Tour d'acier

Un triple meurtre, évidemment ça ne pardonne pas. Je n’aurais jamais plus tué qui que ce soit de ma vie, mais il fallait vraiment que je me débarrasse de ces trois-là. Mais évidemment, ça les juges ne pouvaient pas le savoir. Alors eux ont décidé de se débarrasser de moi. Prison à vie. Il paraît qu’autrefois on pouvait avoir des réductions de peine. J’aurais bien aimé. Mais à présent il était trop tard, j’étais sur le point d’être transféré dans la Tour.

À peine le jugement terminé, alors même que j’étais emmené sous les huées d’un public rappelant celui des spectacles de gladiateurs revenus à la mode quelques années plus tôt, la réalité de ma situation me tomba dessus. La Tour. Je n’aurais pu tomber pire. Cet édifice gigantesque avait été bâti des années plus tôt et seules les autorités savaient combien il possédait d’étages. Cette donnée n’avait jamais été divulguée au public, afin d’entretenir la légende de la bâtisse et la peur qu’elle inspirait. Certains petits malins armés de jumelles avaient tenté de les compter par le passé, mais bien évidemment ils n’avaient aucun moyen de compter les étages souterrains. Même les types du droit à l’existence n’en savaient probablement rien alors que c’est eux qui s’occupaient des prisonniers une fois que l’État s’en était débarrassé. Toute ma vie j’avais pu observer la Tour s’enfoncer dans le ciel bien plus haut que toute autre construction, quel que soit l’endroit de la ville où je me trouvais pour peu que le temps soit clair. D’aucuns disaient qu’elle avoisinait les 1500 mètres de haut, d’autres qu’elle les dépassait largement, certains prétendaient qu’elle s’enfonçait d’autant dans la terre. On disait qu’elle comptait 200, 400, 800, 2000 ou même 5000 étages, certains avaient l’air tellement convaincus de savoir qu’ils en devenaient presque crédibles. Mais en réalité personne ne pouvait le savoir, personne n’étant entré dans la Tour n’en était jamais ressorti pour le dire, personne en réalité ne savait ce qui se trouvait à l’intérieur. L’idéal: pas de scandales, pas d’articles ou de statistiques sur le taux de suicide en prison, rien. Tout ce qui filtrait de la tour était la certitude qu’il y avait toujours des survivants à l’intérieur car les divers provisions fournies par l’Association du droit à l’existence continuaient à disparaître régulièrement. À peine les deux molosses qui m’escortaient m’avaient mis dans leur voiture, j’ai eu droit au légendaire petit verre de liquide transparent, que j’ai bien entendu été obligé de boire.

Premier acte

Lorsque je me suis réveillé, ça y était. J’étais allongé sur le béton, les gigantesques parois incurvées de cinq ou six mètres de hauteur me surplombait, supprimant toute velléité d’escalade. L’hélicoptère m’avait certainement déposé dans la fosse pendant que l’anesthésiant me privait de conscience.
J’étais sur la Tour. Sur son toit. Désormais il était évident que je ne reverrais du monde qui m’entourait que ce petit morceau rond de ciel qui était au-dessus de ma tête. Je vivrais dorénavant tout le reste de ma vie en intérieur.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté allongé sur le dos, sentant des larmes couler sur mes joues. Une voix finit par me tirer de ma détresse en me demandant si j’étais encore vivant. Je relevai la tête et aperçus un homme entre deux âges, sans doute celui qui avait parlé, qui me regardait de l’autre bout de l’esplanade. Il me fit signe de m’approcher et je me relevai.
Il ne me dit plus rien, se contentant de me regarder marcher vers lui en me dévisageant d’un air circonspect. Il semblait se demander si j’étais dangereux ou non.
« Je suis là pour un triple meurtre, ai-je dit avant de me rendre compte que ça pouvait être intimidant comme introduction. Mais je n’avais pas le choix, je ne suis pas violent d’habitude, » ai-je ajouté pour me rattraper. L’homme n’a pas soufflé un mot, il s’est contenté de hocher la tête sans même changer d’expression et a commencé à descendre une volée de marches que je n’aperçus qu’à ce moment-là, les marches s’enfonçaient dans le sol en partant d’une cavité rectangulaire qu’une porte devait sans doute fermer à l’origine. L’entrée de la Tour.
Nous n’avons pas descendu énormément de marches, nous nous sommes simplement arrêtés à la deuxième porte, soit le deuxième étage en partant du sommet. J’ai avisé une niche creusée dans le mur de l’autre côté de l’escalier, face à la porte. Je l’ai désignée à mon guide taciturne:
« Est-ce que c’est…? »
Il s’est contenté de hocher la tête de nouveau. La porte donnait sur une gigantesque salle circulaire, à peine plus petite en diamètre que le toit, car les escaliers en faisaient tout le tour. Mais à vue d’œil, une bonne vingtaine de mètres séparait tout de même les parois. Au centre de la pièce une grande cheminée de type insert circulaire constituait la seule source de lumière. Le tuyau montait jusqu’à crever le plafond, je réalisai que je l’avais vu pointer vers le ciel en me relevant sur le toit, mais ne m’en étais même pas rendu compte alors, l’esprit trop encombré déjà. Un groupe de personnes se massait autour de la cheminée, mon guide se dirigeait vers eux, je le suivis. Deux ou trois me saluèrent mais le reste, environ une quinzaine de personnes, resta silencieux. Il y avait des hommes comme des femmes dont les plus jeunes semblaient avoir une vingtaine d’années et les plus vieux le triple. Ils avaient l’air tous plus ou moins morne, mais c’était sans doute normal pour des condamnés à la prison à vie.
« Vous avez donc tous été jetés à la Tour? Demandais-je assez sottement
-Non, on a été tout bonnement supprimés, répliqua mon guide d’un ton sombre, Effacés de la société. Et toi aussi maintenant. En ce moment même ils doivent être en train d’effacer ton nom des fichiers, tu es officiellement mort.
-Mort?!
-Oui, me répondit une femme du même ton morne, sans intonation. Personne ne ressort jamais de la tour, et personne ne vient jamais vérifier qui survit, alors dès l’admission on est effacés.
J’ai mis un peu de temps à assimiler l’information. J’étais donc officiellement mort. Du coup la tour se mettait à avoir des airs d’enfer moderne, avec pour grand inconvénient sur celui de la religion qu’elle existait bel et bien.
Mais j’aurais dû me douter de tout ça, tout un chacun savait que la seule vraie différence entre une condamnation à mort de l’ancien temps et la condamnation à la tour était que les familles des prisonniers pouvaient toujours espérer que leurs proches soient encore en vie tant qu’elles le souhaitaient.
-Vous êtes là pourquoi, vous?
Seuls quelques rictus amers me répondirent. Apparemment ce n’était pas l’un des sujets de conversation préférés, je n’avais sans doute plus qu’à oublier petit à petit ces trois types sur lesquels j’étais tombé un soir.
-Il y a beaucoup de monde dans la tour? Demandai-je encore, cette fois j’obtins une réponse d’un jeune homme:
-On ne sait pas. Aucun d’entre nous ne l’a encore jamais entièrement explorée. Sans doute plusieurs milliers.
-Et combien d’étages?
-Combien on te disait qu’il y en avait quand tu étais dehors? Intervint un autre homme dont le visage resta néanmoins tourné vers les flammes.
-Personne ne le sait donc ici non plus? »
Visiblement, c’était là encore une question qui se passait de réponse. Il était de toute évidence inutile de demander le nombre de marches, encore un aspect de la Tour qui faisait l’objet de nombreuses spéculations à l’extérieur.
« Ils ne vont pas tarder à ouvrir les sas pour la bouffe, » dit quelqu’un, et deux ou trois personnes se levèrent. Je décidai de me joindre à eux, je n’avais pas envie de rester avec le groupe hébété et blafard. Nous nous retrouvâmes donc devant la niche que j’avais déjà observée mais elle disparut soudain derrière un lourd panneau d’acier qui sortit brusquement du mur pour boucher l’ouverture. Personne ne bougea ni ne dit un mot, et le panneau s’ébranla de nouveau au bout de quelques minutes, dévoilant plusieurs paquets de nourriture qui avaient été posés dans la niche ainsi que des bûches pour le feu. Il me sembla y avoir là de quoi faire de nombreux repas copieux ainsi que de quoi alimenter le feu un bon bout de temps. Comme je l’avais deviné, ces niches communiquaient avec l’extérieur, et même si la luminosité était bien trop faible ici pour le voir, le fond devait lui aussi être constitué d’un panneau d’acier ouvrable. Je me dis que le renouvellement des provisions ne devait pas être quotidien, puis mes pensées s’orientèrent vers un autre sujet.
« Qu’est-ce qui se passerait si quelqu’un se mettait dans la niche avant que le panneau se referme? Demandai-je, me doutant qu’il serait bien trop facile de s’échapper de la Tour si cela fonctionnait, mais jamais je n’avais entendu la moindre explication sur ce sujet.
-Ce sont les gardes armés du gouvernement qui ouvrent les panneaux, dit quelqu’un que je ne parvins pas à discerner.
-La consigne est d’abattre à vue quiconque se trouverait dans le sas pendant l’ouverture, ajouta un autre.
Personne n’avait bronché, les quelques personnes que j’avais accompagnées ramassaient les paquets comme ils devaient sans doute le faire chaque jour. Moi, cette réponse m’avait fait l’effet d’une électrocution.
-Mais ils n’ont absolument pas le droit de faire ça! M’insurgeai-je.
La peine de mort était proscrite depuis longtemps. Si l’idée de la Tour était acceptée par la population, il n’en était pas de même de celle de la mort, en dehors des combats de gladiateurs bien sûr.
-Ils sont tous les droits, on est déjà morts de toutes façons.
-Mais les types de l’association du droit à l’existence, c’est bien eux qui nous filent tout ça, ils laissent faire ça?
-Ces types n’ont qu’une peur, c’est de se retrouver du mauvais côté de la paroi quand le sas se referme. Alors les gardes les maintiennent au silence tant qu’ils veulent. 
Je sentis pour la première fois une note un peu expressive dans e ton si morne des détenus. Ce n’était autre que mon « guide » qui avait répondu trahissant une très profonde amertume. Je ne compris pas:
-Mais comment ça, se retrouver du mauvais côté? Dans la tour? Les gardes ne referment pas les sas si il reste quelqu’un dans la niche j’imagine.
Personne ne me répondit, et j’eus soudain la désagréable impression d’être trop candide pour un triple meurtrier. Beaucoup trop candide.
Le repas se passa dans un silence seulement entrecoupé du bruit de la mastication. Personne ne parla. Après avoir mangé, tous le monde s’allongea dans un coin, apparemment il était habituel ici de dormir sur le béton. Car le sol était comme le reste constitué de béton, seul son côté symbolique avait valu à cette prison son sobriquet de Tour d’acier, qui visait surtout à souligner son aspect inviolable autant de l’intérieur que de l’extérieur.
Avant de dormir, mon guide me précisa que le toit aussi devenait tout aussi proscrit que les sas dès lors que le bruit de pâles de l’hélicoptère se faisait entendre. Quiconque tenait à sa vie devait rentrer au plus vite dans la tour et ne ressortir qu’une fois l’engin reparti. Alors que je tentais d’assimiler ma nouvelle situation, il finit comme les autres par s’endormir malgré le sol inconfortable. Comme j’avais pour ma part plus de mal malgré les résidus de la drogue que l’on m’avait faite boire un peu plus tôt qui subsistaient dans mon sang, je pus détailler les dormeurs. Certains semblaient avoir le sommeil agité, c’était la première fois que je remarquais des signes d’agitation depuis mon arrivée. C’était le cas de mon guide qui alla même jusqu’à baragouiner quelques phrases apparemment sans queue ni tête. Je fermai les yeux et l’écoutai, espérant que ces murmures allaient me bercer, mais malgré ça je mis plusieurs heures à m’endormir. J’ignore exactement combien car il est difficile d’évaluer le temps dans la Tour, mais toujours est-il que j’eus le temps d’entendre de nombreux murmures, là encore plus animés que la voix de l’homme éveillé. Je finis par m’endormir en pensant à la dimension de la Tour que je commençais à peine à percevoir: une prison où les pratiques des gardes n’étaient pas aussi scrupuleusement légales qu’on souhaitait le faire croire à nous qui… à ceux qui étaient dehors. Le lendemain, je n’avais que de vagues souvenirs, l’impression persistante d’avoir entendu quelque chose, quelques débris de phrases baragouinés par un dormeur qui m’avaient interpellé, sans pouvoir remettre le doigt dessus.

Deuxième acte

J’eus rapidement marre du groupe léthargique qui m’entourait, et je demandai à la cantonade si quelqu’un avait déjà tenté d’aller voir d’autres étages ou non. Il me fut répondu qu’il était déjà arrivé que des gens passent par l’étage en prétendant parcourir toute la Tour, mais il ressortait de leurs témoignages qu’aucun endroit dans le bâtiment n’était différent des autres. Certains avaient fini par abandonner à force d’avoir l’impression de descendre perpétuellement un interminable escalier dans l’obscurité, d’autres avaient fini par attendre dans un sas, me dit-on dans un murmure de conspirateur, et je compris « qu’attendre dans un sas » était la forme de suicide en vigueur dans la Tour. On me dit aussi que les nouveaux arrivants tentaient souvent de descendre dans les escaliers, mais finissaient toujours par s’arrêter à un étage ou un autre, découragés.
Malgré tout, je pris la résolution d’aller voir ailleurs, de descendre un peu. Les autres me regardèrent partir d’un air désintéressé, ils devaient avoir l’habitude, mais mon guide prit quand même la peine de me préciser qu’il était inutile que j’essaie de remonter d’un étage, la cheminée du premier n’était plus en état, la pièce avait une forte tendance à s’enfumer qui avait forcé ses habitants à l’évacuer.
Je m’arrêtai à l’étage en dessous et découvris une autre foule blasée qui ne prit pas la peine de tourner la tête à mon arrivée, je décidai aussitôt de repartir et de m’arrêter au suivant. Il n’y eut pas d’heureuse surprise. La faim commençant à se faire sentir, je finis par m’arrêter à un étage, j’avais déjà perdu le compte. Je me dis que la densité de population des étages variait selon la persévérance des nouveaux, l’endroit où ils finissaient par s’échouer à bout de force. Le repas fut maigre, des provisions n’étaient apportées que deux fois par mois et on arrivait à la fin du stock. Je trouvai en revanche ce soir-là un homme plus loquace que les autres et nous échangeâmes quelques mots, je mentionnai cette histoire d’hommes en armes tuant quiconque se trouvait dans les sas et en vins vite à ce mystère qu’on avait voulu m’expliquer implicitement et que je n’avais pas saisi, sans doute plus par refus de comprendre qu’autre chose. L’homme ne fit pas de manières, il m’annonça sans détour que si un membre de l’association qui s’était créée pour s’occuper de nous lorsque le gouvernement avait tout simplement voulu laisser tomber l’entretien des « pensionnaires » de la Tour faisait des vagues, menaçait de dénoncer une pratique illégale des gardes, ceux-ci ne s’embarrassaient pas. L’homme était aussitôt jeté dans le sas juste avant la fermeture. Il ajouta même un détail qui me frappa: il me dit qu’il y avait actuellement un ancien membre du droit à l’existence qui avait subi ce sort au premier étage de la tour. C’est alors que je me souvins de ce que j’avais entendu mon guide dire dans son sommeil: il parlait apparemment à des gardes dans un rêve, leur disant que le public ne pouvait être tenu dans l’ignorance de telles pratiques, que cela relevait de la dictature pure et simple. Je compris du même coup l’amertume de son ton alors qu’il évoquait ce sujet.
« Le gouvernement se réserve les moyens qu’il veut pour éviter tout scandale », conclut mon interlocuteur, me ramenant à la réalité. Tous les moyens… Même expédier en prison à vie, supprimer tout simplement quiconque tentait de dénoncer des pratiques inavouables.
Le désespoir régissait l’intérieur proprement dit de la Tour, mais apparemment les structures extérieures, là où vivaient le personnel s’occupant de nous, les gens du droit à l’existence, c’était la terreur qui dominait, permettait de garder secret les aspects les moins reluisants des pratiques du gouvernement.
« Après quoi on prétend à leurs connaissances qu’ils ont été agressés par un détenu. Une règle a été instaurée dans ces cas-là stipulant que le corps doit être détruit sous prétexte qu’il est impossible de savoir quelles maladies sévissent dans la Tour. Dans la structure externe de la prison, là où travaillent les gardes et les bénévoles de l’association, il y a un incinérateur à cadavres à chaque étage, continuait l’homme. C’est bien organisé tout ça. »
J’avais déjà entendu parler de ces agressions qui arrivaient de temps en temps. Évidemment, on pouvait s’y attendre lorsque certains protagonistes étaient des détenus dangereux, et je ne m’étais jamais trouvé de raison de mettre en doute cette version officielle des choses.
Il remarqua assez vite que j’avais du mal à y croire, à imaginer que les autorités puissent être disciples de telles pratiques, et décida manifestement d’en ajouter une couche:
« Tu as entendu parler de la campagne « un Toit pour tous » qui visait à loger tous les sans-abri? Ça a été un succès total, c’est tout ce qu’ils ont dit. Mais as-tu la moindre idée de l’endroit où tous ces gens ont été relogés? » Il ne dit rien d’autre, il n’avait pas vraiment besoin de me fournir la réponse. Je me relevai pour continuer ma descente dans les entrailles de la tour. Avant de partir, je lui demandai comment il pouvait bien en savoir autant. Il ne me donna qu’une brève réponse: « Certains gardes aussi parfois en ont marre et décident de tout balancer. »
Éloquent.

Troisième acte

Je continuai assez longtemps à descendre les escaliers dans l’obscurité. Il n’y avait pas de source de lumière ici, seulement la vague lueur du feu de la salle centrale qui parvenait parfois jusque-là par le biais de trous pratiqués dans les murs à intervalles réguliers. J’étais perdu dans mes pensées, je ne m’arrêtais plus aux étages. De temps à autre, les portes coupe-feu dont toutes les entrées d’étage étaient pourvues étaient fermées, souvent lorsque c’était le cas, aucune lumière ne provenait des trous dans le murs, signifiant que l’étage était inoccupé. Je ne croisai à peu près personne dans les escaliers et perdis bientôt le fil du temps. Je pensais à la Tour d’acier dans les entrailles de laquelle je m’enfonçais. Une légende dans ma région. Une trentaine dans le pays. Des prisons parfaites, sans problèmes où les prisonniers étaient livrés à eux-mêmes entre des murs infranchissables. Environ trois ou quatre mètres d’épaisseur de pierre dont les seuls ouvertures étaient les niches servant à l’approvisionnement. Aucun contact entre les pensionnaires et le personnel chargé de s’en occuper, excepté, je le savais à présent, la mise à mort en cas de présence dans un sas au mauvais moment. J’ai marché très longtemps, mais je ne pouvais juste pas supporter les troupes apathiques qui s’agglutinaient en cercles autour des cheminées à chaque étage. Alors je ne m’arrêtais que le temps de manger un peu, parfois de dormir, plus rarement encore de me laver ou de me raser. Chaque pièce avait dans un coin une petite partie cabinet de toilettes, qui offrait pour seule garantie à la pudeur d’être plongé dans une relative obscurité. Puis je délaissais ces gens que l’on avait artificiellement réduits à l’état de légumes. Une fois, une femme assez jeune vint se blottir contre moi pendant la nuit. Elle ne chercha rien de plus et je ne cherchai pas savoir ce qu’elle voulait. Elle avait pu être belle avant d’arriver dans cette tour, à présent elle ne l’était plus. Plus personne ne l’était. La tour était dépourvue de miroir mais j’avais l’impression de descendre depuis une éternité et je pensais que comme tous les autres je devais à présent offrir un aspect qui cadrait bien avec mon statut juridique de cadavre. À force de descendre je ne savais même plus si j’étais toujours au-dessus de la surface ou bien dans la partie souterraine de la tour. Je doutais fort que quoi que ce fut permette de différencier les deux moitiés. J’avais cessé de compter le temps, je savais juste que cela faisait un certain temps que je descendais les marches. J’avais commencé à m’arrêter plus souvent dans les étages, me demandant combien de ces zombies blafards avaient autrefois été des délinquants violents, des meurtriers, peut-être même des psychopathes qu’il ne valait mieux pas ne serait-ce que regarder de travers. Au moins le gouvernement s’il ouvrait un jour la Tour d’acier pourrait se vanter d’avoir su éradiquer l’instinct meurtrier. Peut-être se vanterait-il moins d’avoir éradiqué toute humanité à l’intérieur du bâtiment. Moi même je ne savais déjà plus vraiment si mes yeux étaient encore en mesure de supporter le soleil.
Je repensai à ce qui m’avait valu cette non-existence. Trois brutes au détour d’une ruelle qui avaient juste décidé d’aller faire couler du sang comme d’autres décidaient d’aller au cinéma. L’un d’eux ressemblait plus à une petite frappe, un type assez jeune, qui avait l’air nerveux. Quand j’ai compris ce qu’ils me voulaient, j’ai essayé de prendre son couteau à celui-là, je ne pensais pas avoir la moindre chance contre les deux armoires à glace qui l’accompagnaient. Seulement voilà, j’ai eu de la chance, j’ai eu le couteau, et je me suis aussitôt mis à faire tous les grands gestes que je pouvais avec, à défaut d’avoir une idée de comment me battre. J’ignore ce qui s’est passé, je n’ai vraiment aucun souvenir de comment j’en suis arrivé là, mais j’ai égorgé la petite frappe, planté le couteau dans le poumon de l’une des armoires à glace et dans l’œil de l’autre. Je m’en suis sorti avec un poignet cassé: une chance monstrueuse. Tellement monstrueuse que j’ai dû d’un coup épuiser tout mon quota. Et lorsque deux policiers sont passés par là, me trouvant médusé en train de contempler trois cadavres, je n’avais visiblement plus aucune chance.
Je n’ai appris que plus tard que la petite frappe était le neveu de je ne sais quel préfet, sur le coup cela ne m’a pas paru important. Eux avaient des gants, moi pas. J’avais donc mes empreintes sur le couteau, eux pas. Je n’ai rien trouvé pouvant prouver qu’ils voulaient m’attaquer. Ils n’avaient pas le moindre casier judiciaire. À présent que je descendais ces escaliers sombres et sans fin, depuis des semaines peut-être déjà, je repensais à cette histoire de famille avec le préfet. Je me dis que ça avait peut-être bien plus joué que je l’avais cru, à présent que j’avais appris quelques notions sur l’envers de notre société.
Mes yeux s’étaient habitués à l’obscurité, je voyais devant moi l’escalier continuer, sans fin. Je me dis que j’essaierais bien de faire demi-tour, de remonter. Au moins en haut, il y aurait le soleil. En bas, rien ne semblait m’attendre.

Épilogue

Alors je m’arrêtai à un étage que je découvris vide, et fis une pause avant de tourner les talons.
Cela faisait longtemps que j’avais mal aux jambes en permanence, mais cela ne m’empêchait plus de gravir les marches. C’était une simple habitude. Ma vie se résumait dorénavant à voir défiler des marches en réfléchissant à tout ce qui me passait par la tête, sentant à peine désormais mes jambes dont les muscles semblaient avoir acquis la consistance du béton qui m’entourait.
Mais mon envie de revoir le ciel augmentait. Je savais que j’en avais pour très longtemps, c’était ma seule certitude comme j’avais depuis longtemps cessé de compter les jours qui passaient, si l’on pouvait toutefois considérer une période de veille et une de sommeil dans un environnement immuable comme un jour. J’avais l’impression d’être une créature des profondeurs qui n’avait encore jamais vu la surface. Cette impression fut même renforcée lorsque, au hasard d’une de mes pauses j’eus la surprise de découvrir des gens à un étage que je croyais désert à cause de l’absence de lumière. Ces gens, à l’instar de certains insectes, s’étaient habitués à l’obscurité, ils vivaient apparemment dans le noir depuis plusieurs années déjà à les en croire. Sans doute serait-il à jamais impossible de le vérifier mais je songeais qu’ils étaient peut-être même devenus aveugles à force de vivre comme ces insectes auxquels je les ai comparés.
Pourtant, peu après cet épisode, je commençai à distinguer devant moi les prémisses d’une clarté qui me parut totalement déplacée. J’avais encore un long parcours avant d’arriver au toit, d’où sortait donc cette lumière? Quoi qu’il en fut, cela me redonna un élan de motivation qui me fit forcer le pas pour me retrouver face à un spectacle que je n’aurais jamais cru possible.
La lumière du soleil était bel et bien là, à m’éblouir complètement tandis que des débris commençaient à joncher les escaliers. Et bientôt, je débouchai à l’air libre, un air dont j’avais même complètement oublié l’existence, qui n’était pas plein de relents d’enfermement et de vieux feux de bois. Autour de moi, de grandes tiges de métal tordues jaillissaient du béton encastré dans le sol qui constituait les murs de la partie souterraine de la Tour. La partie dans laquelle j’évoluais depuis un petit moment déjà. La partie supérieure elle, se tenait aussi dans mon champ de vision. Mais elle n’était plus désormais qu’un colossal tas de gravas défiant la raison dont je ne parvenais pas à voir l’extrémité. J’étais dehors. Le temps étaient gris mais j’avais pourtant l’impression d’une intense luminosité, comme si pas un nuage n’avait obstrué la lumière d’un soleil que je ne pouvais pourtant même pas voir tant le ciel était bouché. Je promenai mon regard autour de moi avec délectation. Mon environnement se résumait à ces images que l’on voit dans les reportages sur les catastrophes naturelles. Quelque chose, un ouragan, un tremblement de terre ou je ne savais quoi avait tout ravagé. Mais ce n’était plus le monde clos de la Tour. Ce monde tellement uniforme que je m’étais enfoncé dans les entrailles de la terre sans même m’en rendre compte pendant que la Tour était abattue par cette catastrophe qui sur le coup me paraissait plutôt surnaturelle!
Peut-être irai-je explorer les décombres, peut-être irai-je de nouveau m’aventurer dans les entrailles de mon ancienne prison pour porter la nouvelles aux animaux sédentaires qui semblaient être les derniers à ne pas avoir évacué la zone. Mais pour l’instant, j’ai décidé de m’asseoir dans un petit coin herbu qui si je me fie aux pans de bétons qui sortent du sol devait il y a encore assez peu de temps se trouver au pied de la Tour. J’ignore complètement ce que je vais devenir, mais je sens le contact de l’herbe fraîche contre mes jambes, et c’est tout ce qui m’importe pour le moment.
J’étais sorti.
J’étais vivant.
De nouveau.

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