Une envie de liberté

La clé tourna une première fois dans la serrure : un tour de verrou.

Chaque être humain a des besoins vitaux, comme la nourriture, le sommeil, on pourrait aussi ajouter le logement et même l’attention des autres. Mais c’est surtout de l’alimentation qu’il est question dans ce petit début d’histoire. Car l’alimentation évidement génère un autre besoin, celui d’évacuer les déchets dans ce que l’on ingurgite. Ce qui mène bien sûr, au sens littéral du terme, aux toilettes.

Je suis sorti dans le couloir, hier, donc, pour aller aux toilettes, et vous comprendrez, cher lecteur ou auditeur, que de plus amples détails ne sont absolument pas nécessaires. L’important est que sur le chemin des toilettes j’ai croisé un homme dans le couloir qui marchait à un pas rapide et a dévalé les escaliers d’à côté, très certainement à destination du dehors. Un chanceux qui ne prenait pas les cours le lendemain à huit heures, contrairement à moi. Ou encore un étudiant moins sérieux que moi, ce qui n’est pas à blâmer : en quatre mois que je suis ici à l’université je n’ai presque rien vu de la ville encore. Bref, alors que je me livrais à une occupation jugée apparemment répugnante au point de décider de lui assigner un lieu clos pour la pratiquer de façon cachée, je fus pris de l’envie de suivre cet homme. Quoi de plus grisant en effet que de laisser tomber son logement, ses cours et sa vie pour disparaître dans la nuit, expérimenter de multiples aventures, se débrouiller pour survivre et faire de pittoresques rencontres ? Alors que je rêvassais à cela, ma tâche arriva à son terme et je pus sortir des toilettes pour revenir à la vie en société et à mon petit studio rustique au point d’être dépourvu de cabinets d’aisance. Je continuai pendant tout ce temps à rêvasser à ce qui pourrait se produire si jamais je quittais mes classeurs, trieurs, cours, livres et studio relativement bien rangé pour me lancer dans les escaliers tout à coup et ne pas revenir.

La clé tourna une deuxième fois dans la serrure, lentement, comme pour savourer ce mouvement : deuxième coup de verrou.

Puis on tourne les talons et c’est le départ, les escaliers accueillent toujours avec joie les déserteurs.

Je lorgnai mon sac à dos, puis mon frigo, m’imaginant déjà transvaser le contenu du second dans le premier. Le tramway me mènerait sans mal à la gare, il n’y aurait pas de contrôleur à cette heure avancée du soir et je pourrais sans doute retirer de l’argent dans un distributeur sur la route. Je me levai, des promesses d’aventure devant les yeux, pris ma veste la plus chaude et mon vieux chapeau qui me valait les plaisanteries de mes amis mais couvrait bien mon crâne manquant cruellement de cheveux depuis ma catastrophique décision de laisser une cousine apprentie coiffeuse s’occuper de moi. J’avais l’impression de voir la vie me sourire. Je jetai un dernier coup d’œil à mon petit studio et éteignit la lumière.

Je me propulsai dans les escaliers puis continuai sur ma lancée, ouvrant à la volée la porte principale et me retrouvant, Ô, joli mois de décembre, devant un magnifique tapis de neige renouvelé d’heure en heure par une chute assez drue de flocons. Devant cette resplendissante vision, mon idée première de partir par le premier train que je trouverai s s’envola et je décidai d’admirer cette ville où j’habitais depuis quatre mois en ce beau dixième jour avant noël qui touchait à sa fin.

Il y avait dans ma cité dans le studio à côté du mien un dénommé Chikc (Il s’agissait là vraiment de son prénom) avec lequel je m’étais lié d’amitié dans la mesure du possible malgré son étrangeté. En effet, Chikc était sans doute le seul de la cité à trouver très utile le fait que nos cabines de douches et toilettes étaient  communes et possédaient des murs qui n’allaient pas tout à fait jusqu’au plafond. Il se plaçait dans l’une des cabines de toilettes, montait silencieusement sur le siège pour jeter un coup d’œil dans la cabine de douche contigüe et observer la position de l’utilisateur, sa manière de se laver, d’autres « paramètres » qu’il avait définis dans le cadre d’une « étude », et , si son « sujet » était de sexe féminin, se rincer l’œil au passage.

Il nous arrivait de discuter de temps en temps, il me trouvait cinglé et réciproquement.

J’ai pris le premier tramway que j’ai pu attraper en sortant de chez moi et je m’y suis assis en me demandant où j’allais descendre. Au bout de quelques minutes, un inconnu de mon âge environ s’assit juste en face de moi, je lui accordai à peine un coup d’œil avant de retourner à la contemplation du paysage par la fenêtre.

-Salut, fit-il et je répondis de la même manière.

-Tu vas où ? Enchaîna-t-il.

-Je ne sais pas.

-Tu glandes en fait. C’est comme moi alors. Ça te dirait une bière ?

J’acceptai la bière.

-Si tu veux j’ai pas que ça non plus, on peut aussi descendre au prochain arrêt et se rouler un truc à fumer.

Intrigué par l’idée, j’acceptai également. L’inconnu s’appelait Stéphane.

Nous nous posâmes quelque part dans la ville, dans un coin désert et mon nouvel ami entreprit de rouler un gros joint à quatre feuilles tout en me racontant sa vie. Il m’expliqua qu’à la remise des diplômes du baccalauréat dans son lycée, chaque élève avait été tenu de dire quelques mots au micro en récupérant ledit diplôme. Cela me parut étrange car dans mon propre lycée il n’y avait pas eu de discours et il me paraissait hautement improbable que l’on puisse faire faire un discours à chaque élève récupérant son diplôme, voire même tout à fait impossible. De toutes évidence, le jeune homme affabulait, peut-être même avait-il l’habitude de vivre dans ses fantasmes, mais qu’importe, n’était-ce pas précisément ce que j’étais en train de faire, vivre dans un fantasme ?

Je l’écoutai donc raconter comment il était monté sur l’estrade, avait souri poliment en récupérant le papier qui attestait qu’il était bien titulaire du baccalauréat et s’était approché du micro pour parler en ces termes : « j’ai passé trois ans dans ce lycée pour que l’on me remette aujourd’hui ce diplôme qui ne signifie rien devant une assemblée de personnes que je n’ai absolument aucune envie de voir ne serait-ce qu’en photo alors je n’ai rien à vous dire. Merci. »

Mais à ce moment il termina son joint et, en tant qu’invité de marque, me réserva l’honneur de l’allumer. Je tirai une longue inspiration et laissai pendant un bon moment la fumée m’envahir alors que je lui passai le joint et qu’il tirait à son tour. Après deux ou trois taffes, il s’exclama au moment où je relâchais ma fumée

-Fais gaffe, je l’ai vraiment beaucoup chargé. Et c’est de la bonne, bonne beuh.

Alors qu’il prononçait cette phrase, je sentais mon esprit se mettre à pétiller et le monde qui m’entourait s’ouvrit à moi sous une nouvelle perspective, révolutionné par une quatrième dimension. Je jetai un coup d’œil à mon compagnon et le voyais soudain monter sur une petite scène montée dans une vétuste salle d’un bon vieux lycée qui avait vu des générations d’élèves se succéder les unes aux autres, devant la foule de ses anciens collègues et camarades fraîchement propulsés dans l’univers étudiant rassemblés entre les rangées de fenêtres de chaque côté de la salle que les reflets du soleil d’automne démultipliaient à l’infini sur le sol et le plafond, je le voyais s’approcher du micro et lui confier son petit discours pour qu’il tente de le faire comprendre à la foule rassemblée, et je comprenais moi le sens de ce discours, je comprenais qu’il ne faut pas gâcher sa vie entière au travail, moi qui justement venais de m’affranchir de cette vision des choses, de jeter à bas ce carcan d’éducation qui m’avait jusqu’ici emprisonné dans une optique de réussite professionnelle par l’effort et le travail. Je le voyais, descendu enfin de la scène, les bras croisés aussi nonchalamment qu’il était adossé au mur, adressant son petit sourire ironique aux regards vexés des autres qui y rebondissaient sans le blesser et allaient se dissoudre dans l’ambiance dorée des rayons du soleil d’automne.

Et tout en le voyant, je me voyais moi aussi tournant en rond dans ma chambre d’étudiant comme un coléoptère enfermé dans une bulle, me sentant aussi vide que la nuit lorsque les étoiles refusent de venir lui murmurer des histoires, aussi froid que la cheminée d’une maison abandonnée depuis longtemps, des larmes coulant sur mon visage pour me reprocher ma lâcheté, ma peur de l’inconnu et mon incapacité à me lancer qui faisaient que j’étais encore là, dans celle bulle voletant au-dessus de magnifiques instants sans oser en crever la surface qui me séparait de la vie.

Mais Stéphane continuait à parler, à raconter sa vie, et moi je me mis à surfer sur la vague de ses paroles dans un abandon agréable à ce flot continu dont les images m’envahissaient, se glissaient dans mon esprit et me réchauffaient délicieusement.

 

C’est à cet instant précis que Chikc ouvrit la porte de mon deux-pièces salle de bains que je ne verrouillais que rarement avec à la main un pack de bières de médiocre qualité.

-Tu veux toujours pas sortir ?

-Je travaille, là.

-Tu veux une bière ?

J’acceptai la bière, comme chaque fois qu’il venait chez moi et l’observait diffracter les rayons de lumière provenant de la fenêtre pour jongler avec et les renvoyer rebondir sur les murs en traçant des figures complexes dans l’air engourdi par l’emprisonnement que je lui infligeais dans ces quelques mètres carrés.

-Tu bossais sur quoi ?

-un truc pas très intéressant.

-Pourquoi tu bosses tout le temps si c’est jamais sur des trucs intéressants ?

-Parce que moi ça m’intéresse.

-Foutu cinglé, marmotta Chikc.

Je le relançai après un petit silence qui suffit à endormir de nouveau mon air malgré les rayons de lumières qui continuaient à ricocher :

-Et ton étude, elle avance ?

-Oui, j’ai observé une petite brune très intéressante tout à l’heure.

-Et mignonne.

-Et mignonne.

-Foutu cinglé, marmottai-je, de sorte que ce fut à son tour de me relancer.

-Tu comptes l’ouvrir cette bière plutôt que de la fixer comme un demeuré ?

J’ouvris la bière et en bus une gorgée, laissant les bulles danser sur ma langue et dans ma gorge sur un rythme endiablé jusqu’à ce qu’elles s’efforcent, avec succès, de s’échapper par là où elles étaient venues, abandonnant lâchement le reste du liquide aux profondeurs de mon estomac.

-Personne ne t’a encore remarqué ?

-Aux douches ? Non, toujours pas.

-Tu vas faire quoi quand on va te voir.

-Dire que je crois avoir oublié un truc dans la cabine ou quelque chose comme ça.

-Ça ne marchera pas.

-Avec mon charme, si.

C’est vrai que Chikc avait du charme, il arrivait à être apprécié d’à peu près tout le monde, c’est sans doute pour cela que nous étions en aussi bons termes. Une part de sa folie, sans doute.

Nika me tira de mes pensées en me demandant justement à quoi je pensais :

-À quelques évanescences qui s’enfuient sans laisser de traces, répondis-je.

-Et ça y est, elles se sont enfuies ?

-J’en ai bien peur.

-Le jour aussi. Je vais devoir aller travailler.

Je regardai autour de moi pour constater qu’en effet, le jour s’était enfui, ne laissant derrière lui que quelques lueurs retardataires que des lampadaires obstinés tentaient en vain de retenir dans les rues. Stéphane s’était dissous dans le passé depuis un peu plus d’une semaine et j’avais complètement oublié mon idée d’attraper un train pour quitter la ville à destination de nulle part dès que les premiers coups de vents s’étaient emparés goulûment de mon visage au sortir de ma cité étudiante.

Nika, de son vrai prénom Veronika, travaillait de nuit en vendant à de parfaits inconnus son corps pour qu’ils y distillent du plaisir. C’était là ma période nocturne et cela devait bien faire six jours que je n’avais vu du jour que le petit matin ou les dernières lueurs du soir. J’aimais bien Nika, nous étions même très rapidement devenus de bons amis, mais le soleil m’appelait, exerçait sur moi une attraction hypnotique de plus en plus forte et elle le savait bien. Nous dormions le jour dans un petit réduit sordide qui possédait l’avantage non négligeable d’être financièrement dans les moyens de Nika et les désavantages non moins négligeables d’être mal isolé et dépourvu de toute intimité dans la pièce unique qui le constituait. J’étais devenu un voyageur, et Nika était loin d’être stupide, nous savions tous les deux qu’un jour, lorsqu’elle se réveillerait ou rentrerait de son travail, elle serait seule, sans moi, sans adieu, sans fioritures, avec seulement peut-être quelques échos de ma présence que les murs joueraient quelque temps à se renvoyer pour tenir un peu compagnie à leur propriétaire, lui rappeler encore que pendant un temps elle avait vécu avec peut-être le seul homme qui la connaissait et l’appréciait pour son esprit sans même avoir jamais couché avec elle. Je la regardai s’éloigner, habillée de ses vêtements dotés d’une ouverture facile, pratique vu la profession qu’elle exerçait, et tentai de récupérer mes vestiges de mes quelques évanescences, hélas irrémédiablement enfuies. Elle me laissait sur place sur le banc de parc public proche de chez elle où nous nous étions assis au sortir du sommeil. J’étais bien réveillé et avait une forte envie de marcher, de me promener, de saluer quelques lampadaires et admirer la beauté nocturne de Nantes ; de sauter dans les grands cerceaux plantés sur l’un des bords de l’estuaire et d’aller attraper la lueur des étoiles ; de danser sous la lune et d’admirer la ville depuis le haut de l’un de ses points les plus élevés. De rencontrer des inconnus et de les entendre me compter les histoires fabuleuses comme celles qui sont arrivées au moins une fois à tout un chacun. Ce n’est que vers 5 heures que je sus que je ne rentrerais pas chez Nika.

Connaissez-vous le bonheur de se promener sous les flocons dansants à la lueur de lampadaires pendant toute une nuit ? De jeter sur le monde un regard nouveau et attentif à tous les beaux détails qui le composent ? De trouver une douillette couverture pour dormir après plusieurs jours d’errance dans un froid enorgueillissant tous les pores de votre peau et les forçant ainsi à se dresser tous les uns aux côtés des autres pour vous crier leur liberté? De pisser dans une rivière par-dessus la rambarde d’un pont à six heures du matin face au lever du soleil qui vous salue, fier de vous ? De sentir les rayons de ce soleil réchauffer votre corps alors que vous vous baignez clandestinement dans une fontaine ? De serrer dans ses bras une amie, fugace compagnie rencontrée à peine quelques heures auparavant et disparue quelques heures plus tard ? De juste partir lorsque vous en ressentez l’envie, sans vous soucier de ce que vous laissez et sans savoir où vous conduiront vos pas ? D’entendre frapper à votre porte une personne à qui vous tenez qui débarque à l’improviste vous faire passer un bon moment ? Tous ces moments aussi réels qu’imaginaires qui font savourer la vie, qui font la vie même.

Au printemps, lorsque l’on a passé l’hiver dehors, le retour des beaux jours est comme un baume, une renaissance qui donne toutes sortes d’envies inattendues, qui peuvent aller de partir plus avant à revenir en arrière. Nika était contente de me revoir après trois mois d’absence, elle n’alla pas travailler ce soir-là et m’écouta raconter comment j’avais voyagé à pied, en stop ou en fraudant dans différents moyens de transports, comment je m’étais perfectionné, j’avais inventé des techniques de vol à l’étalage, qui j’avais rencontré, les jeunes gens avec qui je m’étais lié en fréquentant des concerts gratuits, des spectacles de rues, le groupe même où je m’étais intégré, non pas en jouant avec eux car je ne savais pas jouer d’un instrument de musique, mais justement en leur demandant de m’apprendre à jouer. Mon déplorable manque d’amélioration dans les instruments qui avait déjà été un sujet de plaisanterie récurrent avec Jim, Antoine, Marc et Dan fit beaucoup rire Nika. Je lui montrai le borsalino en cuir que Dan m’avait offert à mon départ. Je lui décrivais comment j’étais remonté vers le nord dans le but (manqué) d ‘aller visiter l’Angleterre, comment j’avais échoué dans la ville de Cherbourg-Octeville, où j’étais resté deux semaines dans un bâtiment désaffecté sur le port avec un clochard qui était devenu l’un de mes amis et s’appelait Henri. Comment nous étions allés un soir jouer les vikings bourrés sur une reconstitution de drakkar qui était amarrée le long de notre bâtiment désaffecté, comment nous avions échappé de peu au policier, étant remontés me faire dégobiller un peu plus loin lorsqu’ils arrivèrent. Comment je m’étais sorti des griffes des contrôleurs du train en leur faisant envoyer les amendes à une adresse issue de mon imagination. Comment je me servais des fontaines publiques comme de baignoires à la belle saison. Comment j’étais tombé fou amoureux d’une allemande à peine l’avais-je vue dans un bar, comment j’avais été assez stupide pour ne pas oser l’aborder. Nous parlâmes une bonne partie de la nuit et le lendemain, j’étais reparti. Reparti, une fois encore pour admirer le monde, reparti cette fois pour dévorer le printemps. Nika avait tenu avant mon départ à m’acheter un appareil photo, espérant ainsi me pousser à revenir encore la voir un jour, lui montrer tout ce que j’avais pu voir. Je m’en servais donc souvent, triturant ses boutons pour l’envoyer capturer avec moi certaines beautés, certains paysages, certaines ruines et bâtiments abandonnés que je visitais, s’en nourrir goulûment et graver leur souvenir dans sa petite mémoire électronique. Un jour je dégottai une petite barque et décidai de la mettre à l’eau dans l’estuaire. Elle se mit bientôt à glisser sur l’eau, presque indépendamment de ma volonté, et m’amena ainsi aux confins de la beauté, du soleil miroitant sur l’eau salée de l’estuaire, des goélands voletant à contre-jour ou bien posés sur l’eau se laissant naviguer comme ma barque,  Je vis des parcs au bord de l’eau dont les arbres printaniers me souriaient de toutes leurs fleurs, des promeneurs joyeux comme sortis d’un poème, d’euphoriques amoureux s’embrassant à cœur joie sous mes yeux avides de voir tout ce que le monde me réservait, et partout les rayons du soleil ricochant sur l’eau, illuminant les fleurs des arbres pour ensuite venir s’enrouler autour de moi et m’offrir leur parfum patiemment distillés par leurs soins, réchauffés jusqu’à en séparer les fragrances, me faisant découvrir des senteurs encore inconnues.

Je progressais en barque par petites étapes régulières parfois séparées d’assez longues haltes sur la terre ferme jusqu’à Saint Nazaire où je me posai sur le port et admirai pendant un temps mémorable la mer à l’embouchure de l’estuaire. C’était là désormais que je voulais aller.

 

J’éteignais mon ordinateur et me préparai à me coucher. Chikc était reparti depuis plusieurs heures et je n’avais pas réussi à me remettre à travailler. J’avais passé un long moment à regarder par la fenêtre le soleil décliner, la nuit le grignoter peu à peu pour finalement refermer brusquement son manteau sur lui et l’entraîner dans ses obscures profondeurs pour quelques innommables tortures. J’avais ensuite regardé le bruissement des rues monter doucement, langoureusement jusqu’à moi dans la nuit calme qui portait le deuil du soleil qu’elle avait elle-même englouti, l’obscurité paisible contre laquelle de temps en temps un tramway s’obstinait à lutter, tentant de la chasser de ses phares en poussant son cri de guerre sans succès. J’avais envie de sortir mais je ne savais pas où aller alors j’ouvrais la fenêtre dans l’espoir qu’un petit nuage de nuit se détache du reste de l’obscurité pour venir s’égarer dans ma chambre. Je me sentais seul. Chikc m’avait parlé d’une jeune fille qu’il commençait à fréquenter, peut-être qu’il allait aimer et réciproquement sans qu’elle sache qu’il l’avait un jour observée nue à la dérobée pendant sa douche. Moi, je ne fréquentais personne.

Pour finir, je m’étais tourné vers la porte, l’avait regardée songeusement.

un tour de verrou,

Deuxième coup de verrou

Pour finir, je rallumai mon ordinateur et me mis à écrire, au grand dam de la porte qui poussa un profond soupir de lassitude. La porte aurait voulu me voir m’émanciper.

 

Je continuai à admirer les vagues dansant leur lente chorégraphie à l’assaut inlassable du quai, aussi bleues que les bulles d’atmosphères qui s’en dégageaient et montaient jusqu’à moi, aussi fraîches et salées que le son de leur roulis qui se prélassait devant mes yeux, se recouvrant les unes les autres selon un ordre que je ne pouvais pas comprendre, selon les lois du grand continent inconnu qu’est l’océan. Il me fallait trouver un bateau pour m’embarquer sur ce roulis qui m’attirait comme un gigantesque corps dansant au gré de ses envies qui m’inviterait à venir danser avec lui.

Je me levai et me mis en quête de marins qui pourraient éventuellement me prendre dans leur équipage plus ou moins légalement, et ainsi me retrouvai avec Quentin, un jeune navigateur qui avait décidé d’emmener son bateau de l’autre côté de l’atlantique pour y continuer ses études de cinéma.

-Et toi, tu fais quoi dans la vie ? Me demanda-t-il au détour de la conversation alors que nous avions déjà plus ou moins sympathisé, picolé et étions prêts à embarquer ensemble.

-Rien, nichts, nada, que dalle du tout.

-Ben tu dois bien faire quelque chose quand même, un truc pour gagner de l’argent, faut forcément travailler sinon on peut pas vivre.

-Mais non, pas forcément, on a toujours le choix. Tu vois, on peut choisir de travailler pour mettre un peu de beurre dans ses épinards, ou alors on peut aussi carrément choisir de ne pas manger d’épinards.

-C’est-à-dire dans la pratique changer son style de vie pour ne plus être dépendant de l’argent en quelque sorte, non ?

-C’est ça, c’est tout à fait ça.

Trois jours plus tard nous étions partis. Le bateau de Quentin était un voilier assez vieux acheté d’occasion muni de deux moteurs auxiliaires qui faisait un peu plus d’une quinzaine de mètres. Son bois sentait la liberté et sa peinture sentait l’avenir, chaque cordage nous tendait sa main pour nous encourager et nous féliciter, les vagues léchaient la coque, avides de monter sur le pont pour partager notre aventure, rougissant de jalousie sous le soleil couchant, accompagnées par les cris d’envie des goélands qui nous berçaient agréablement. Nous étions trois sur le bateau, il y avait avec nous un troisième larron que nous avions rencontré par hasard peu avant le départ, nous ne nous connaissions pas, nous étions ensemble, nous étions partis. Sur les flancs du bateau, en grandes lettres majestueuses étaient marquées les inscriptions Le Messager Des Affranchis.

 

Chikc m’avait laissé deux ou trois bières, il n’était pas revenu me voir depuis trois jours et je m’ennuyais ferme, je n’avais vraiment plus envie de travailler depuis quelques temps, je ne connaissais toujours pas la ville dans laquelle j’habitais depuis cinq mois autrement que par les échos qui s’échouaient dans ma chambre par ma fenêtre et agonisaient là lentement. Je sirotais pensivement ma bière médiocre et regardais s’éteindre les uns après les autres les rayons qu’elle envoyait rebondir sur les murs au fur et à mesure que je la vidais. Les seuls fois où je sortais de mon studio, c’était pour aller en cours ou à la limite faire quelques courses à la supérette non loin de chez moi. Alors je décidai de prendre une autre bière et j’allai frapper chez Chikc qui mit un certain temps avant de me répondre. Lorsqu’il m’ouvrit finalement, il était en caleçon et un bout de chevelure d’un blond étincelant qui tenait crânement tête au soleil dans ses plus grandes heures de gloire dépassait légèrement de ses draps. Le reste de la tête de la jeune fille parvint à s’extraire du lit et me gratifia d’un sourire un peu gêné auquel je répondis. Il ne faisait nul doute qu’elle était nue et avait été très occupée avant mon arrivée. Chikc me regardait avec incrédulité.

-Bon, heu… Je me suis dit qu’on pourrait peut-être aller faire un tour, parce que j’avais envie de sortir un peu, alors, ben… Je… repasserai sûrement une autre fois… Balbutiai-je bêtement.

Chikc garda le silence un petit moment avant de s’exclamer :

-Aller faire un tour ! Tu veux aller faire un tour !

Il se tourna vers sa copine et lui lança :

-Il a envie de sortir, putain, t’entends ça ? Sors du lit ! Habille-toi ! On va aller se balader, ça va être trop bien ! Pour une fois qu’il veut sortir, faut qu’on y aille ! Allez, viens ! Je t’aime ! Je vous adore tous les deux, d’ailleurs ! Mais c’est dingue ! Faire un tour ! J’y crois pas, c’est trop trop merveilleux ! IL EST VIVANT ! Tu te rends compte ? Il veut bouger comme tout un chacun, sortir ! Faire un tour ! Bouger ! S’amuser ! Pas travailler ! Lève-toi mon amour !

Sous mes yeux éberlués, Chikc tira son amie toute nue du lit et commença à l’habiller d’une manière que je n’aurais pas cru possible, très rapidement mais tendrement en même temps, il semblait l’adorer à la limite de la vénération. Et de fait, moi-même la trouvai adorable au premier coup d’œil, dotée d’une grande beauté qui disputait autant que ses cheveux la vedette au soleil. Mais j’étais un peu confus que Chikc la force à se lever et à paraître nue devant un inconnu à cause de moi. Elle, en revanche, semblait conquise par l’enthousiasme de son comparse et nous dévalâmes bientôt tous les trois les escaliers, une bière dans chaque main, le soleil hivernal, totalement éclipsé par la chevelure de la compagne de Chikc n’en scandait pas moins des chants de liesse et de bienvenue dans ce nouveau monde que je ne connaissais pas encore.

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