Vous reprendrez bien un peu de bonheur ?

[note : ce texte n'est pas la suite du Projet Renouveau mais se déroule dans le même univers]

 

La blonde me fixa d’un regard langoureux et amusé tout en avalant une première bouchée de yaourt, avant de lécher la cuillère d’une manière qui parvenait à être sensuelle. Je jetai un œil alentours, nous étions au bord d’une plage, debout sur les dernières avancées d’une herbe soyeuse caressée par les rayons d’un soleil rasant. Derrière ma compagne s’élevait une grande maison style ancienne villa qui complétait le tableau idyllique qui s’offrait à moi.
Je ne pus contenir un profond soupir de lassitude face à cette vision de rêve.
– Tu en veux un peu ? Me demanda la créature conçue pour séduire en désignant le yaourt qu’elle était en train de savourer avec un plaisir trop évident. J’aurais aimé qu’elle puisse se rendre compte de l’air désabusé que sa prestation avait pour unique résultat. Mais tandis que les mots « Marie-Antoinette » surgissaient au coin de mes yeux, elle me tendit son yaourt, imperturbable, en murmurant d’un suave air de confidence:
– Ce sera notre péché mignon.
Je jetai un œil maussade à la marque du yaourt naturellement bien en évidence alors qu’avec un dernier sourire éclatant ma blonde et le paysage qui lui servait de cadre s’évanouissaient. À leur place apparut un homme à peu près de mon âge arborant un air engageant qui s’apprêtait visiblement à me confier à son tour quelque chose. Mais, au moment où il ouvrait la bouche, les mots « La loi » s’affichèrent au coin de l’écran, et je m’animai, faisant ainsi aussitôt cesser le défilement de publicités sur l’écran de mes lunettes. L’homme qui sans nul doute se serait fait un plaisir de me dispenser ses conseils éclairés au profit de quelque grande marque disparut à son tour, révélant un spectacle qui ne me réjouit guère plus. Le métro où je me trouvais était entièrement bondé de gens immobiles aux regards que je savais vides derrière leurs lunettes miroir. Eux aussi en ce moment même étaient abreuvés de diverses publicités et autres émissions diverses. Peut-être certains d’entre eux étaient-ils d’ailleurs face à une incarnation de leur idéal féminin supposé en train de tenter de les convaincre que le bonheur résidait dans un pot de yaourt. J’eus un frisson de dégoût à l’idée que j’étais leur exacte réplique une fraction de seconde auparavant, et avançai vers la porte du métro. Au moment de descendre, je remarquai une fort jolie jeune femme qui ne devait avoir guère plus que quelques années que ma propre fille mais présentait la particularité de ne pas aborder ces lunettes omniprésentes. De plus, elle me laissa le passage avec un sourire aussi chaleureux que rare dans un monde ou chacun, piégé dans son propre univers, ne faisait plus attention aux autres. Peu auparavant encore sa beauté autrement plus réelles que celle des publicités et sa bonté autrement plus gratuite m’auraient réchauffé le cœur mais ces derniers temps même de telles choses n’y parvenaient plus. Je me sentais tout simplement las, vidé à force de vivre dans un monde éreintant dont la population réduite à l’état de bétail en venait à chasser les publicités en s’ébrouant comme un cheval chasse les mouches. Je fis malgré tout un effort pour esquisser un sourire fatigué en réponse au sien, pensant que personne d’autre ne devait jamais y répondre, et passai sur le quai. Mais, alors que du coin de l’œil je voyais la chevelure rouge de la demoiselle anonyme s’engouffrer dans le métro à son tour, je me fis la réflexion qu’un tel contact éphémère entre deux êtres humains était devenu si rare qu’y avoir droit était un privilège et un sourire fugitif mais plus vrai me retroussa finalement les lèvres. Cet instant de simple bonheur ne dura pas, aussitôt balayé par l’averse qui tambourinait sur les verrières, promettant d’asperger quiconque s’aventurerait hors de la station de métro. Avec un rapide mouvement du regard, je fis apparaître sur l’écran de mes lunettes la température extérieure sous le bandeau où défilaient constamment actualités et publicités ciblées: 23 degrés. Au moins l’averse serait chaude.
Sans accorder d’importance aux gigantesques écrans recouvrant les murs qui vantaient les mérites des nouvelles collections de vêtements d’été qui sortiraient sous peu ou encore des forfaits deux semaines de circulation mensuelles pour voiture électrique, j’entrepris de gravir les marches détrempées qui me permettraient de sortir d’ici.

La pluie me frappa de plein fouet et parvint à me détremper au cours des quelques minutes qui me suffisaient à rejoindre mon logement, et la moiteur relevait de façon dérangeante les habituels effluves de la ville. Il était grand temps que j’arrive chez moi. Heureusement l’ascenseur était libre ce qui me dispensa de monter à pied les six étages. Adossé sans force à la paroi ronronnante, j’endurai le temps de la courte montée une énième publicité, cette fois pour un chat persan tatoué, stérilisé et garanti quinze ans. J’eus une pensée nostalgique pour ma jeunesse, quand je trouvais déjà la publicité envahissante sans avoir la moindre idée des proportions que prendrait un jour la chose. Enfin au calme dans mon quatre pièces, je me débarrassai de mon pardessus imbibé et m’effondrai dans mon fauteuil le plus confortable sans oublier de poser mes lunettes afin d’avoir un peu de paix. Luce n’était manifestement pas encore rentrée, sans doute était-elle chez sa mère ou au jardin des plantes. Je ne m’inquiétais pas, sachant qu’elle rentrerait sous peu: l’appartement de sa mère était plus petit que le mien et depuis sa puberté la perspective de dormir dans la même chambre que ses deux demi-frères la mettait mal à l’aise. Je fermai les yeux un moment.

À mon réveil, ma fille s’affairait dans le salon, apparemment rentrée depuis peu. Un sourire éclatant soutenu par un « salut papa » plein d’entrain me salua dès qu’elle s’aperçut que j’avais ouvert les yeux. Elle devait avoir refait son henné chez sa mère car ses cheveux d’un rouge redevenu éclatant contrastaient avec la peau mate qu’elle avait hérité de moi. À un âge où nombre d’adolescents passaient leur temps entre jeux vidéos et émissions diverses, débiles et variées, Luce était une boule d’énergie touche à tout à la curiosité rafraîchissante. Cette fois-ci cependant, je remarquai une nouveauté: dans ses iris se dessinaient des formes mouvantes de toutes les couleurs. De toute évidence elle s’était procuré quelque part de nouvelles lentilles.
– C’est Christof qui me les a offertes pour mon anniversaire comme lui et maman seront partis en vacances à ce moment-là. M’expliqua-t-elle lorsque je lui demandai d’où ce nouvel accessoire à la mode lui venait. Je me pris à sourire intérieurement à l’idée que le mari de mon ex-femme ait pu offrir à ma fille un gadget dernier cri plutôt qu’un cadeau plus en phase avec ses centres d’intérêt. Pour ma part, je m’étais mis en quête d’une édition papier du livre 1984, car Luce raffolait des livres papier, et que je tenais à ce qu’elle connaisse ce classique. Mais excepté cette pointe de satisfaction assez mesquine, je fus heureux de constater malgré tout que le gadget en question plaisait à ma fille.
– Comment vont ta mère et Christof ? Demandai-je avec un intérêt sincère.
– Plutôt bien. Ils ont réussi à se débrouiller pour partir en vacances pendant une semaine à la mer le mois prochain.
– Ils n’ont pas proposé de t’emmener ?
– Si, mais leur seul créneau de libre tombe pendant mes examens.
À ces mots, je vis passer sur le visage de ma fille une ombre que je n’eus pas de mal à comprendre. Dans sa petite enfance, sa mère et moi l’emmenions en vacances à la campagne dans l’ancien garage pour voitures anciennes appartenant encore à l’époque à mon frère Felix. Elle adorait bien entendu ces vacances, que ce soit le fait de vivre dans la nature, les quelques véhicules antiques qui jonchaient encore la propriété, ou bien les ordinateurs devenus anachroniques dont Felix s’était fait réparateur lorsque le garage avait décliné et qui l’amusaient beaucoup. Seulement, l’année de ses six ans, le gouvernement avait passé une loi faisant sa propriété de toutes les possessions des gens qui suite à la grande révolte populaire avaient décidé, comme mon frère, de fuir le pays pour se réfugier dans la Zone de Sédition. Et nous nous étions retrouvés sans moyen d’assumer le coût d’un voyage à la campagne, déjà cher à l’époque et qui était devenu à présent exorbitant.
– On partira en vacances aussi quand on pourra, je te le promets.
Je vis à ses yeux qu’elle ne me croyait qu’à moitié, c’est à dire pas plus que moi-même, mais elle apprécia l’effort et se remit à sourire tout en changeant de sujet.
– Tu ne devineras jamais ce que j’ai vu en rentrant !
– Sans doute pas. Quoi donc ?
– Un arbre !
Je ne compris d’abord pas. Si elle était allée au jardin des plantes, c’était plutôt normal qu’elle ait vu des arbres, c’était là le but du lieu. Mais elle me détrompa:
– Tu sais le passage entre notre immeuble et celui d’à côté ? Il y a un arbuste qui pousse là où les gouttières sont percées.
– Tu veux dire l’espèce de boyau de cinquante centimètres entre les deux immeubles ? Je croyais que tu ne passais plus par-là.
– Ça faisait longtemps que je n’y étais pas passée, sinon j’aurais remarqué l’arbre avant, il doit bien faire une vingtaine de centimètres de haut.
Luce adorait les arbres, et son enthousiasme avait un côté communicatif.
– Qu’est-ce que c’est comme arbre ?
– Je ne sais pas. J’espère que c’est un fruitier. Ça doit en être un, comment une graine d’arbre aurait pu se retrouver là à part si quelqu’un y a jeté un fruit ?
– Les graines des fruits qu’on peut acheter en grande surface ne repoussent pas, tu le sais bien.
– Peut-être que c’était un fruit frais, s’obstina ma fille.
Avec le recul des régions rurales au rythme de l’expansion urbaine, les fruits frais étaient devenus une denrée aussi rare que chère, et étaient désormais réservés à ceux-là même qui pouvaient encore s’offrir des vacances à la campagne. Mais malgré l’improbabilité de la chose, je choisis de ne pas ôter ses espoirs à Luce; et je devais bien admettre que si un arbre poussait c’était que d’une manière ou d’une autre une graine s’était retrouvée là.
– Tu devrais le prendre en photo demain pour rechercher ce que c’est. Suggérai-je.
– Je l’aurais même fait aujourd’hui s’il n’avait pas plu à ce point. Avec les gouttières percées ça dégoulinait de partout là-bas.
– J’imagine assez bien.
    Luce avait entretemps allumé la télévision qui vantait à présent les mérites d’un quelconque produit supposé nous intéresser l’un ou l’autre selon les informations contenues dans nos appareils oculaires, que le poste avait capté par wi-fi dès l’allumage. Sur l’écran, un adolescent souriant joua quelques secondes au ralenti avec son setter irlandais dans un univers aux couleurs saturées avant d’entreprendre de nous expliquer avec un air dégoulinant de bonheur à quel point il était soulagé par la garantie que son chien vivrait en bonne santé pendant quinze ans, mais ma fille changea de chaîne avant qu’il ait terminé.
La seule chaîne de télévision que nous regardions régulièrement n’émettait pas encore mais n’allait sans doute pas tarder à commencer l’une de ses émissions. Il s’agissait d’une chaîne alternative tenue par des jeunes gens indépendants qui n’avaient pas les moyens de payer vingt-quatre heures de diffusion par jour, aussi se contentait-elle d’émissions sporadiques à partir de 18 heures, puis à un rythme plus soutenu dans la soirée et la nuit, aux heures où le temps d’antenne coûtait le moins cher.
D’ailleurs, l’écran passa du noir à un blanc qui s’additionna bientôt du logo de la chaîne, tandis qu’une voix déclarait d’un ton joyeux:
– Le travail est fini, et dans ce monde où nous nous sommes vendus à ceux qui nous vendent des gadgets, cela veut donc dire que vous êtes devant votre télévision, ou bien caché derrière vos lunettes, en somme vous livrer à ce qui est désormais votre activité principale: fixer un écran.
    Accompagnant cette tirade, le slogan « Ceci n’est pas une défaillance de votre téléviseur, veuillez ne pas éteindre votre capacité de réflexion » s’afficha crânement à l’écran. Après quoi une jeune femme affublée d’un maquillage de clown satirique apparut, assise derrière un simple bureau sur fond de peinture psychédélique artisanale. La peinture changeait régulièrement, mais pas aussi souvent que la musique qui passait en fond, chaque jour une nouvelle dont le titre était affiché sur une ardoise posée sur le bureau, généralement du vieux rock, du blues ou encore de la musique classique, manifestement styles de prédilection de l’équipe.
La présentatrice arborait elle aussi des cheveux rougis au henné, procédé que Luce avait d’ailleurs découvert dans cette même émission, à l’instar supposai-je, de cette jeune fille qui dans le métro m’avait gratifié d’un sourire.
– Bonjour à tous, entama la présentatrice, et bienvenue au seul journal télévisé alternatif de l’histoire. Pour commencer, je voudrais vous informer que nous allons bientôt changer de toile de fond, ce qui signifie qu’un nouveau concours va être mis en place. Pour en rappeler le fonctionnement, ceux qui le souhaitent peuvent donc nous envoyer leurs peintures par mail à l’adresse habituelle, qui s’affiche actuellement au bas de votre écran, et le gagnant verra comme d’habitude son œuvre affichée dans nos studios pendant un certain temps et se verra remettre la peinture actuelle, qui est plutôt jolie je trouve. C’est même l’une de mes préférées dans celles que l’on a eues jusqu’à présent.
    Elle entama ensuite d’un ton guilleret la liste des sujets qui allaient être abordés dans le journal, mais je n’écoutais plus vraiment. Luce, elle, attendait avec impatience l’un des reportages qui portait sur la vie dans la Zone de Sédition, autrement appelée le Néant. Un journaliste avait décidé de faire le voyage afin d’interviewer la population qui avait choisi d’y vivre. Aller faire un séjour dans le néant était bien entendu parfaitement possible, à condition de payer un passeport spécial assez cher, plusieurs vaccins non remboursés et de se soumettre à certaines procédures dont la plus lourde était sans nul doute la période de quarantaine de dix jours au retour. Il s’agissait là de l’une des deux manières d’observer le néant, l’autre étant les tours en hélicoptère dans lesquels certaines sociétés privées s’étaient spécialisées. Ces tours, ceci dit étaient plus destinés aux touristes qu’à ceux qui s’intéressaient réellement au néant, ou avaient tout simplement la moindre connaissance en la matière. En effet, il s’agissait d’un petit itinéraire prédéfini qui ne s’éloignait pas des murs délimitant la France et étaient prétendument un échantillon représentatif de la zone, ce que quiconque s’y intéressant savait être faux. En tous les cas, et quelque soit le moyen utilisé, toute visite du néant faisait l’objet d’une taxe spéciale  nommée Taxe de séjour en zone Séditieuse additionnée au prix déjà généralement assez important. Et juste ainsi l’une des plus grandes révolutions de l’histoire de l’humanité avait donc été transformée à son tour en attraction lucrative.
À cette pensée, j’eus soudain envie de dormir, non pas par fatigue mais pour le confort de ne plus avoir à être conscient.
    J’avertis Luce que j’allais me coucher, elle fronça les sourcils mais se contenta de me dire bonne nuit. Il m’arrivait assez fréquemment de ne pas manger le soir mais il est vrai que je me retirais de plus en plus tôt. Une fois dans ma chambre je m’étendis sur le lit mais le sommeil ne vint pas, car ma fatigue était essentiellement mentale. Un coup d’œil à ma table de chevet me rappela que notre civilisation mettait à disposition toutes sortes de dispositifs pour nous faire oublier ce genre d’usure psychique, ce qui nous évitait l’effort d’essayer d’y remédier. Après tout, quelques antidépresseurs et un somnifère par soir étaient plus facile que de tenter de faire bouger les choses, et la seule véritable chaîne que nous avions était bien cette facilité, ce confort.
    Comme dans n’importe quel foyer j’avais donc à côté de mon lit toute une panoplie de produits pour m’assommer si besoin était, que je répugnais à utiliser.
    J’avais à de nombreuses reprises songé à partir, quitter le pays pour aller dans le Néant, mais je doutais d’être capable de me passer de tout le confort superflu qui m’entourait. Et évidemment je devais penser à Luce, à qui une telle chose n’aurait pas forcément été bénéfique. Finalement, nous avions réussi à créer un système qui nous poussait à nous piéger nous-mêmes jusqu’à nous réduire en esclavage de notre plein gré. Depuis que le Néant avait vu le jour, pourtant, il ne restait réellement plus rien qui puisse nous forcer à rester. La carotte existait toujours, mais le bâton n’était plus effectif que si nous restions entre les murs de la France; et en fuir n’était pas si difficile, à condition de ne plus revenir.
    Mais, tout comme moi, la majorité de la population s’était laissée piéger, ensevelir sous un luxe inutile. Notre encroûtement dans ce confort, notre peur de le perdre étaient tels que nous avions laissé nos libertés reculer continuellement. En quelques années, les acquis sociaux que nous avions réussi à acquérir suite au Soulèvement avaient presque tous été balayés, avec pour seule réaction une gigantesque hausse de consommation d’antidépresseurs.
    Même la réalité virtuelle, interdite après quelques scandales impliquant des gens devenus fous à force de vivre dans leur propre monde, avait été ré-introduite pour un usage thérapeutique et était très vite devenue chose courante. Le monde semblait s’enfoncer inexorablement dans un abîme qu’on ne pourrait arrêter avant l’effondrement final. L’espoir même avait été écrasé et avec lui, le courage d’agir.
    Je pris finalement malgré tout l’un des somnifères posé à côté de moi, afin de ne plus penser. Déjà, je savais que la journée du lendemain serait bien trop longue sans que je m’obstine ce soir.

    Lorsque mon réveil sonna, j’étais déjà exténué. Je me levai péniblement, la faim au ventre de n’avoir encore pas mangé, mais quasiment incapable de faire ingérer quoi que ce soit de solide à mon corps mal réveillé. Un café noir et une tartine de pain avalée de force me firent un peu de bien, et le sourire de Luce, déjà joyeuse dès le réveil plus encore. Je lui promis d’essayer de négocier quelques congés supplémentaire qui nous permettraient de partir en vacances.
    Il ne pleuvait plus, et je pus au moins rester sec le temps d’atteindre le métro. Sur le haut de mes lunettes, les informations textuelles parlaient d’un nouveau gisement de pétrole découvert grâce à la fonte des glaces de l’antarctique. Information qui m’intéressait, puisque je faisais partie de ceux qui possédaient encore un véhicule à essence, et que cette découverte permettrait probablement d’en faire baisser un peu le prix, certes pas beaucoup mais cela améliorait nos chances de pouvoir effectivement partir en vacances. À condition que je puisse négocier un congé supplémentaire et une augmentation ponctuelle de mon forfait de circulation, qui ne m’autorisait que quatre-vingt seize heures mensuelles.
    J’avais fait des études de chocolatier par amour pour la chose, mais avais fini par me faire embaucher dans une grosse entreprise où mon travail consistait essentiellement à sortir des tablettes du four et à les emballer à longueur de journée. Pourtant, motivé par l’idée de ces éventuelles vacances, je m’y rendis avec moins de mauvaise grâce que d’habitude. Au bout de trois heures de ce travail éreintant, je mis à profit ma pause pour aller dans le bureau du chef du personnel.
    L’homme m’observa avec une surprenante absence d’expression derrière ses lunettes, si bien que je me demandai au départ s’il n’était pas en train de visionner quelque chose à mon insu. Ce qui était bien sûr absurde : les écrans des lunettes devenaient opaques dès que quoi que ce soit y était diffusé. J’entrepris de lui annoncer ma requête:
– J’aimerais savoir s’il me serait possible de prendre une semaine de congés pendant les prochaines vacances scolaires.
La moue presque imperceptible mais néanmoins visible qu’eut l’homme ne me parut pas du tout encourageante:
– Votre nom ? Finit-il par demander, apparemment de mauvaise grâce.
– Jonathan Prissel.
L’écran des lunettes devint brièvement gris foncé.
– Jonathan Prissel, conditionnement, semaine de 39 heures donc 3 semaines de congés payés par an. C’est vous ?
– Oui, c’est bien ça.
– Vous avez déjà pris vos trois semaines cette année, une en avril et deux en juillet. C’est tout ce que vous vouliez savoir ?
– Non, je sais déjà cela, ce que je voudrais savoir c’est si je pourrais en reprendre une.
L’homme me jeta un regard ouvertement ennuyé:
– Je n’ai pris que deux semaines au cours de l’année dernière, ajoutai-je sans changer quoi que ce soit à son expression. Il ôta ses lunettes comme pour mieux me voir et les posa sur le bureau devant lui.
– Vous avez trois semaines par an, ce qui signifie que si vous n’en prenez que deux une année ce qui reste ne sera pas reporté l’année suivante. Que croyez-vous que cette entreprise deviendrait si les employés s’amusaient à partir en congé quand bon leur chante ?
Il avait dit cela sur un ton indifférent, me donnant l’impression d’être un produit au même titre que les tablettes de chocolat que j’emballais. Ce que j’étais évidemment aux yeux de cet homme, un produit nécessaire mais gênant car doté de droits sociaux, et réclamant salaire.
    Je crus un instant que j’allais exploser, hurler sur cet homme qui considérait ses semblables comme des objets. Lui m’observait maintenant avec curiosité, se doutant probablement de ce qui se passait derrière mes yeux, mais sachant parfaitement bien qu’il n’y avait rien que je puisse faire contre lui. Finalement, après une courte lutte pour le contrôle de moi-même, je demandai avec raideur :
– Puis-je prendre des congés sans solde lors des prochaines vacances scolaires ?
– C’est possible, me dit-il après un silence. Mais comme nous devrons employer quelqu’un à votre place pendant ce temps et que cette entreprise ne fait pas de contrats de moins de deux semaines, vous devrez partir au moins deux semaines.
– Très bien, je partirai donc deux semaines. Je voudrais que vous me fournissiez les papiers immédiatement pour un congé entre le 20 octobre et le 3 novembre. .
Sans un mot de plus, l’homme imprima une feuille de congés et la signa, puis me la tendit. Je la lui pris sans le remercier et me levai.
– Je ne vous souhaite pas bonjour, lui dis-je en partant.
Puérile vengeance, mais après tout, lui non plus ne pouvait rien faire contre moi pour si peu.

Quitter le travail avec ma feuille de congés dûment signée fut une libération, même si deux semaines de congés sans solde risquaient de me poser un certain problème d’argent. Ceci dit, j’avais de côté un petit fond censé servir en cas de problème, dans lequel je m’étais résigné à puiser pour pouvoir offrir à ma fille ces vacances. En entrant dans le métro j’avais hâte de voir son visage s’illuminer à cette nouvelle, tant et si bien que je ne fis pas même attention aux publicités qui s’acharnaient à défiler juste devant mes yeux alors que le métro me ramenait chez moi. Subitement, je pensai à l’assurance de la voiture et les appelai pour leur demander d’augmenter mon forfait circulation d’une semaine pour octobre et d’une pour novembre. Mon interlocutrice me communiqua un devis qui me parut dans mes moyens, et m’assura qu’il n’y avait aucun problème. Lorsque je descendis de ce cercueil infernal, je revis la jeune fille aux cheveux rouges de la veille, et cette fois c’est moi qui lui fis un grand sourire, qu’elle me rendit d’ailleurs pour mon plus grand plaisir. Je marchai d’un pas vif jusqu’à chez moi, plus joyeux que je l’avais été depuis longtemps.
Luce était rentrée, je le sus dès que j’entrai dans l’appartement déjà éclairé. Comme je ne la vis pas dans le salon, je supposai qu’elle était dans sa chambre, ce qui était assez peu habituel, surtout du fait qu’elle avait fermé la porte. Je frappai et j’entendis ma fille me dire d’entrer d’une voix morne qui me fit de la peine. Aussi lui annonçai-je joyeusement dès que j’eus ouvert la porte :
– On va pouvoir partir en vacances, Luce !
– Oh ! Fut sa seule réponse.
Décontenancé, je détaillai son visage maussade, tirant même sur le triste et commençai à m’inquiéter:
– Qu’est-ce qui ne va pas ?
– L’arbre, papa. Celui que j’ai trouvé hier. Il était par terre ce soir, quelqu’un l’a arraché.
Tout à coup, je ne sus plus quoi lui dire. Toute ma joie brusquement retombée, je devais lui offrir le même air triste qu’elle me montrait elle aussi.
– Je suis désolé Luce. Il y a des gens qui font juste des choses idiotes qui ne servent à rien et heurtent les autres.
Ma fille me regarda, chagrinée. Évidemment ce n’était pas là des paroles aptes à lui remonter le moral, mais soudainement je ne me sentais plus en mesure de trouver les mots qui l’auraient pu. Heureusement, si c’était une capacité qui me faisait défaut, elle avait dû l’hériter de sa mère. Aussi me répondit-elle:
– Ce n’est pas grave papa. Tu sais, je suis vraiment heureuse qu’on parte en vacances. Je voudrais qu’on aille à la campagne, pas très loin de la mer. tu penses qu’on pourra ?
– Oui, dis-je, reprenant un peu espoir. Je suis sûr que c’est possible. Si on s’y prend bien, on pourra peut-être même ramener un petit arbre.
Alors ma fille me fit un courageux sourire qui me remonta le moral.

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