse n'est pas morte, protesta Fralian sans grande conviction.
-Tu sais très bien qu'il n'y a aucune chance qu'elle ait survécu, répliqua Tunys sur son ton réservé. Et Thaum t'en tient pour responsable. Il continuera à considérer toute cette expédition comme un canular dément de ta part tant qu'il n'aura pas vu les documents originaux.
-Ces documents ont sans doute plus d'un siècle, ils étaient bien trop fragiles pour que je les emmène! S'insurgea Fralian. Et il a comme preuve le témoignage de mon ancêtre, celui que j'ai lu à haute voix! Je ne l'ai pas forcé à venir.
-Tu n'as lu là encore qu'une reproduction. En fait je comprends son point de vue, après tout tu n'as fourni aucune preuve de la véracité de tes propos, tu t'es justifié uniquement par la foi dans cet ancêtre dont tu ignores même l'identité.
-C'est évident! S'exclama Fralian d'un ton qui contrastait énormément avec le calme de son interlocuteur. Je ne connais pas plus que qui que ce soit mon arbre généalogique, enfin, c'est précisément notre travail de tenter de retrouver le passé, de savoir ce qu'il y avait avant ces deux siècles depuis lesquels nous conservons des bribes de l'histoire! C'est pour ça qu'on est là, pour ça qu'on va à cette cité! D'après mon ancêtre il s'agirait du dernier vestige d'une civilisation bien plus ancienne que la nôtre, vivant bien avant la période historique que nous connaissons et pourtant incroyablement plus avancée! Un lien vers le passé de notre planète!
-Je le sais. Ce n'est pas moi qui ne te crois pas mais Thaum. Et il lui faut un bouc émissaire pour rejeter la culpabilité de la mort de Luse. Tu te souviens qu'il t'a dit hier qu'il était venu pour la protéger? Quant à moi je suis certes féru d'histoire mais je suis aussi chasseur. Et nous devrions mettre ces talents-ci à profit dès aujourd'hui si nous ne voulons pas manquer de nourriture.
Tunys se leva, mettant fin au dialogue. Nettement plus petit et trapu que Fralian, il avait un visage buriné par les expéditions de chasse qu'il menait dans sa jeunesse. Avec ses trente-deux ans, il était de loin le plus vieux membre de l'expédition même à son origine, encore un détail qui soulignait la folie de leur entreprise. Lui seul avait de l'expérience dans le domaine de la survie dans la nature, et cette expérience était même plutôt limitée. Il commençait à douter sérieusement d'atteindre sa trente-troisième année car sur les dix membres du groupe de départ ils n'étaient plus que quatre survivants et si Fralian semblait encore conscient dans leurs chances de succès, il était le seul. Dween, qui s'était réveillée pendant la discussion et était patiemment restée assise en silence en attendant la fin du débat se releva et s'habilla. Elle monterait la garde pendant que les deux hommes iraient chasser. Tunys jeta un coup d'œil à Thaum qui dormait toujours en ramassant une arbalète pendant que Fralian sélectionnait les carreaux les mieux aiguisées. Il pensa à ce que Thaum lui avait dit alors qu'ils se relayaient pour monter la garde: que la perte de leurs armes à feu lui semblait plus affreuse encore lorsqu'il devait monter la garde seul au milieu de la nuit. Désormais, ils n'avaient plus que deux arbalètes trois arcs et quelques armes de corps à corps, des machettes, couteaux de chasse et le vieux cimeterre qui ne quittait jamais la ceinture de Thaum sauf en cas de réelle nécessité. (Et lors du seul cas de réelle nécessité auquel il avait été confronté, il s'était enfui comme tous les autres, provoquant la mort à peu près certaine de sa fiancée).
-Il faudra aussi trouver de l'eau, dit Fralian en considérant les quatre gourdes presque vides.

* *
*

Selon le témoignage qu'avait trouvé Fralian, cette cité incroyable perdue dans la grande forêt n'avait rien à voir avec quoi que ce soit qui fut connu dans l'histoire. L'auteur certifiait s'y être rendu lui-même et, s'il ne donnait presque aucune information sur son voyage, il décrivait longuement l'architecture qui comme l'attestait les plans ne ressemblait aucunement à celle des villes des hommes et les rues et les bâtiments immaculés, flambants neufs malgré l'impression d'ancienneté que dégageait le site. Il dépeignait la race de géants qui y vivait et dont les seules différences avec les humains semblaient être leur taille, leur technologie si avancée et les étranges couleurs de leurs chevelures. Il expliquait comment ces géants avaient inventées des choses dépassant de loin les rêves des hommes les plus ambitieux, permettant à leur cité d'être continuellement baignée d'une douce lumière, de bénéficier d'un climat qui à défaut d'être naturel semblait idéal. Ces géants se déplaçaient tous à pied ou en vélo, et pour les distances plus longues ils avaient tout simplement des machines qui les transportaient instantanément et sans effort à l'endroit souhaité. Tous les murs étaient recouverts de myriades de fleurs de toutes sortes, aussi accueillantes que les autochtones amicaux qui l'avaient hébergé. C'était cette vision idyllique qui avait vraiment convaincu les jeunes chercheurs de partir dans la folle expédition que leur proposait Fralian.

Fralian aperçut la lumière avant d'arriver à l'orée de la forêt, avant même que le spectacle de la cité ne s'offre à lui. Lorsqu'il déboucha d'entre les arbres, serena était déjà là à l'attendre, aussi resplendissante que dans ses plus beaux rêves. Cela faisait si longtemps qu'il cherchait cette cité! serena lui fit un merveilleux sourire, prit sa main et l'entraîna aussitôt vers la cité d'un pas si léger et rapide que Fralian dut courir pour la suivre. Il s'aperçut très vite que lui aussi courait incroyablement légèrement, ses pieds foulant le sol fiat d'une matière noire inconnue et lisse qui contrastait incroyablement avec les rues en terre battues et cailloux patinés par les passages successifs qu'il arpentait dans les villages qu'il connaissait. Mais son émerveillement s'accrut encore considérablement en arrivant à la cité elle-même. La comparaison qu'il avait fait des bâtiments avec de grandes fleurs bariolées était tombée étonnamment juste, se dit-il en contemplant les murs couverts de myriades de fleurs de tous genres et de toutes couleurs. Les rues qu'il croyait avoir vues vides étaient à présent remplies de monde, de géants dont les plus petits, hommes comme femmes semblaient faire plus d'une tête de plus que Fralian. Les plus grands, quant à eux devaient être obligés de se baisser pour passer les portes si hautes qu'elles fussent.
Éberlué, Fralian demanda à sa compagne:
-Est-ce ton peuple, serena? Est-ce ta cité?
-Oui, Fralian. Tous ceux que tu vois ici sont mon peuple et tout ce que tu vois est à nous. À nous tous.
Tout en disant cela, serena fit un demi-tour sur elle-même en écartant les bras comme pour englober tout ce qui les entourait. À leur gauche, un petit groupe de quatre géants discutait et plaisantait, un sourire aux lèvres; à leur droite un couple s'embrassait avec allégresse. Tout ici respirait la paix et le bonheur, tous ces gens étaient magnifiques, aucun visage n'était marqué par la rudesse de la vie, le travail, la maladie, la souffrance ou simplement quelque souci quotidien. Fralian vit un jeune homme pénétrer dans une grande boule de verre posée au coin d'un bâtiment et disparaître dans une douce lumière bleue.
-Vois! Dit serena en désignant la boule de verre, ce sont ici les seuls moyens de se déplacer à part nos propres pieds. Le jeune homme que tu as vu se trouve à présent à l'endroit où il souhaitait aller et rien n'abîme le sol que nous foulons.
-Mais pourquoi tous ces gens sont-ils si grands? S'étonna Fralian.
serena laissa échapper un rire haut et clair, un rire qui sembla illuminer encore plus la cité bien que cela paraissait impossible.
-Ils ne sont pas grands, c'est moi qui suis incroyablement petite. Il est très rare chez nous que quelqu'un fasse ma taille. Je suis une naine!
-Non, ce n'est pas vrai! S'écria Fralian, soudain terrifié. Tu es grande!
Il lui semblait que la déclaration de la jeune femme tentait de s'insinuer dans son esprit, de faire éclore une vérité insoutenable qui l'éloignerait irrémédiablement de cette cité merveilleuse, de cette race de géant à laquelle il souhaitait appartenir de tout son cœur.
Et ce fut ce qui se produisit. Fralian se réveilla.

Une semaine environ après le départ de leur expédition, le groupe avait pris de l'avance sur son itinéraire prévu. Ce début de voyage s'était passé sans incident et un semblant de routine commençait même à se forger. L'enthousiasme des jeunes gens restait haut et seul Thaum continuait à considérer qu'ils étaient tous d’une inconscience qui confinait à la folie. Il avait toutefois tenu à accompagner l'expédition, refusant de laisser partir seule son amie et ne parvenant pas à la faire changer d'avis. Dans la troupe, seul Tunys était âgé de plus de 25 ans et avait quelques rudiments de la vie hors des villages, ce qui restait loin de l'expérience de la survie dans la grande forêt septentrionale, territoire quasi inexploré où aucun des jeunes gens n'avait encore jamais mis les pieds. Le groupe avait beau être plutôt bien armé pour ce qu'en savait Thaum, personne d'autre que Tunys ne savait réellement se servir des trois fusils de chasse à double canon, des cinq arbalètes légères ou de la petite mitraillette qui constituait leur meilleur arme. Dween savait à peu près tirer à l’arc et avait donc eu droit au plus performant des six arcs du groupe, mais à part cela les seules armes dont ils savaient se servir à peu près correctement étaient les machettes dont chacun était pourvu et les longs couteaux aux lames affûtées d’une trentaine de centimètres, si jamais ils avaient l’occasion de les sortir du sac d’armes de rechange, ce qui en cas de besoin n’était pas certain. Thaum avait tenu à conserver à sa ceinture l’antique cimeterre familial, mais il n’avait jamais vraiment eu la nécessité de s’en servir et ignorait s’il saurait le manier au moment critique.
Le voyage étant supposé durer deux mois, Fralian et Wydan étaient tous deux chargés d’un lourd sac de nourriture, en grande partie de la viande salée et des légumes secs. Thaum transportait trois tentes, il avait protesté contre l’idée des tentes qui lui paraissaient un luxe bien plus encombrant qu’utile, mais n’avait là encore pas eu gain de cause. Il tenait dans ses mains un fusil et sa machette était suspendue à son poignet. Même si la possession d’un fusil rendait de l’avis de tous son cimeterre superflu, il avait catégoriquement refusé de le ranger dans le sac d’armes confié à Tunys. Dween avait une tente sur le dos, ainsi qu’un carquois pour approvisionner son arc, Kahine était chargée de plusieurs bâtons enduits de goudron prêts à être allumés et transportait deux tentes. Elle était armée d’une arbalète, laquelle entre ses mains était aussi inoffensive qu’un bâton qui aurait servi de fusil à l’imagination d’un enfant, mais tenait fermement sa machette, nettement plus redoutable en considérant la carrure de la jeune femme plus impressionnante que celles de certains hommes du groupe. Luse, beaucoup plus chétive, ne portait qu’une tente et tenait à deux mains son arbalète, sa machette était suspendue à son poignet comme celle de son compagnon. Solly, un colosse presque aussi grand que Fralian et nettement plus musclé était celui qui avait la plus lourde charge. Il transportait lui aussi deux tentes, mais également deux grandes casseroles de fonte utilisées pour préparer les repas, la trousse de secours principale (bien que chacun ait été équipé d’un petit nécessaire de premiers soins), tout un matériel pour allumer un feu et surtout l’un des biens les plus précieux avec la mitraillette : trois lampes torches fonctionnant à l’électricité. Il était lui aussi armé d’une arbalète. Permun ne portait rien d’autre que son arc car il avait pour le moment le rôle de l’éclaireur qui changeait chaque jour et était distribué entre lui, Tunys, Thaum, Fralian et Wydan. Onémium, relativement chétif, se contentait de transporter des vêtements de rechange et des sacs de couchage en prévision de la baisse de température qui devrait logiquement avoir lieu comme le groupe remontait vers le nord. Il manipulait précautionneusement une arbalète dont tous le savaient incapable de se servir pour l’avoir vu rater lamentablement une tentative de tir sur cible avant le départ et restait dans le sillon de Solly, à proximité de la trousse de secours car il était celui ayant le plus de connaissances médicales, ce qui ne pesait pas très lourd. Tunys s’était approprié la mitraillette, Fralian le deuxième fusil, le troisième étant rangé en cas de nécessité, tout comme la dernière arbalète. Chacun avait une boussole, mais le groupe n’avait aucun moyen de communication avec l’extérieur, ce qui était d’ailleurs superflu : tout oiseau messager aurait mis bien trop de temps à délivrer son message pour être vraiment utile.

*
* *

-Depuis combien de temps penses-tu qu’on est dans cette forêt ? Demanda Dween à Tunys qui ne parvenait pas à trouver le sommeil.
-Je dirais environ deux mois et demie, mais je n’ai pas eu l’occasion de tenir le compte des jours.
-C’est à cause de cette horrible grotte. Fralian nous avait assuré que c’était un raccourci. D’ailleurs, j’ai vérifié sur sa carte, ce devait bien en être un. En définitive c’est surtout notre nombre que cela a raccourci.
Tunys jeta un coup d’œil au géant endormi et murmura :
-Je ne crois plus ce que dit Fralian. En fait, si j’avais encore le moindre espoir de pouvoir retrouver un village, de retourner chez moi, je pense que je suivrais l’exemple d’Onémium. Mais si j’essayais il m’arriverait ce qui n’a pas dû manquer de lui arriver.
-Tu ne penses donc pas qu’il ait réussi ?
-Aucune chance. Fralian est toujours perdu, il nous a annoncé le contraire pour nous rassurer. Il ne prête plus vraiment d’attention à sa carte, c’est qu’il ne parvient plus du tout à se repérer dessus. Et lorsqu’Onémium nous a quittés il avait complètement perdu les pédales, de plus cela faisait plus d’un mois que nous étions dans cette jungle. Je pense qu’il est mort quelque part, laissant la mitraillette en proie à la rouille. Je comprends qu’il ait voulu rentrer à tout prix, qu’il ait souhaité mettre toutes les chances de son côté, mais je regrette qu’il ait eu la présence d’esprit d’emporter notre meilleure arme plutôt qu’un simple fusil.
-Et qu’est-ce que tu crois qu’il va nous arriver ?
-À moins qu’un miracle se produise et que l’on ne trouve cette fameuse cité dans moins d’un mois, nous allons tout simplement mourir. Déclara Tunys calmement malgré son air sombre
-Tu comptes attendre la mort patiemment comme ça ?
-Je ne me vois pas d’autre choix. Et puis cela pourrait être pire, après tout mourir avec le loisir de contempler une jeune et jolie femme peut être une belle mort.
Dween eut un léger sourire teinté de tristesse :
-Essaie de dormir, dit-elle. La jolie femme est de garde jusqu’à la moitié de la nuit et restera donc insensible à tes compliments ce soir. Mais je t’accorderai au moins le privilège de te réveiller moi-même pour ton tour de garde.
Tunys mit encore quelque temps à s’endormir malgré le calme du campement. Dween ne le réveilla pas et lorsqu’il sortit du sommeil au matin, il ne restait d’elle qu’une flaque de sang, trois doigts et les débris de l’arbalète qu’elle avait à la main la nuit précédente. Fralian, debout à côté des cendres du feu regardait le campement sans un mot. Le corps et l’arc de la jeune femme restèrent introuvables. Le dernier sac à provisions avait été éventré et vidé. Aucun des trois dormeurs n’avait été dérangé.

Lorsque Fralian se retrouva face à la cité en débouchant de l’orée de la forêt cette fois-là, il était seul. serena n’était pas en vue. Il se dirigea donc seul vers l’endroit merveilleux et finit par apercevoir la jeune femme devant une titanesque tour qui semblait constituer le centre de la ville. Les fleurs qui recouvraient cet édifice à la hauteur défiant l’imagination semblaient plus chatoyantes encore que celles ornant les autres constructions de la cité. Lorsqu’il arrivé à sa hauteur, serena lui offrit un grand sourire :
-Entre, Fralian. Tu dois à présent rencontrer la grande déesse de la vie. Elle te mènera à nous.
-Mais je suis déjà à toi, serena, protesta Fralian en s’avançant néanmoins vers les portes de la tour de loin plus imposantes encore que toutes les autres portes de la cité. Les portes s’ouvrirent toutes seules sans bruit, révélant une pièce baignée de la même douce lumière que les rues qui était entièrement circulaire et vide, excepté le trône massif sur lequel siégeait la Grande Déesse de la vie, géante parmi les géants. Fralian s’agenouilla d’instinct devant l’entité, bien qu’il n’ait jamais eu vent d’un tel geste dans sa vie, et la déesse tendit le bras pour le relever doucement. Même debout, il n’arrivait guère qu’aux genoux de l’entité dont il ne pouvait distinguer les traits du fait de la lumière aveuglante qui la nimbait. Fralian réalisa qu’elle était la source de l’éclairage de la ville, sans doute d’ailleurs de toute l’énergie dont les géants avaient besoin pour vivre. La déesse de la vie. Elle tendit un bras lumineux et démesuré pour montrer à Fralian le mur circulaire tout au long duquel étaient gravés de grands schémas représentants ce qu’il reconnut comme des plans des bâtisses de la ville, ainsi qu’une grande carte représentant un grand continent en deux parties dont la moitié supérieure était à demie recouverte de la grande forêt septentrionale près de laquelle il habitait. Une route de lumière était tracée sur cette carte de l’orée de la forêt jusqu’à la grande cité. Il sut instantanément qu’il était primordial qu’il mémorise chaque détail de cette carte et de ces schémas et se félicita d’avoir toujours eu une excellente mémoire. Alors, avant qu’il se soit rendu compte de quoi que ce soit, il se retrouva hors de la tour, les gigantesques portes à la taille de la déesse se refermant derrière lui. Il eut une brève vision de la cité illuminée, immaculée, des géants se promenant nonchalamment, ayant depuis longtemps oublié la notion de soucis. Puis serena se tourna vers lui dans un vertigineux tourbillon de son opulente chevelure auburn et lui dit :
-Embrasse-moi, Fralian, embrasse-moi et découvre-moi.
Au moment où leurs lèvres allaient se toucher, Fralian se réveilla.

Au douzième jour de l’expédition, alors que selon l’estimation de Tunys le groupe avait déjà parcouru un peu plus de deux cent kilomètres, Fralian osa enfin prévenir ses compagnons qu’il avait légèrement dévié de sa route et était momentanément perdu. Il ajouta avec un empressement qu’il espéra que personne ne remarquerait que néanmoins sa carte contenait suffisamment de descriptions de points stratégiques pour lui permettre de retrouver rapidement le bon itinéraire. Personne ne lui demanda depuis quand exactement ils étaient perdus et il n’eut donc pas à avouer que cela faisait déjà deux jours. Il espéra que tout rentrerait vite dans l’ordre et que l’expédition continuerait à bien se passer, mais à partir de ce moment-là, plus rien ne se passa bien.
Il eut plus de mal qu’il ne le pensait à retrouver son chemin et lorsqu’il put enfin l’annoncer, une semaine plus tard, cette bonne nouvelle fut accueillie avec moins d’entrain qu’elle ne l’aurait dû. En effet, les jeunes gens n’étaient plus que neuf et savaient qu’ils ne tarderaient pas à passer à huit. Onémium commença à avoir de la fièvre dès le lendemain de la nouvelle que le groupe était perdu, rien de grave cependant, il se contenta de prélever des plantes médicales mineures dans sa trousse de secours pour tenter d’endiguer le phénomène. Le surlendemain, à la tombée de la nuit, le groupe arriva en vue d’une grotte qui pouvait constituer un abri idéal si tant est qu’elle était sûre. Wydan, qui était à ce moment-là l’éclaireur, fut donc chargé d’aller l’explorer, équipé d’un fusil et d’une lampe électrique. Les autres attendirent anxieusement son retour, regrettant sincèrement que l’espèce humaine ne puisse communiquer avec ses semblables en temps réel par quelque moyen que ce soit. Au bout d’un certain temps, leur collègue ne revenant pas, Tunys et Kahine décidèrent d’un commun accord d’aller à l’intérieur de la grotte avec la mitraillette et la deuxième lampe torche. Après s’être enfoncés de plusieurs dizaines de mètres, ils entendirent Wydan appeler au secours et se précipitèrent. Ainsi, ils ne remarquèrent qu’au dernier moment le trou dans le sol de la grotte que le faisceau de la lampe leur révéla.
-Wydan ? Interrogea Kahine.
-Je suis dans le trou ! Lança l’intéressé. Je ne l’ai pas vu, j’éclairais les murs quand je suis tombé, je ne pensais pas qu’il y aurait un trou !
-Comment ça va ? Lança Tunys, remarquant que la voix de l’homme était teintée de douleur.
-J’ai mal à la tête, j’ai dû me cogner ! Et je ne peux plus bouger la jambe !
Kahine, qui avait la lampe, éclairait le trou. Tunys détailla la scène : Wydan avait le crâne ensanglanté et une vilaine déchirure lui zébrait le mollet. Il fit signe à Kahine d’attendre là et ressortit avertir les autres. Kahine s’assit au bord du trou et commença à parler à Wydan en attendant les secours, elle garda le faisceau de sa lampe braqué sur le trou car l’autre lampe semblait s’être brisée, ou du moins éteinte en tombant. C’est pourquoi elle ne vit pas d’yeux scintiller dans l’obscurité, ni de silhouette approcher furtivement. Attentive à continuer à parler pour maintenir le blessé conscient et lui éviter la panique, elle ne perçut pas non plus le sourd grondement de la louve, du moins pas à temps. À peine eut-elle relevé la tête que la bête bondissait sur elle, ses mâchoires lui déchiraient la chair. La jeune femme n’eut que le temps d’esquisser un mouvement pour rejeter l’animal dans un dernier réflexe, alors même que sa gorge était lacérée. La louve s’écrasa dans le trou où elle se brisa la nuque, juste à côté de Wydan qui se mit à hurler de terreur, un hurlement qui parvint aux oreilles du groupe qui commençait à pénétrer dans la grotte après avoir confectionné un brancard de fortune mais que Kahine ne pouvait déjà plus entendre.
Lorsque le groupe arriva sur les lieux, tous sans exceptions furent horrifiés par le carnage. Plusieurs poussèrent des cris, Tunys lui ne dit rien. Il constata le décès de la jeune femme baignant dans son sang que la lampe, après avoir roulé par terre lors de l’attaque du loup, éclairait. Onémium se mit à pleurer silencieusement. Il ne connaissait que très peu Kahine et elle l’intimidait de par sa carrure, mais il fut le plus touché par sa mort. Il n’avait pas imaginé que l’expédition puisse mal se passer, et moins encore que cela puisse coûter la vie de certains. Il avait été presque miraculeusement épargné par la dure vie des villages tout au long de sa jeunesse et n’était pas préparé à la dureté des choses. Zolly le rappela à la réalité en descendant dans le trou avec une corde pour installer Wydan, qui ne cessa qu’à cet instant de hurler, sur le brancard de fortune. Tunys, Thaum, Fralian et lui s’occupèrent ensuite de hisser le brancard hors du trou, puis Onémium s’approcha du blessé, secondé de Zolly qui dut lui ouvrir la trousse de secours en raison du tremblement de ses mains. Zolly dut en fait s’occuper de pratiquement du fait de l’état de choc du guérisseur accentué par la fièvre qui le tenaillait toujours, et lorsqu’il bourra pour Wydan une petite pipe d’une herbe soulageant la douleur, Onémium lui en demanda une également.
Tunys s’entretint à voix basse avec Fralian et tous deux emportèrent le corps de la robuste défunte hors de la grotte. Ils revinrent quelques temps après, la mine sombre et annoncèrent qu’ils avaient jeté le corps enrobé dans sa toile de tente dans un fleuve proche en guise d’enterrement.
Personne ne dit rien pendant un bon moment, Thaum et Dween, tenant chacun une lampe et un fusil surveillaient les ténèbres de la grotte, Zolly finissait les bandages de Wydan qui avait fini par perdre connaissance, Onémium fumait l’herbe apaisante et les autres attendaient. Enfin, Fralian décida qu’il leur fallait finir d’explorer la grotte, la nuit étant tombée depuis longtemps au dehors. Seul Tunys accepta de l’accompagner et ils s’enfoncèrent dans l’obscurité, laissant le groupe dans l’angoisse d’une nouvelle disparition et la tristesse de leur situation. Thaum suggéra d’avancer un peu plus, ne serait-ce que pour s’éloigner du sang de Kahine qui marbrait tout le sol de la caverne et les sept étaient donc en marche lorsqu’ils virent revenir Tunys et Fralian qui leur demandèrent à récupérer une machette. Dans l’humeur sombre ambiante, seule Luse leur demanda ce qu’ils comptaient en faire et la réponse l’horrifia :
-La louve avait des petits, déclara Tunys. Il faut s’en occuper.
-On ne pourrait pas les épargner ? Plaida la jeune femme.
-Ils sont très jeunes, rétorqua le chasseur d’un ton définitif. Sans leur mère, tout ce qu’on peut faire c’est abréger leurs souffrances.
Muni de sa machette, Tunys tourna les talons et alla accomplir seul sa besogne. Fralian emmena les autres dans un renfoncement qu’il avait remarqué et qui présentait la particularité de posséder une sorte de cheminée naturelle, cavité qui creusait le plafond de la grotte, laissant apercevoir le ciel et autorisant la mise en place d’un feu.
Au cours de la soirée, Tunys eut l’horrible idée de mettre à cuire l’un des louveteaux qu’il avait dépecé et Luse en fut choquée. Elle refusa absolument d’y toucher, de même qu’Onémium et les autres suivirent bientôt son exemple, non pour les mêmes raisons mais simplement car ils en trouvèrent le goût infect.
Le lendemain, Fralian insista pour suivre le fleuve vers l’aval, moyen le plus sûr selon lui de retrouver son chemin. Il se passa il moment assez pénible lorsque, longeant une berge élevé, les explorateurs aperçut le cadavre de leur collègue bloqué dans des racines, la toile de sa tente découvrait son visage et sa gorge béante et ses yeux morts semblaient regarder le ciel. Onémium fit une véritable crise de nerfs et Thaum et Zolly durent le traîner de force jusqu’à ce que le corps de Kahine ne soit plus en vue. Il ne se calma que beaucoup plus tard avec le renfort d’une nouvelle pipe de plante apaisante.
Lorsque Fralian annonça donc qu'il avait retrouvé son itinéraire sur la carte, l'humeur était loin d'être aussi bonne qu'au début de l'expédition. Onémium s'était muré dans le silence et sa fièvre commençait à monter plus encore. Wydan était dans un piteux état, inconscient surle brancard il était extrêmement pâle et sa plaie à la tête était infectée. Tunys vérifiait de temps à autre qu'il était toujours en vie mais plus personne ne doutait que cela ne durerait plus. Zolly et Thaum, éreintés à force de le transporter en venaient même à espérer qu'il décéderait vite. En plus de cela, le groupe avait été contraint la veille de traverser le fleuve, et si l'eau glacée n'arrivait que jusqu'aux genoux de Fralian, ce n'était pas le cas pour les autres. Luse avait attrapé froid et était secouée de tremblements, la plupart des affaires, dont les tentes étaient détrempées et le fusil de Thaum avait été emporté par le courant. Malgré l'entrain plus ou moins sincère de leur meneur, tous les membres pensaient la même chose : vu ce à quoi ressemblait l'expédition au bout de moins de trois semaines, il était inutile d'essayer d'imaginer ce qu'elle serait devenue un mois plus tard.
Fralian fit une tentative pour remonter le moral du groupe en faisant remarquer que les animaux dangereux semblaient somme toute assez rares dans la forêt, ce qui était étonnant bien qu'il était considéré comme de notoriété publique que la grande forêt elle-même n'existait pas au début de l'histoire. Cela n'avait jamais été prouvé bien sûr, mais toutes les anciennes légendes étaient unanimes à ce sujet. La seule explication que Fralian trouva fut que les bêtes avaient été à une période inconnue des historiens exterminées à tel point que les deux siècles qui constituaient l'histoire connue n'avaient pas suffi pour qu'elles repeuplent vraiment le territoire, et qu'avec un minimum de chance l'expédition finirait par arriver à destination sans même rencontrer quoi que ce soit d'autre. Personne ne le crut, et même si quelqu'un l'avait fait il aurait abandonné ce fol espoir lorsqu'une dizaine de jours plus tard le groupe rencontra son premier ours.
Wydan était décédé plusieurs jours auparavant déjà et comme pour porter son deuil ou bien celui de l’espoir du groupe, la pluie s’était mise à tomber sans discontinuer depuis lors. Tunys avait prévenu ses compagnons que les armes à feu qui n’étaient pas conçues pour supporter de telles averses ne seraient plus d’aucun secours avant le retour du beau temps, aussi lorsque les explorateurs arrivèrent en vue de l’énorme bête qui trônait au beau milieu d’une clairière, personne ne sut exactement quoi faire.
La densité de la végétation étant telle qu’il avait été impossible avant de déboucher dans la clairière de voir le monstre qui s’y trouvait, seuls Fralian, Dween et Onémium étaient encore sous le couvert des arbres lorsque Tunys aperçut l’ours et eut la présence d’esprit d’enjoindre aux autres de ne pas bouger. Ordre bien inutile car tous ceux qui avaient vu la bête étaient bien incapables de faire le moindre mouvement. Tunys recommanda de ne pas paniquer en précisant qu’il s’agissait là d’un ours, et cette précision déclencha un enchaînement. Onémium fut soudain saisi de tremblements irrépressibles et se mit bientôt à hurler, tournant les talons et détalant, Dween le suivit et Permun se jeta littéralement dans la végétation pour leur emboîter le pas. En réaction à cela, l’ours se leva, ce qui fit perdre son sang-froid à Tunys qui s’enfuit à son tour, aussitôt suivi par tout le monde excepté Thaum et Luse qui restèrent pétrifiés à regarder la bête s’approcher lentement, méfiante. L’ours n’avait pas fait un mètre que Thaum reprenait toutefois ses esprits et hurlait à Luse de courir tout en dégaînant son cimeterre. Luse ne savait rien de ce qu’il avait en tête à cet instant précis et sans doute l’ignorait-il lui même car alors qu’elle s’enfonçait dans la végétation qui lui semblait offrir une relative sécurité, elle entendit bientôt son souffle derrière elle et le vit la dépasser en courant, toujours le cimeterre à la main. Thaum courait plus vite que son amie, aussi décida-t-il de ralentir un peu la cadence pour ne pas la semer, car s’il avait peur de l’ours pour lui-même, il avait plus encore peur pour elle. Dans sa panique il avait l’impression de courir plus vite qu’il n’avait jamais couru malgré ses efforts et il lui semblait entendre le souffle de la bête de plus en plus proche de lui, se rapprochant à chaque instant sans jamais l’atteindre de celui de Luse. Pas une seule fois il n’osa regarder en arrière, sentir l’haleine de son amie dans son dos suffisait à le rassurer, quant à celle de la bête, il savait qu’il se faisait des idées sans quoi l’ours l’aurait déjà massacré depuis longtemps. Il eut l’impression de courir des heures durant et lorsqu’il finit par apercevoir le reste du groupe arrêté devant lui, ses jambes étaient douloureuses comme s’il avait sprinté pendant plusieurs kilomètres et il ne parvint pas même à s’arrêter sans s’écrouler par terre. Ce n’est que lorsqu’une voix si essoufflée qu’il ne la reconnut pas demanda si tout le monde était présent qu’il se rendit compte de sa méprise: si le souffle de l’ours dans son dos n’était bien qu’une illusion, il n’avait jamais douté que Luse, elle, était bien là. Or il n’y avait pas trace d’elle. Fralian était assis contre un arbre, l’air absent de quelqu’un qui vient d’avoir la peur de sa vie, Solly et Tunys s’affairaient autour d’Onémium qui était étendu sur le sol, inconscient. Dween et Permun, debouts, s’efforçaient de reprendre leur souffle. Tous semblaient sortir d’un marathon des plus éprouvants. Mais Luse n’était pas là. Une fois que les membres restants eurent repris leurs esprits (et qu’Onémium se les soit apaisés à l’aide d’une pipe supplémentaire), des recherches furent organisées mais Luse, de même que l’ours, resta introuvable. Thaum, à moitié fou ne voulut pas abandonner même une fois la nuit tombée et s’il fut retenu de force, il parvint à obtenir une journée de recherche supplémentaire, tout aussi infructueuse. Le groupe finit par continuer son périple, l’humeur plus sombre encore qu’auparavant. Onémium passait désormais son temps sous l’effet de la plante apaisante et avait fini par convaincre Thaum de faire de même.
C’est neuf jours plus tard que le groupe parvint devant l’entrée d’une grotte à l’allure plus qu’étrange. Ils passèrent trois heures dans cet endroit au tracé tout à fait rectiligne dont les murs étaient tellement dépourvus d’aspérités que lorsque Fralian décréta que tout ça ne pouvait en aucun cas être l’œuvre de la nature, tout le monde fut d’accord. Ne parvenant pas à découvrir le fond de la cavité, le groupe finit par rebrousser chemin pour établir le campement. Fralian passa un certain temps à l’écart à étudier ses cartes tandis que les autres s’occupaient de rassembler du bois pour un feu et que Dween montait sa tente, plus par pudeur que par nécessité car le temps s’était finalement arrangé quatre jours plus tôt et personne excepté elle ne s’était donc embarrassé à monter sa tente. Finalement, Fralian annonça au groupe que selon ses cartes si la grotte était partout aussi droite que la partie qu’ils en avaient explorée, elle constituait un formidable raccourci et que par conséquent il s’agissait là de la suite de leur itinéraire. Thaum ne dit rien, il restait très effacé depuis la disparition de sa bien-aimée même s’il semblait s’en remettre petit à petit, mais Tunys objecta que nul ne savait où débouchait la grotte si tant est qu’elle avait une sortie.
-Cette grotte a certainement une sortie, il suffit de voir le relief de son entrée. Dit Fralian en désignant les bords déchiquetés de l’ouverture. De toute évidence ceci est bien un relief naturel, ce qui veut dire qu’il ne s’agit que d’un tronçon d’une grotte qui devait être bien plus longue auparavant. Il est peu probable ce qui a pu détruire de la sorte une partie de l’édifice se soit produit en un seul endroit. En plus, nous ne connaissons pas de bête dangereuse qui soit habituée à une vie dans les ténèbres, nous pouvons donc supposer qu’il s’agit là d’un trajet plus sûr et plus court qu’un détour dans la forêt. Et puisque cette grotte n’a de toute évidence pas été créée par la nature, nous nous devons de l’explorer car il est probable qu’elle soit l’œuvre du peuple de la cité que nous cherchons.
Tunys objecta faiblement que le fait qu’ils ne connaissent pas d’animal dangereux capable de survivre dans le noir ne signifiait en aucun cas qu’il n’en existait pas, mais personne ne le soutint, tous étant trop las et abattus pour argumenter. Tout le monde prit avec un calme surprenant l’annonce qu’ils allaient désormais progresser dans le noir pendant un temps indéfini, y compris Onémium qui depuis deux jours semblait se ressaisir quelque peu et avait même freiné sa consommation de plante apaisante. Le reste de la soirée se passa en silence, le groupe ne parla que pour définir que Thaum aurait le premier tour de garde, Dween le deuxième et Onémium le troisième. Il y eut une légère polémique autour de l’idée de laisser Onémium monter seul la garde mais il trancha la question en annonçant qu’il se sentait tout à fait apte à le faire. Le lendemain, il avait disparu.
La disparition d’Onémium en elle-même ne fut pas le plus dur à encaisser, en réalité ce n’aurait été qu’une disparition supplémentaire pour le groupe s’il n’avait emmené en plus de ses effets personnels la mitraillette, deux boussoles, la lampe électrique à manivelle restante, un sac de nourriture, une arbalète et la moitié de la trousse de secours (dont le stock complet d’herbe apaisante).
Les membres restants de l’expédition pestèrent, surtout Thaum qui sembla soudain sortir de la torpeur dans laquelle il était plongé depuis 10 jours, et Fralian décida pour faire diversion de prendre du temps pour réorganiser le partage de l’équipement dans le groupe.
D’un commun accord, toutes les tentes furent abandonnées au profit des sacs de couchage, les casseroles connurent le même sort. Thaum conserva son cimeterre et sa machette et s’équipa en prime d’un arc. Zolly, Dween et Fralian prirent possession des arbalètes restantes ainsi respectivement que la trousse de secours et les torches ainsi que le nécessaire pour allumer le feu pour l’un, quelques vêtements pour l’une et le sac de nourriture pour l’autre. Tunys s’équipa d’un fusil, du sac d’armes où furent rangées les machettes inutilisées et de la dernière lampe électrique. Il prit en sus un arc, Dween en avait elle aussi gardé un et Permun prit le deuxième fusil. Le dernier arc (les deux autres avaient été perdus alors que le groupe fuyait l’ours) fut laissé sur place. Chacun transportait son propre sac de couchage.
Alors que le soleil atteignait son zénith, le groupe pénétra dans la grotte et put constater qu’en effet l’endroit ne ressemblait en rien à une formation naturelle. Les murs bien que recouverts en grande partie de végétation étaient bel et bien d’une égalité que personne n’avait jamais pu observer auparavant et le plafond très haut leur était parfaitement perpendiculaire, formant un angle droit de chaque côté. Le sol, quant à lui était crevé en beaucoup d’endroits par diverses herbes mais semblait dans ses parties intactes être constitué de petits granulés de pierre noire soudés ensemble que Permun, le plus féru de géologie du groupe tint à examiner un petit moment sans parvenir à en définir la nature. Il finit par en conserver un petit morceau désolidarisé du reste par le passage d’une racine. À de rares endroits le faisceau de la lampe révélait même des traces blanches qui semblaient avoir autrefois formé des lignes séparant en deux parts égales le sol de la caverne. Comme l’avait envisagé Fralian, la grotte était étonnamment profonde et l’obscurité environnant le maigre faisceau de la lampe angoissait les explorateurs qui se mirent à parler de tout ce qui leur passait par la tête, leurs disparus exceptés, pour meubler un peu ce vide. C’est dans ce but que Zolly interpella Fralian en sentant la conversation se tarir:
-Fralian! Tu crois qu’il reste des habitants dans ta cité?
-Tu sais très bien que oui, répondit l’interpellé avec irritation. On a un témoignage qui le prouve!
-Mais on ne sait pas quand ton ancêtre est allé là-bas, objecta Zolly. Tout ce qu’on sait c’est que c’était il y a longtemps, peut-être qu’ils sont tous morts depuis.
-Tu crois qu’ils peuvent mourir? Demanda Permun
-Évidemment! Tout le monde meurt.
-Mais pour ce que je sais personne n’est capable de fabriquer un endroit comme celui-là et personne ne sait en quoi est fait ce sol, pourtant si ce n’est pas naturel et je ne pense pas que ça le soit, c’est forcément eux. Ils semblent beaucoup plus avancés que nous, peut-être qu’ils ont réussi à vaincre aussi la mort!
-Tu penses qu’ils seraient immortels alors? S’intéressa Dween.
-Mais cet endroit n’est plus utilisé depuis longtemps. Fit remarquer Tunys. Alors s’ils sont vivants, pourquoi l’ont-ils abandonné?
-Peut-être que ça servait à rejoindre un endroit qui n’existe plus de nos jours, avança Thaum qui devant l’étrangeté de l’infrastructure avait quelque peu oublié son scepticisme.
-S’ils sont immortels, pourquoi ça aurait disparu? Relança Zolly après un bref silence.
-On ne pourra pas savoir ça avant d’arriver à la cité, éluda Fralian.
-Mon grand-père avait une blague sur les immortels, mais je ne l’ai jamais comprise, dit Tunys.
-Raconte
-C’était: « Vous savez à quoi on reconnaît un immortel? »
-Aucune idée, ponctua Permun, bon public.
-C’est quand on arrive à un changement de millénaire et qu’il vous sort tout ému: « C’est déjà ma troisième fin de millénaire! »
-C’est nul, observa Thaum après un silence.
-Ça n’a aucun sens, on est qu’en 248, il n’y a jamais eu encore de changement de millénaire! Observa Dween
-Je vous ai dit que je l’avais jamais comprise.
-Il la tenait d’où cette blague? Demanda Fralian, l’air plus intéressé que de raison.
-Je n’en ai pas la moindre idée, ça devait être une blague transmise dans la famille, pourquoi?
-Peut-être qu’elle venait d’avant.
-De l’époque avant la nôtre, tu veux dire? Fit Dween, curieuse à son tour.
-Où est-ce que mon grand-père aurait trouvé une blague d’avant?
-Transmise de génération en génération depuis une époque où les humains côtoyaient le peuple qui a créé cet endroit par exemple, dit Fralian.
-Il faudrait déjà que ce peuple ait eu le même calendrier que nous avec des semaines, mois, années, siècles et millénaires pour ça, objecta Permun.
-Ça, si tu me trouves à quoi correspondent ne serait-ce que la moitié des inscriptions bizarres qui figurent sur notre calendrier je veux bien croire que c’est nous qui l’avons inventé, fit Zolly.
-Tu veux dire les saints? Il paraît que ce sont de très anciennes fêtes.
-Mais personne ne sait ce que ces trucs sont censés fêter, c’est qu’une hypothèse. Je pense moi qu’on a juste trouvé ce calendrier et qu’on l’a remis à zéro.
-Alors nos ancêtres auraient connu ces immortels?
-On ne sait toujours pas s’ils sont immortels.
-La blague de Tunys pourrait être un genre de blague sectaire de l’époque si c’est bien le cas, une façon pour les hommes de se moquer d’eux.
Fralian qui marchait devant et avait pris la lampe, coupa court à la conversation en s’exclamant:
-Est-ce que mes yeux vont de travers où y a vraiment une autre grotte qui part sur le côté?
En effet, une ouverture dans le mur droit semblait donner sur une cavité d’apparence tout aussi artificielle que celle où se trouvait le groupe qui lui était perpendiculaire. Fralian, prétendit sentir qu’il y avait sans doute dedans des choses d’un intérêt capital et insista pour y entrer. Il ne se trompait pas et le groupe se retrouva bientôt face à un curieux pilier dépassant à peine la hauteur d’un homme mais assez massif doté d’une face vitrée noire qui surmontait une série de petits boutons cubiques taillés dans une matière molle inconnue qui reprenait sa forme originale après avoir été déformée. Permun s’intéressa de près à ces étranges objets tandis que Zolly remarquait une grande barre horizontale rectangulaire qui partait du pilier et semblait barrer l’accès à une autre cavité s’enfonçant dans le noir. À la demande de Permun, Zolly alluma une torche et le géologue put déceler sur les boutons des traces d’anciens chiffres qui semblaient aller de 1 à 9 bien que certains cubes aient été manquants, laissant voir de petits logements vides à leur mesure.
Thaum fit remarquer que dans le mur opposé à l’ouverture barrée se trouvait l’encadrement d’une porte visiblement disparue depuis longtemps et Fralian décida d’aller explorer ce qui se trouvait derrière en laissant Zolly et Permun examiner le pilier vitré. Il fut bientôt suivi par le reste du groupe et la lampe leur révéla une pièce assez spacieuse emplie de mobilier dont certains éléments comme une chaise et une table purent être identifiés mais la plupart restèrent une énigme. Beaucoup de ces objets étaient reliés au mur par d’étranges fils apparemment de la même matière que les boutons que Permun détaillait et tout était fait de métal, y compris la table et la chaise. Le groupe eut l’impression d’avoir pénétré un sanctuaire, l’impression de calme inviolé depuis des siècles qui régnait sur ces meubles oubliés forçait chacun à retenir inconsciemment son souffle. Le caractère familier de la table et de la chaise semblait incongru ici, d’autant plus que leur conception métallique était étrangère à l’espèce humaine qui pour ce qu’en savaient les aventuriers n’utilisait pour ce faire que du bois. Dans le mur opposé à la porte par laquelle le groupe était entré, un autre encadrement était visible. Fralian s’avança doucement vers cette nouvelle cavité, ayant presque peur de fouler ce sol surgi d’un autre monde et tous le suivirent en silence. Les seuls bruits étaient les voix de Permun et Zolly, toujours dans le couloir qui envisageaient de prolonger leur exploration en passant la barrière.
La deuxième porte donnait sur une pièce plus petite dont le contenu les stupéfia: un squelette incontestablement humain reposait sur le sol, mais un squelette d’une taille bien supérieure à la normale.
-Regardez ça! Murmura Tunys. Il doit faire au moins deux mètres au bas mot.
-Est-ce que c’est un des géants que l’on cherche? Demanda timidement Dween
-Celui-là en tous cas il était pas immortel. Souffla Thaum sur un ton plus impressionné que mordant.
-Vous croyez qu’il peut y en avoir d’autres? Je veux dire… qui sont vivants? Demanda Dween dans un murmure.
Les autres restèrent muets mais Tunys fit remarquer après un silence.
-Si c’est le cas il vaut mieux retourner chercher Permun et Zolly.
Voyant que tous restaient pétrifiés de stupeur devant le squelette, il décida d’y aller seul.

Zolly et Permun, après avoir pendant quelque temps observé les étranges boutons et s’être interrogés sur la fonction de la partie vitrée du pilier, décidèrent de s’aventurer un peu plus loin et d’aller explorer derrière la barrière. De peur de se retrouver dans un boyau trop exigu pour ne pas s’enfumer eux-même, ils décidèrent d’un commun accord qu’il était préférable d’abandonner la torche quitte à définir à tâtons la taille de l’endroit. À peine s’étaient-ils aventurés dans l’obscurité que le sol s’inclina, les faisant descendre sur plusieurs mètres dans les ténèbres. Bientôt, une odeur inconnue, aussi forte que désagréable, leur emplit les narines et ils commencèrent à s’exciter à l’idée de découvrir quelque chose de potentiellement intéressant. Fralian aurait pu les mettre en garde car lui connaissait cette odeur pour l’avoir autrefois sentie dans un musée qui conservait les très rares objets datant de la préhistoire qui avaient été retrouvés ça et là. L’odeur provenait d’une substance que la légende précisait trouvée dans un antique réservoir métallique découvert dans un champ parmi les vestiges d’une structure indéfinissable mangée pr la rouille. Seulement, alors que Zolly et Permun pénétraient dans une salle dont ils ne parvenaient pas à toucher les parois de leurs bras écartés et dont le sol semblait recouvert d’eau ou d’un liquide similaire, Fralian restait muet de saisissement en contemplant un squelette géant. Zolly finit par buter contre un étrange bloc de métal environ de la hauteur d’un homme qui semblait comporter dans sa partie supérieure des plaques de verre verticales. Il pensa aussitôt à un appareil du même genre que le pilier aux boutons et fit part de sa découverte à Permun qui s’était un peu éloigné.
-J’en ai trouvé un aussi par ici! Répondit Permun. C’est assez anguleux et il semblerait qu’il y ait un museau allongé. Il y a beaucoup plus de vitres que sur le pilier mais je ne trouve pas de boutons.
Zolly répondit que le bloc qu’il avait trouvé lui était très arrondi et ne semblait pas comporter trop d’angles. La chose semblait également dépourvue de boutons en revanche mais il trouva une sorte de poignée qu’il ne parvint pas à accéder.
-Cela ne touche pas le sol! S’exclama Permun. Ou plutôt, on dirait que c’est monté sur des sortes de pieds. Je pense qu’on devrait finalement allumer une torche pour voir.
Zolly aquiesça et prit une nouvelle torche ainsi que ses pierres à feu. Il frotta ses pierres au moment où Tunys les appelait.

Tunys entendit la déflagration et se coucha aussitôt à terre par réflexe. Le souffle de l’explosion passa juste au-dessus de sa tête et lui chauffa soudainement le visage. Un grondement sourd se fit bientôt entendre et des pierres commencèrent à se détacher du plafond de la grotte, s’écrasant tout autour de lui sans pourtant l’atteindre, comme par miracle. Tout se passa si rapidement que Tunys ne comprit pas ce qui se passait avant d’entendre les hurlements de Permun et Zolly derrière le mur qui obstruait désormais le passage et de sentir l’odeur atroce de la chair brûlée mêlée à une autre odeur, inconnue mais tout aussi infecte. Les trois autres accoururent en demandant ce qui se passait mais Tunys ne leur répondit pas. Il était sonné et assourdi. Il passa sans les voir devant ses compagnons horrifiés et alla mi-marchant mi-rampant se réfugier dans l’artère principale où il s’écroula contre un mur. Ce fut Fralian qui reprit ses esprits le plus vite en reconnaissant l’odeur du liquide hautement toxique et hautement inflammable qu’il avait sentie dans un musée. Il poussa les autres à rejoindre Tunys dans la grotte et les rejoignit après avoir vérifié qu’il ne restait rien de récupérable sur place. La crosse du fusil qu’avait Tunys dépassait de sous un rocher, l’arme avait été écrasée dans l’éboulement.
Tunys étant complètement en état de choc et les trois autres ne valant guère mieux, le groupe ne put rien faire d’autre que rester là, hébété à écouter Permun et Zolly hurler en brûlant vifs. Lorsqu’ils s’arrêtèrent enfin (Zolly se tut le premier suivi de Permun) les quatre survivants sombrèrent dans un lourd sommeil consécutif au choc malgré l’atroce odeur de viande carbonisée qui régnait. À partir de cet instant, presque plus un mot ne fut prononcé. Les quatre se contentèrent de marcher silencieusement, complètement abattus. Aucun moyen de différencier le jour de la nuit n’étant à leur disposition, ils se mirent à dormir lorsque l’épuisement physique ou nerveux se faisait trop intense. Ils mangèrent aussi beaucoup de légumes secs, non pas que leurs provisions de viande se raréfiaient mais l’idée même de manger de la viande leur rappelaient Zolly et Permun. Au bout d’un certain temps la lampe s’éteignit et personne n’étant en mesure de deviner qu’elle se rechargeait à l’énergie solaire, le groupe la jeta et continua dans le noir. Ce fut l’étape la plus longue du cauchemar, l’obscurité restait depuis toujours l’une des plus grandes peurs de l’homme et l’interminable parcours dans la grotte annihila bientôt tous leurs espoirs. Ils découvrirent deux ou trois autres cavités mais n’eurent pas le courage d’aller voir ce qui s’y trouvait. Chaque membre à un moment ou un autre fit une crise d’angoisse qui obligea le groupe à s’arrêter. Thaum se mit même à courir de toute la force de ses jambes en hurlant qu’il voulait sortir d’ici ou mourir, les autres le retrouvèrent plus loin, prostré à terre et secoué de tremblements.
Lorsqu’au bout d’une éternité ils commencèrent à discerner une faible clarté devant eux, ce fut une renaissance. Ils se mirent tous à courir et en débouchant dans la forêt sous un soleil qui bien que modeste leur parut éclatant, Thaum partit d’un grand rire profondément joyeux qu’il ne parvint plus à arrêter pendant plusieurs minutes. Les autres se regardaient en souriant béatement, ils étaient tous très pâles, d’une saleté à faire peur et avaient les traits tirés mais cela ne leur paraissait absolument pas important comparé au soleil qui leur chauffait l’épiderme. Les évènements de la grotte leur parurent soudain très lointains.

Il ne se passa rien de notable entre la sortie de la grotte et la disparition de Dween si ce n’est que le bonheur de revoir le soleil s’étiola assez vite.

*
* *
-On a plus d’arme à feu, plus de nourriture, plus d’espoir et plus aucune chance, éructa Thaum. Sauf qu’en fait on a jamais eu aucune chance!
Fralian était resté assis le regard dans le vague toute la journée, ne réagissant plus aux stimuli extérieurs. Tunys avait tenté de lui faire des signes et même de lui tapoter les joues. Voyant qu’il ne parvenait à rien il s’était résigné et était parti avec les deux doigts de Dween ainsi que les débris de l’arbalète. Il était revenu avec un petit tas de feuilles qu’il avait réparti sur la flaque de sang, tentant de la cacher du mieux qu’il pouvait. Thaum s’était vaguement demandé s’il avait enterré les doigts. Peu après il avait commencé à s’énerver et avait même administré une grande gifle à Fralian qui là encore n’avait même pas réagi. Pourtant, au moment précis où Thaum lançait sa tirade hargneuse, le géant ouvrit de grands yeux hallucinés et se leva d’un bond en s’exclamant:
-serena!
-Qu’est-ce qui lui prend? S’écria Thaum, interloqué.
Tunys lui renvoya son regard d’incompréhension totale et Fralian répéta plus fort encore:
-serena!
Elle était là, devant lui! Il l’avait enfin trouvée!
Elle marchait légèrement dans la forêt à quelques mètres à peine de lui. Lorsqu’il dit son prénom elle se retourna et lui fit l’un de ses magnifiques sourires accompagné d’un petit signe de la main. Puis elle se mit à courir de sa démarche gracieuse. À cet instant-là plus rien d’autre n’existait pour Fralian, il n’eut pas conscience de Thaum demandant s’il avait de la fièvre, il s’élança derrière serena et les deux autres n’eurent pas d’autre choix que de lui emboîter le pas.
Fralian courait dans les bois comme un fou, esquivant les troncs sans même sembler les voir, Tunys ne comprenait plus ce qui se passait et maudissait le géant de les avoir forcé par sa folie à abandonner le reste de leur équipement. Derrière lui, Thaum cria:
-Mais revient bougre d’abruti!
Tout un chacun savait qu’une insulte était un affront mortel, cela faisait partie depuis toujours du patrimoine de l’humanité. Quiconque était insulté se devait de demander à son agresseur un duel au même titre que s’il s’était agi là d’une attaque physique. Ce genre d’histoire se finissait très souvent par la mort de l’un ou l’autre, aussi Tunys fut-il choqué du comportement de Thaum. Fralian, en revanche, ne sembla pas avoir entendu quoi que ce soit. Les trois hommes continuèrent à zigzaguer pendant encore dix bonnes minutes, Thaum et Tunys étaient déjà à bout de souffle lorsque Fralian se rendit compte qu’il avait perdu serena de vue. AU même instant il réalisa qu’il avait été suivi et prit conscience qu’il était plus essoufflé qu’il l’avait jamais été dans sa vie entière. Un point de côté le cassa en deux et l’obligea à s’asseoir. Face à lui, Tunys ruisselant de sueur lui jeta un regard interrogateur dépourvu d’aménité.
-C’était… serena. Haleta-t-il. Je l’avais vue… en rêve… elle m’a guidé… c’était elle. Je l’ai vue! Il n’y a jamais eu de carte, de coffre ou d’ancêtre. C’était elle et maintenant je l’ai trouvée pour de vrai!
-Je le savais! Éructa soudain Thaum qui était arrivé au côté des deux autres. Espèce de cinglé! Ils sont tous morts à cause de toi!
Thaum, le visage déformé par la rage se jeta sur Fralian et entreprit de l’étrangler en vociférant et en le secouant en tous sens. Tunys réagit promptement en ramassant une brosse branche qu’il abattit sur le crâne de Thaum de toutes ses forces. La branche se brisa et Thaum chut à terre, inconscient. Fralian se massa le cou en jetant des regards avides de tous côtés, sans doute dans l’espoir d’apercevoir sa chimère. Ses yeux roulant dans leurs orbites lui conféraient un air terrifiant. Toute raison l’avait quitté. Tunys s’assit en tailleur et resta assis là sous la nuit tombante, ruminant ses pensées. Il finit par glisser dans le sommeil.
Lorsque Thaum se réveilla, le jour était levé, son crâne l’élançait terriblement et du sang collait sa chevelure. Il se demanda ce qui l’avait réveillé et sursauta en sentant quelque chose sur son torse. En réponse à son sursaut, il sentit soudain une vive douleur au bras droit et aperçut une sorte de gros ver grisâtre couvert d’écaille qui retira de son bras de longs crochets avant de s’enfuir à une vitesse fulgurante. Il resta fixé sur l’endroit où avait disparu la bête, commençant à ressentir un vague vertige peut-être plus dû à la peur qu’à autre chose mais il ne pouvait en être sûr. Tunys dormait encore et Fralian était absent. Thaum le chercha des yeux et son inquiétude fut bientôt entièrement balayée par la surprise. Non loin de là, à peine visible entre les arbres il y avait…

-Mais qui es-tu en réalité? Demanda doucement Fralian.
Il savait qu’à présent qu’il l’avait enfin rejointe, ici dans sa cité, il pouvait tout lui demander, tout savoir sans peur d’être soudain arraché à elle en se réveillant.
-Une humaine. Juste une humaine. Nous sommes les humains qui vivaient avant que vous n’apparaissiez.
-Mais vous êtes différents des humains! Remarqua Fralian. Tous ces gens sont immenses! Je ne vois aucune chevelure bleue ou verte comme les nôtres, personne non plus n’a la peau grise et terne comme les miens! Et votre vie est si différente de la nôtre, je ne comprends pas ce que je vois ici!
-Nous sommes bien plus avancés technologiquement, c’est tout. Et vous êtes une race d’humains que nous avons créé dans nos laboratoires pour effectuer pour nous certaines tâches dont nous ne souhaitions plus nous occuper. Vous étiez destinés à produire notre nourriture, à cultiver pour nous, ou bien à entretenir nos routes. Chacun d’entre vous avait été créé avec un code couleur définissant sa fonction. Quant à vos peaux grises, c’était un effet secondaire.
-Je fais partie de cette race?
-Oui, Fralian. Tu fais partie de cette espèce de petits hommes bariolés et résistants que nous avons créés, et tes amis aux cheveux bleus qui dorment près d’ici aussi. Un jour une centaine d’entre vous se sont enfuis, nous ne les avons jamais retrouvés. Ils ont dû se cacher quelque part mais nous n’avons pas vraiment tenté de les chercher, il nous en restait encore suffisamment. Certains disent qu’ils nous supplanteront après notre disparition, mais c’est une simple plaisanterie, nous sommes bien trop évolués pour disparaître.
serena eut un petit rire cristallin.
-Et la Grande Déesse? Qui est-elle en réalité?
-Il n’y a pas de Grande Déesse, dit serena. Ces portes qui sont derrière nous renferment notre générateur électrique. C’est une mécanique parfaite qui alimente toute la cité et nous fait tous vivre, elle a été conçue il y a déjà des siècles selon une méthode que plus personne ne connaît désormais et n’est jamais tombé en panne. Un savant a calculé une fois par loisir que si un jour le générateur venait à s’arrêter, nous mourrions tous en environ une semaine. C’est aussi quelque chose sur lequel nous plaisantons ici, car le générateur a été conçu pour ne jamais s’arrêter.

…des ruines.
-Des ruines! Juste des ruines! Hurla Thaum de sa voix qui commençait déjà à chevroter.
Il avait le teint livide et ses cheveux d’ordinaire d’un magnifique bleu ciel avaient terni et commençaient à tomber. Seule la rage semblait le maintenir encore debout alors qu’il vacillait sur le sol défoncé de ce qui avait dû être la rue principale. Tunys se dit que quel qu’ait été ce ver dont Thaum lui avait parlé, son venin était très rapide. Il balaya du regard la cité. Le sol de la même matière que celui de la grotte avait été comme lui transpercé par la végétation. La nature avait repris ses droits sur la ville qui affichait maintenant l’aspect d’un endroit déserté depuis des siècles, ce qui était sans doute le cas. Peut-être un jour tout cela avait-il été fidèle à la description que Fralian en avait fait mais à présent la jungle avait remplacé les fleurs sur les parois fissurées, et des blocs s’étaient même détachés pour s’écrouler dans la rue. C’était sur l’un deux que Tunys s’était assis. Il n’y avait pas la moindre lumière douce, sans doute avait-elle cessé depuis très longtemps et la température était la même que partout ailleurs. Des squelettes blanchis et en partie recouverts de mousse qui faisaient environ la même taille que celui de la grotte jonchaient le sol. Fralian lui même qui était assis sur les marches d’une gigantesque tour ronde et parlait tout seul semblait aussi mort que celui qu’il serrait dans ses bras. Peut-être était-ce à cela qu’il parlait, ce qui ne faisait plus grande différence. Le calme qui régnait dans ces rues était le calme de la mort.
-Alors on a fait tout ça pour ça? Dit Tunys, doucement.
Thaum s’écroula finalement près de lui, haletant. Ses cheveux tombaient de plus en plus. Tunys lui demanda:
-Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait?
-Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse? Grimaça Thaum. On meurt, on a pas d’autre solution.
-Ça ne devrait plus trop tarder pour toi au moins.
-Vu où on en est, c’est plutôt une consolation pour moi.
Tunys continua à regarder autour de lui, à détailler ces ruines qu’il aurait dû trouver passionnantes, qui auraient dû doper son attention d’archéologue mais qui semblaient juste un endroit mort pour lui. Tout ce qu’il ressentait était un grand vide, la résignation et les larmes qui coulaient doucement le long de ses joues sans qu’il cherche à les arrêter. Il se sentait calme, le calme de la mort l’avait envahi à son tour et il était en paix. Peut-être arpenterait-il tout de même ces rues mortes et explorerait-il ces bâtiments désertés dans les prochaines jours alors qu’il serait le dernier homme vivant à fouler ce sol. Peut-être errerait-il parmi ce vestige d’un passé qu’il tenterait d’imaginer en attendant son inéluctable fin. Il voulut dire ça à Thaum mais ne rencontra que ses yeux vitreux. Toute vie avait déjà déserté l’explorateur. Alors il regarda Fralian délirer et embrasser son squelette sur le perron de la tour où aboutissait la rue principale et demanda tout bas:
-On meurt alors?
Et c’est ce qu’ils firent.

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